Le blog de Leïla Babès

Editos, chroniques, livres, articles, interventions publiques. La reproduction des textes est soumise à l'autorisation préalable de l'auteur.

08 juillet 2008

Les Indiens Tanoï

Les Indiens Tanoï

 

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Une fois n’est pas coutume, je vous invite à un voyage exotique dans la forêt amazonienne, aux confins du Brésil et du Pérou.

La Fondation nationale brésilienne de l'Indien (Funai), vient de en effet de rendre publiques une série de photos d'une tribu restée totalement coupée du monde. Le but de cette opération : sensibiliser l'opinion sur les risques de tout contact extérieur sur la santé et la vie des 68 tribus qui vivent coupées du monde. Les photos représentent des hommes, le corps entièrement peint en rouge, en train de tirer des flèches en direction du petit avion de la Funaï qui les survolait.

Saluons au passage l’extraordinaire travail de cette fondation qui alors qu’elle avait décidé dans les années 1980 de prendre contact avec certains de ces Indiens isolés, a découvert que la moindre approche leur était fatale. Non immunisés contre les maladies introduites de l'extérieur, ces peuples sont rapidement terrassés par tout contact avec les hommes, même si l'échange n’a duré que quelques minutes.

Dans leur majorité, il s'agit de descendants de survivants des tribus massacrées par des chercheurs d'or ou des agriculteurs, et qui ont décidé il y a plusieurs décennies, de s'isoler du reste du monde pour se préserver.

L’anthropologue que je suis ne résiste pas au désir de parler de l’intérêt scientifique mais aussi humain de cette découverte sur ce que les ethnologues ont appelé les peuples primitifs, ou encore sauvages, non pas au sens ethnocentrique, mais dans le sens noble que leur donne Pierre Clastres qui connaissait bien ces Indiens.

Ce groupe, composé de 250 âmes, appartiendrait à la tribu Tanoï ou encore Aruak, mot qui désigne aussi la langue qu’ils pratiquent. On rencontre aussi les Tanoï dans les grandes et les petites Antilles. Lorsqu’en 1492, Christophe Colomb mit le pied pour la première fois aux Bahamas, c’est sur les Tanoï qu’il tomba, croyant qu’il débarquait dans les Indes, d’où le mot « Indiens ». Déjà à cette époque, les maladies comme la rougeole apportées par les marins européens, décima une bonne partie des 2 millions des Tanoï. La colonisation et l’esclavage feront le reste.

Les Tanoï vivent de la chasse mais aussi de la culture de manioc, de la banane et de la pomme de terre. On doit d’ailleurs à la langue Aruak les mots de patate (batata), mais aussi ananas, papaye, goyave, manioc, caraïbes, canoë, hamac, iguane, pirogue, tabac et savane,

D’une nature foncièrement pacifique, les Taino étaient aussi d’habiles artisans qui travaillaient le bois et la pierre, et qui ont laissé de très belles sculptures. En 1997, l’UNESCO a édité une médaille à la mémoire du peuple taino, pour s’être distingué dans la défense de la paix et de la démocratie en Amérique Latine et dans les Caraïbes.

Depuis quelques mois, la fondation Funaï dénonce les avancées des chercheurs d'or, des planteurs de coca, ainsi que les convoitises des compagnies minières et d'hydrocarbures qui veulent s’implanter dans la région pour profiter des richesses du sous-sol amazonien. Quant à  la déforestation qui menace également les tribus amazoniennes, elle a repris de plus belle en 2007, et entre août et décembre plus de 3200 kilomètres carrés ont été détruits.

Cette chronique s’apparenterait à certains comme un « sanglot de l’homme blanc », une critique adressée en son temps à Pierre Clastres, l’homme qui a démontré magistralement, que les Indiens d’Amérique centrale détenaient la clé qui a échappé à toutes les autres sociétés humaines : celle qui permet de neutraliser le pouvoir et la domination.

Voici ce que dit un texte officiel du gouvernement brésilien : « Nos Indiens sont des êtres humains comme les autres. Mais la vie sauvage qu’ils mènent dans les forêts les condamne à la misère et au malheur. C’est notre devoir que de les aider à s’affranchir de la servitude. Ils ont le droit de s’élever à la dignité de citoyens brésiliens, afin de participer pleinement au développement de la société nationale et de jouir de ses bienfaits ».

Et voici ce que répond Pierre Clastres, celui qui a le plus contribué à diffuser la notion d’ethnocide : « la spiritualité de l’ethnocide, c’est l’éthique de l’humanisme ».

S’il était encore de ce monde, l’anthropologue français, mort prématurément à l’âge de 43 ans, approuverait sûrement le travail de la fondation Funaï.

 

Leïla Babès le 11/06/2008


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04 mars 2008

Chrétiens d'Irak

Chrétiens d’Irak en danger

Le rapt de l'archevêque chaldéen de Mossoul, Mgr Paulos Faraj Rahho, et l’assassinat de son chauffeur et des deux gardes l’accompagnaient, par des hommes armés, repose le problème du statut des minorités religieuses dans ce pays, et au-delà, en terre d’islam.

Les chrétiens d’Irak représentent environ 3% des 27 millions d'Irakiens et ne comptent pas moins de douze Eglises, certaines autonomes, appartenant à des courants orientaux, tandis que d’autres se sont rattachées à Rome, créant de nouvelles subdivisions.

Les Eglises catholiques rattachées à Rome sont les Eglises chaldéenne, syriaque, arménienne et grecque-melkite. Les Eglise d’orient non affiliées à l’Eglise catholique romaine sont les Eglises assyrienne (autrefois appelée nestorienne), syriaque orthodoxe dite jacobite, arménienne Orthodoxe, protestantes, grecque-orthodoxe (de rite byzantin), Copte et Anglicane.

Les chaldéens, qui représentent 80% des chrétiens d’Irak et qui se sont rattachés à l'Eglise catholique romaine au XVI° siècle tout en continuant de pratiquer un ancien rite oriental, sont pour la plupart originaires d’Irak, mais on les retrouve également en Syrie.

L’église chaldéenne est appelée Eglise apostolique en ce qu’elle appartient à un courant primitif, évangélisé dès le I° siècle par l’apôtre Thomas, ainsi que l’atteste l’Evangile de Luc. On dit même que les Chaldéens ont participé avec St Thomas, dès 53, à l'évangélisation de l'Inde, puis après la mort de l'apôtre, à l'évangélisation de la Chine et de la Mongolie.

C’est dire que d’une part, les Chaldéens d’Irak appartiennent à l’un des premiers courants chrétiens, né six siècles avant l’islam, et d’autre part qu’ils sont des indigènes, des descendants des Babyloniens, Assyriens, Chaldéens et Araméens de Mésopotamie. D’ailleurs, c’est en chaldéen, un dialecte de la langue araméenne, la langue de Jésus-Christ, qu’ils célèbrent leur liturgie.

Bagdad était connue comme « la capitale des cinquante églises », chaque Eglise disposant d’un ou de plusieurs lieux de culte. Aujourd’hui, de ces cinquante églises, il n’en reste plus qu’une trentaine.

Du million de chrétiens recensés avant la guerre, ils ne sont plus que 600 000, soit environ 2% de la population. Chaque mois, entre 40 et 60.000 chrétiens, soit près de 10%, quittent l’Irak.

Ils émigrent en France, aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Des villes comme Chicago et Detroit comptent chacune 80 000 Assyro-Chaldéens venus pour la plupart d'Irak, mais aussi de Syrie, du Liban, d'Iran et de Turquie. L’Europe compte environ 200 000 Chrétiens assyro-chaldéens, dont seize mille en France, et 30% environ d’origine irakienne. Plus de 150 000 Chrétiens irakiens vivent désormais aux États-Unis, plus de 50 000 au Canada et plus de 30 000 en Australie.

Sous le régime dictatorial de Saddam, les communautés chrétiennes subissaient des discriminations, en particulier depuis les dispositions de 1991 qui restreignent leurs libertés, comme l’interdiction de donner des prénoms chrétiens, mais ce n’était rien comparé aux exactions qu’ils subissent depuis la guerre.

Les terroristes sunnites, ceux d’Al-Qa’ida, comme les bandes criminelles, se livrent à toutes sortes d’exactions à l’encontre des chrétiens : extorsion de la jizya, l’impôt que les minorités paient traditionnellement à l’Etat, faute de quoi, c’est une jeune fille que la famille doit donner en échange, et en cas de refus, des menaces de mort ; et puis, ils y a les rapts de prêtres contre une demande de rançon, les attaques à l’acide contre les femmes chrétiennes, non voilées évidemment, et enfin des exécutions pures et simples.

En août 2004, c’est l’attentat quasi-simultané contre cinq églises à Mossoul, Kirkouk et Bagdad, en quelques jours, et le 7 décembre 2004, deux attentats simultanés frappent des églises chaldéennes et arméniennes.

Pourquoi les terroristes, les milices sunnites et les bandes criminelles s’en prennent-ils aux Irakiens de confession chrétienne ?

Ces minorités ne représentent aucune menace pour les Musulmans. Composées d’à peine 2% de la population, divisées en une multitude d’Eglises, elles sont aussi dispersées géographiquement, réparties dans le Nord, aux frontières avec la Turquie et l’Arménie, dans la région de Bassora, au Sud, en passant par Mossoul et Bagdad.

Il est clair que tout est fait pour voir les chrétiens disparaître purement et simplement. En les poussant à quitter l’Irak, et en les massacrant tout simplement. C’est à une véritable purification ethnique qu’on assiste, le but étant l’élimination physique de tout ce qui n’appartient pas à l’islam, et l’éradication de la diversité religieuse.

Bien qu’indigènes, Irakiens de pure souche pourrait-on dire, les chrétiens sont vite assimilés aux croisés. Ils sont d’ailleurs visés sans distinction d’appartenance à telle ou telle Eglise. Une constante dans les pays musulmans où vivent des minorités chrétiennes : alors que les chrétiens savent tout de la religion dominante, ont exercé depuis l’avènement de l’islam des hautes fonctions politiques, ont traduit les œuvres grecques à l’arabe, bref, ont contribué au rayonnement culturel, intellectuel et diplomatique de l’islam, et de surcroît sont de culture musulmane, les Musulmans eux, et plus encore les islamistes, ignorent tout des cultes chrétiens et des subtilités qui divisent les Eglises.

Purification ethnique, mais aussi politique, tel est le but de ces criminels. Les chrétiens représentent tout ce qui peut faire penser à la laïcité, au pluralisme, et à un régime où la shari’a ne peut être appliquées dans son intégralité. Les chrétiens sont donc un obstacle dans le projet d’islamisation totale de l’Irak.

Les Américains, impuissants, et parfois participant eux-mêmes aux exactions contre les chrétiens, -par exemple en occupant illégalement une eglise-, laissent faire. Si on ne fait tout pour protéger ces populations, l’Irak, comme l’ensemble du Moyen-Orient, pourrait perdre ses minorités chrétiennes, voir disparaître ces Eglises témoins des premiers siècles du christianisme, et les descendants des plus anciens habitants.

Une perte pour le patrimoine de l’humanité, et une perte pour l’islam.

Leïla Babès le 05/03/2008

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20 février 2008

Stargate

Stargate SG1, ou la pulvérisation des Dieux de l’Egypte

 

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La guerre en Irak, la recrudescence des attentats meurtriers commis par les terroristes islamistes qui ont, après Londres, frappé en Egypte, et les images qui nous parviennent régulièrement sur l’horreur de cette barbarie aveugle, nous font oublier une autre forme de guerre, la guerre psychologique. Non pas celle, fruste et archaïque des émules de Oussama Ben Laden, mais celle, plus subtile, qui touche à la conscience même de l’Amérique.

Le cinéma américain, mais surtout les séries télévisées, diffusées dans la quasi-totalité de la planète, nous avaient habitués à intérioriser le mythe de la toute-puissance de l’Amérique. Les agents secrets qui opèrent partout en se faisant parachuter en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique ou au Moyen-Orient comme si on pouvait pénétrer dans ces régions du Monde comme dans un moulin, quoi de plus normal, ce vieux cliché marche toujours aussi bien.

Mais le mythe le plus fascinant, c’est celui de l’ennemi extra-terrestre. Face au fantasme d’une menace extra-humaine, c’est toujours la toute-puissance de l’Amérique qui s’impose, comme une évidence, et ce ne sont pas seulement les Américains, mais l’ensemble des habitants de la planète qui fusionnent dans le partage de la même peur. Encore un cliché, aussi banal que le précédent.

Mais là où l’imagination dans la manipulation des mythes et des symboles de l’humanité est poussée à l’extrême, c’est dans la série télévisée produite et jouée dans le rôle principal par Richard Dean Anderson, Stargate, la porte des étoiles. Divertissante, excellente dans l’interprétation et la qualité du scénario, la série met en scène une équipe de choc commandée par l’acteur, qui visite, non pas des pays de la terre, mais d’autres planètes, par le moyen d’une technologie découverte en Egypte, la porte des étoiles.

L’ennemi principal, ce sont les Goa’ulds, une race puissante et dangereuse de parasites, des sortes de serpents qui ne peuvent survivre qu’en prenant possession du corps d’un être humain. Or ces vers de terre ne sont autres que les anciens dieux de l’Egypte, à commencer par Ra, le grand Dieu- soleil, mais aussi Osiris, Seth, Anubis, et même Hathor, la déesse de la fertilité et de l’amour, représentée comme la source, la mère de tous les dieux, celle qui a fécondé les autres verres de terre, vaincue bien sûr par l’équipe de Richard Dean Anderson, le général Jack O’Neal.

Tous ces anciens dieux de l’Egypte, des faux-dieux bien sûr, ne sont donc que des reptiles qui parasitent les êtres humains et qui se régénèrent par le moyen de technologies sophistiquées. Leur but : conquérir et dominer le monde grâce à des armées d’esclaves guerriers dont les corps accueillent les petits serpents jusqu’à ce qu’ils arrivent à l’âge adulte.

Une autre race, de gentils cette fois, les Hazgards, représentés dans la série par des petits êtres qui ressemblent comme deux gouttes d’eau au faux-extra-terrestre de Roswell, le petit homme tout gris avec des gros yeux, sont les alliés des terriens, qu’ils aident de temps à autre. On apprend ainsi que leur chef n’est autre que Thor, celui-là même que les Celtes adoraient comme un de leurs dieux les plus puissants.

Mais revenons aux méchants Goa’ulds, les reptiles qui se prennent pour des dieux, dont le seul but est la domination du monde. Les pouvoirs qu’ils détiennent et qui leur permettent d’abuser les peuples qu’ils conquièrent, ils les tiennent d’une technologie sophistiquée. Or cette technologie, comme les hologrammes, les champs de force, les vaisseaux, le téléportage, et surtout la fameuse porte des étoiles qui permet de passer d’une planète à une autre en quelques secondes, n’a pas été inventée par eux, mais par un mystérieux peuple qu’on appelle les anciens.

Ainsi donc, les dieux de l’Egypte ne sont pas égyptiens, puisque ce sont de vulgaires verres de terres, des parasites venus d’une autre planète, mais en plus des êtres sans créativité qui ont détourné un savoir supérieur à leur profit.

Et je laisse le meilleur pour la fin. On apprend subrepticement, au fil des épisodes, que certains contemporains, américains bien sûr, à commencer par Jack O’Neal, le super-héros, ont des gènes qu’ils ont hérités de ce peuple des Anciens. Par quel miracle biologique ces gènes ont été transmis, mystère.

Il n’en reste pas moins, et c’est le clou de la série, que cet héritage des Anciens permet à cette élite de capter par divers moyens ce fameux savoir suprême.

Dans cette série captivante, où le seul atout réel est la qualité cinématographique, l’Amérique, terre sans passé et sans civilisation, s’invente une profondeur historique, un nouveau mythe fondateur qui plonge ses racines à l’aube de l’humanité. L’Egypte, l’une des civilisations anciennes les plus brillantes, devient une terre de peuples archaïques parasités par des serpents venus d’une autre planète. Il n’empêche : les vraies pyramides et le vrai Sphinx, sont toujours à Gizeh, tandis que ceux de Las Vegas sont toujours en toc.

 

 

 

Leïla Babès le 27/07/2005


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19 janvier 2008

Une sous-culture du bruit

 

Une sous-culture du bruit


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Le bruit dans les grandes villes algériennes dépasse l’imagination. Je ne parle pas là de cette pollution sonore caractéristique des grandes métropoles, mais d’une manie chez les Algériens qui atteint des proportions inquiétantes, à se manifester dans les rues de manière sonore et excessive. Il ne s’agit pas de cette exubérance typiquement méditerranéenne qu’on peut observer dans tout le sud de l’Europe et au Maghreb, mais d’une attitude particulière dans l’usage dément du bruit dans l’espace public, et qui atteint des niveaux alarmants durant la période estivale.

 

Il est déjà pénible quand on vit à proximité des grandes artères, de subir le bruit des klaxons de voiture, les hurlements des enfants de tout le quartier qui viennent improviser des matchs de football juste sous votre fenêtre, les cris des centaines de promeneurs nocturnes qui se déversent quotidiennement sur la corniche qui longe les plages jusqu’à une heure avancée de la nuit. Mais que dire alors des voitures dernier cri conduites par des gamins à peine sortie de l’adolescence qui vous infligent le dernier tube de tel chanteur de raï ? Si vous espérez trouver un peu de tranquillité dans les plages, vous faites erreur, car là vous serez accueillis par le « disque-jockey » du restaurateur du coin qui diffuse au moyen de haut-parleurs les mêmes tubes de raï en permanence. Et vous ne serez pas plus tranquille si vous allez nager, car si vous tenez à la vie, vous avez intérêt à éviter ces fous dangereux qui viennent se livrer à leur jeu favori, en zigzaguant avec leurs jet-skis entre les baigneurs.

 

Mais le pire de tout, c’est cette fureur des cortèges de mariage qui passent par dizaines devant chez vous, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Cortèges pour le trousseau de la mariée, pour apporter le mouton du mari à la mariée, pour emmener la mariée de chez elle à la maison de son mari, puis de chez son mari à l’aéroport, tous les prétextes sont bons pour faire du bruit, et qu’importe si on réveille ses congénères.

 

Quant à cette nouvelle mode du disque-jokey destiné à animer les fêtes, anniversaires, obtention des diplômes, de la 6° jusqu’au bac, en passant par le brevet, de circoncision, de mariage, et qui animent en réalité tout le quartier par le nombre de décibels qu’ils projettent, elle est incessante, de jour comme de nuit. Lorsqu’enfin, vous croyez que tout est fini, que vous allez pouvoir dormir, voilà que de jeunes fous viennent improviser des courses automobiles dans votre quartier. Et pour couronner le tout, lorsque vers 4h du matin, ivre de fatigue, vous vous dites que cette fois, c’est sûr, vous allez trouver un peu de repos, l’appel tonitruant à la prière, sortant d’un haut parleur éraillé, vous fait sursauter, juste avant que les hurlements du chiens des voisins ne se fassent entendre.

 

L’été algérien ressemble de plus en plus à un festival de rue où les spectacles se suivent et se ressemblent, dans le bruit et la fureur. Vulgarité, mimétisme et compétition dans l’étalage ostentatoire et bruyant des signes extérieurs de la richesse, voilà à quoi se résume le nouveau jeu social de rue.

 

Rituel estival des temps modernes, les cortèges de voitures qui hurlent ne sont pas sans rappeler les chevaux qui lorsqu’ils ont été introduits en Amérique par les Espagnols au XVIII° siècle, et adoptés par les Indiens, ont exacerbé l’instinct belliqueux des tribus guerrières. Dans cet exhibitionnisme naïf de la consommation ostentatoire qui cherche la distinction dans l’étalage primaire d’un luxe mal dominé, le bruit et la cacophonie ont remplacé le son mélodieux de la voix de l’homme, celui du muezzin qui montait en haut du minaret pour appeler à la prière, et celui du chanteur, en vrai, et non du disque-jockey hurleur.

 

Impossible de ne pas voir dans cette chronique au ton acéré, acerbe et agacé, le mépris du regard « pur » pour le regard « naïf » contre lequel il se définit. Regard pur de l’esthète ou du bourgeois qui introduit une distance par rapport à l’adhésion naïve à l’entraînement collectif, l’abandon vulgaire à un mode de consommation festif, qu’il délégitime comme culture. Mais au-delà de la distinction de classe entre art légitime et art illégitime, ce sont les usages sociaux de l’art et de la culture qui montrent, dans une société où au lieu de la culture bourgeoise, c’est une parodie assourdissante de la culture populaire qui se donne à voir, portée par une fausse bourgeoisie mercantile, improductive, plus soucieuse d’accumulation des richesses que de dynamisme capitalistique, et par-dessus tout, inculte.

 

 

 

Leïla Babès le 11/08/2004

 

 

 

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Annaba...

Annaba, ou l’outrage à la cité

 

 

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Pour ceux qui connaissent les secrets de la vieille cité, Annaba évoque d’emblée le point de vue de ses habitants, ou plutôt de cette vieille souche de citadins qui vouent un véritable culte à leur ville par leur dévotion à sa mémoire, ses saints, son identité, se réclamant de la descendance de ces arabes du Moyen âge qui gardaient jalousement leur cité dans le ribat, enrichis par l’arrivée des andalous qui trouvaient là un havre de paix, et une douceur qui leur rappelait leur pays perdu.

Qui se souvient encore que Annaba, Bône pour les Français, l’ancienne Bouna des Arabes, l’Hîppone où le grand Saint-Augustin fût êvèque, a été un centre de diffusion du savoir islamique, grâce à l’une des plus vieilles mosquées du Maghreb, construite en 1033, Jâmi’ Boumarouane, du nom de son premier imam, Abu marwân, un spécialiste de Malik et de Bukhâri, précurseur d’une lignée de ulama, parmi lesquels le fameux Abu al-abbâs al bûni, mort en 1125, connu surtout pour son écrit sur le pouvoir des lettres, Shams al-ma’ârif al-kubra , ainsi que Ahmad ibn sâsi al bûni, mort en 1726, célèbre pour le nombre de ses écrits (plus de 300), dans presque tous les domaines du savoir islamique, et en particulier pour sa Alfiyya, une poésie de 1000 vers, Al-durra al masûna fi ulama wa sulaha Bûna, une chronique sur l’histoire des savants et des saints de Bûna. La ‘alfiyya est un hommage vibrant à sa ville, un éloge émouvant des hommes et des femmes qui ont fait sa renommée, ou qui l’ont visitée. Ahmad al-Bûni est notamment furieux à l’égard de ceux qui dans leurs écrits ont critiquée sa ville, en particulier le voyageur marocain Al-‘Abdari qui au XIII° siècle, l’avait trouvée plate et monotone.

Ce vibrant amour de la ville exprimé par l’un des plus grands ulama des XVII° et XVIII° siècle est resté intact dans le cœur des Annabis, de ceux qui se réclament de la descendance de ces illustres bûnis que l’auteur cite un à un, savants, ascètes soufis, hommes de ribat, enseignants, voyageurs infatigables, (la plupart étant tout cela à la fois), les uns aujourd’hui tombés dans l’oubli, les autres marquant de leurs noms la topographie ou mieux encore, faisant l’objet d’une dévotion particulière de la part des citadins, grâce aux mausolées qui abritent leurs tombeaux, miraculeusement épargnés par la furie iconoclaste des islahistes d’abord, puis des islamistes d’inspiration wahhabite.

Parmi les figures les plus importantes de l’hagiographie locale, Sidi Brahim, le Saint patron de la ville, l’un des maîtres spirituels de Ahmad al-Bûni, enterré à la croisée des chemins, dans un mausolée édifié en 1624 par le Bey de Tunis.

Sidi Brahim le thaumaturge est le gardien de la ville pour les Annabis, placé au carrefour des trois routes qui mènent au sud, à l’est et à l’ouest, comme pour filtrer l’accès à la cité. C’est du moins la croyance locale.

Rien hélas, au yeux des habitants, ni la puissance thaumaturgique du Sultan de la ville, ni les prières qui lui sont adressées dans les chants de louanges, rien n’a pu empêcher que Annaba devienne une passoire.

Après l’exode rural et l’attraction que la coquette, le petit Paris comme l’appelaient les Français de l’époque coloniale, a exercée sur les habitants de tout l’est du pays, aujourd’hui, c’est de toute l’Algérie, comme de France, que les vacanciers viennent camper dans la ville pendant la période estivale.

La beauté de ses plages dans laquelle la ville plonge ses pieds pour ainsi dire, sa corniche, son petit port, ses grands boulevards bordés d’arbres qui mènent aux plages, ses terrasses en plein centre qui accueillent hommes et femmes pour déguster des glaces, sa douceur de vivre, tout dans Annaba en fait un lieu de villégiature idéal pour les visiteurs, et une ville assiégée pour ses habitants.

La plupart des représentants de cette vieille souche, ignorant les plages surpeuplées, les embouteillages des centaines de voitures qui s’agglutinent tout le long de la corniche et la marée humaine qui se promène jusqu’à une heure tardive de la nuit, continue, vaille que vaille à faire ses dévotions à la ville, comme un clan déchu d’aristocrates qui entretient la mémoire de leurs ancêtres.

D’abord, au bout de cette même corniche, la colline qui mène au promontoire de ras al-hamra, le haut-lieu de la spiritualité annabie, le centre névralgique du culte, une grotte préhistorique entourée de quelques mausolées. C’est là, ignorant le Annaba des estivants, que quelques familles, claquemurées dans leurs mystères, se retrouvent pour les sacrifices faits à leurs saints, chantant et dansant au rythme des bendirs, glorifiant leur ville et ses illustres ancêtres.

Pendant ce temps, l’avancée des constructions immobilières continue sa route implacable sur la colline qui longe la corniche, menaçant d’arriver au promontoire, à ce microcosme de l’ancienne Bûna, là-même où les ulama de Jami’ Boumarouane, adeptes de la Qadiriyya, y faisaient leur retraite spirituelle.

Jusqu’à quand la remontée immobilière, comme un désert culturel, continuera t-elle ?

Les plus pessimistes, comme leurs aînés qui ont vu déferler les ruraux, se retournent contre le gardien de la ville, Sidi Brahim, qui a failli à sa mission, Brahim que par dépit ils surnomment le pelé, celui qui ne réussit qu’aux étrangers, disent-ils, allez savoir pourquoi. Mais ceci est une histoire entre les Annabis et leur Sultan.

 

Leïla Babès le 01/08/2005

 

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14 janvier 2008

Gens du voyage

Gens du voyage

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Des européens de souche qu’on traite comme des clandestins et expulsent par milliers, cela paraît incroyable. C’est le sort réservé à ces immigrés de l’intérieur, ces laissés pour compte de l’Union européenne, ces gens du voyage, qu’on appelle aussi Rom, comme Romanichels, tziganes, Bohémiens, manouche, gitans, gypsies en GB. Leur nombre se situe entre 12 et 15 millions sur le continent, et entre 7 et 9 millions dans l'UE.

Plus grave encore, dans leur propres pays, ils sont rejetés, refoulés dans les périphéries des villes, victimes de racisme et de lois discriminatoires.

Les propos du ministre roumain des affaires étrangères, Adrian Cioroianu, déclarant le 2 novembre, alors qu'il se trouvait au Caire, et au moment où l’Italie s’apprêtait à expulser des milliers de Rom roumains, qu’il conviendrait d'acheter « un morceau du désert égyptien pour y mettre tous ceux qui nuisent à notre image », en est une parfaite illustration.

Pourtant, de tous les peuples nomades, les Gens du voyage sont le peuple le plus fascinant.

Mais qui sont-ils ? Avant de revenir au statut actuel de ce peuple singulier, faisons un bref rappel de leur histoire.

Le nom de Rrom qui désigne le terme générique, adopté conjointement par le Conseil mondial Rom et les Nations unies, ne recouvre pas l’ensemble des Gens du voyage. Les Gitans de France et d’Espagne et les Yéniches, qu’on trouve également en France, mais surtout en Allemagne et en Suisse, ne se reconnaissent pas comme rroms, un nom qui qualifie selon eux les Tsiganes, les Romanichels et les Bohémiens d'Europe orientale.

Alors que l’origine des gens du voyage est restée longtemps une énigme, les linguistes s’accordent à dire dès la fin du XVII° siècle, que le foyer de dispersion se situe dans le nord-ouest de l’Inde, et l'actuel Pakistan.

  C’est notamment grâce à la Chronique persane de Hamza d'Ispahan, écrite en 961 et reproduite et embellie au XI° siècle par le poète Firdoussi, qu’on apprit que plusieurs milliers de Zott, ou Djâts, ou Rom, ou Dom, furent envoyés au X° siècle par un roi de l’Inde à son cousin de Perse pour exercer auprès de lui leur talent de musiciens.

Ces saltimbanques, que les chroniqueurs décrivaient comme des nomades qui répugnaient à cultiver les terres, finirent par se séparer en deux groupes migratoires : les uns allèrent vers le sud-ouest et l’Égypte, les autres continuèrent vers le Nord-ouest et l’Europe.

Ce long périple qui leur fit traverser l'Afghanistan, l'Iran, l'Arménie, une grande partie du Caucase, la Turquie, la Grèce, les Balkans, l’Europe de l’Est, jusqu’à la Suède, ne s’est pas fait de manière linéaire, mais avec des haltes, les uns poursuivant leur route vers le Nord, les autres vers le sud, en traversant les Pyrénées pour atteindre l’Espagne.

Il n’existe aucune preuve de leur passage par l’Afrique du Nord. Il n’est pas exclu cependant que parmi ce dernier groupe, dont la présence est attestée en Espagne au début du XV° siècle, certains se soient retrouvés au Maghreb. Des récits recueillis au début de la conquête française dans l’Est algérien par les officiers des affaires indigènes, ce que la tradition locale confirme, parlent de tribus dont les mœurs, très particulières, s’apparentent à celles des Rom, des nomades exerçant le métier de maquignons, et  redoutés par les populations pour leur esprit querelleur et rebelles. Reste que tout porte à croire que ces groupes, malgré leur caractère marginal, avaient fini par se fondre dans la population, comme partout ailleurs.

En Egypte, mais aussi en Palestine, en Irak, et en Turquie, les Rom s’appellent Domaris, du nom de Dom, mais aussi Ghorbati, c’est-à-dire les étrangers, ceux qui viennent d’ailleurs. Ils sont  au plus bas de l’échelle sociale, éboueurs et chiffonniers.

Partout où ils se sont installés, les Rom ont adopté la religion dominante, même s’ils ont gardé des éléments de leur ancien système de croyance. Ils peuvent donc être musulmans, orthodoxes, catholiques, et de plus en plus aujourd’hui, protestants.

À leur arrivée en Grèce au IXe siècle, les Rom se sont regroupés dans le Péloponnèse, dans une région que les voyageurs italiens avaient appelé «la petite Égypte», ce qui a donné le Egyptiano, puis Gitano en espagnol, et Gitan en français.

À leur arrivée en Grèce au IXe siècle, les Tsiganes se sont regroupés dans le Péloponnèse au pied du mont Gype. Par la suite, les voyageurs italiens appelèrent ce lieu «la petite Égypte» et leurs habitants Egyptiano. Le même mot a donné Gitano en Espagne et au Portugal, puis Gitan en France.

Une autre hypothèse qui vient contredire ou compléter la raison retenue par les chroniqueurs de leur départ primitif de l’Inde brahmanique, les talents de saltimbanques, c’est la multitude de métiers que les Rom exerçaient, des métiers jugés impurs et qui disqualifiaient ces populations comme caste. Ce sont les métiers de bûcherons, bouchers, équarrisseurs, tanneurs, fossoyeurs, éboueurs, chiffonniers, ferronniers, vanniers et mercenaires. Ce qui pourrait expliquer le fait qu’ils aient choisi le nomadisme. Les Rom n’étaient ni une caste reconnue ni un groupe ethnique, mais plutôt des populations que leurs professions rendaient marginales, comme c’était le cas dans d’autres sociétés traditionnelles.

En Asie centrale, on les retrouve au service des Mongols comme charretiers, éleveurs de chevaux, servants et éclaireurs, en échange d’une part du butin.

En Europe, ils se mirent sous la protection des seigneurs et de l’Eglise, en exerçant souvent leurs métiers dans des conditions de servitude, ce qui ne les empêchait pas de se fabriquer une ascendance noble, se donnant des titres de rois et de princes d’Egypte.

En 1423 le roi de Bohême leur accorda un sauf conduit, grâce auquel ils arrivèrent à Paris 5 ans plus tard, et où on les appela Bohémiens.

Partout où ils séjournèrent, les Rom faisaient sensation grâce à leur talent d’amuseurs, de musiciens, et de devins, un art dans lequel les femmes excellent tout particulièrement.

Mais ils passent aussi pour être des roublards et des voleurs, une réputation qui les poursuit encore aujourd’hui.

En 1865, en plein contexte de sécularisation des terres de l’Eglise, le prince roumain Alexandre Ioan Cuza les libère de leurs liens de vassalité qui les attachait aux seigneurs et aux moines. Un acte à double tranchant qui laissera les Rom sans protection et les obligera à reprendre la route.

Ce n’est qu’en 1923 qu’ils accèderont à des lois civiques censées les protéger contre les discriminations. Un semblant d’émancipation qui n’a rien changé au destin tragique des Rom. Car les discriminations dont les gens du voyage ont fait l’objet dans le passé, n’étaient rien en comparaison avec les persécutions dont ils ont été les victimes durant la première moitié du XX° siècle. 

Les Rom sont donc partis voilà un millénaire, sans retour au foyer d’origine, sans halte définitive, comme si le voyage primitif ne devait jamais s’arrêter. Comme si ce peuple atypique avait trouvé dans le nomadisme son seul mode de survie, comme si les frontières n’avaient pas de sens, comme si le refuge était toujours un ailleurs, nulle part et partout à la fois.

Nulle volonté de puissance, nulle velléité de conquête, nul attachement belliqueux à une terre particulière, ne fondent l’identité des gens du voyage. Seul le désir d’être là où ils veulent au moment où ils veulent, les anime.

Dans cette Europe où ils vivent depuis 5 ou 6 siècles, les Rom ne sont pas des citoyens à part entière. Ironie de l’histoire, l’union européenne, symbole de la suppression des frontières et de la libre circulation, aurait pu être le lieu de l’utopie enfin réalisée des Gens du voyage.

Au lieu de cela, elle ne sait pas quoi faire de ce peuple encombrant. Trop différents, trop libres, insaisissables, trop pauvres surtout pour qu’on s’intéresse enfin à leur sort.

Les Rom qu’on voie aujourd’hui dans les métropoles européennes ne ressemblent même plus à leurs aînés saltimbanques, même pas aux Erèmistes du quart-monde. Ils mendient, les femmes et les enfants surtout, pour le compte du chef de famille, lorsqu’ils ne sont pas, esclaves des temps modernes, exploités par des réseaux mafieux,.

Il en est ainsi des peuples qui tombent d’autant plus facilement dans les griffes des parasites intérieurs que le clan devient le refuge ultime face à la souffrance qu’engendre le rejet extérieur. 

Refoulés vers la périphérie des villes, entassés dans des camps insalubres, ils font penser au chef-d’œuvre d’Ettore Scola, récompensé au festival de Cannes en 1976, « Affreux, sales et méchants », une critique de la bourgeoisie italienne qui refusait de voir la réalité du lupen-prolétariat, campé dans les bidonvilles de la somptueuse et prospère cité romaine.

Depuis que la Roumanie est membre de l'Union européenne, les Rom représentent la première communauté d’étrangers en Italie. C’est en recourant à un décret-loi autorisant les préfets à renvoyer dans leur pays d'origine, manu-militari, des citoyens de l'Union européenne qui « contreviennent à la dignité humaine, aux droits fondamentaux de la personne ou à la sécurité publique », que le gouvernement de Romano Prodi a décidé d’expulser les Rom.

Le premier ministre italien avait même demandé à la commission européenne d’introduire de nouvelles dispositions pour restreindre la liberté de circulation des Rom, au mépris des lois qui interdisent les expulsions collectives.  

Mais quels que soient les efforts consentis par l’Europe pour aider les gens du voyage, les uns et les autres se rejettent mutuellement la responsabilité. Les Rom, c’est un peu l’enfant de la honte, dont on préfère se débarrasser.

La situation des Rom roumains en Italie est évidemment dramatique, avec son lot de misère, d’incompréhensions et de xénophobie. Traditionnellement exportatrice d’émigrés, l’Italie a du mal à gérer le flux inverse.

En France, les gens du voyage, y compris les citoyens, sont soumis à des lois spécifiques, destinées à régir et à réguler les entrées sur le territoire.

De façon moins spectaculaire, la France et la Suisse, pour ne citer que ces deux pays, n’ont pas hésité à expulser des Rom, pour « pratiques mafieuses », un argument qui s’avère fallacieux, eu égard aux études qui montrent que le taux et le degré de délinquance chez les Rom ne sont pas plus importants que dans d’autres milieux défavorisés.

L’Europe n’a pas payé sa dette morale à l’égard des Rom, qui comme d’autres minorités, ont été exterminés par dizaines de milliers, dans les camps nazis, ou ont péri à cause du froid et de faim à la suite de leur déportation décidée par le régime roumain de l’époque.

Pour autant que le président roumain ait officiellement reconnu, en 2005, le génocide et présenté des excuses publiques aux Rom, la situation des gens du voyage est toujours aussi précaire dans ce pays, comme le montrent les propos récents du ministre des affaires étrangères.

En déclarant souhaiter acheter un morceau du désert égyptien pour y mettre les Rom, le chef de la diplomatie roumaine, qui ne semble avoir fait l’objet d’aucune sanction, a exprimé à sa manière la vieille tentation fasciste de la déportation.

En France, contrairement aux autres minorités de France, les Rom n’ont jamais revendiqué une reconnaissance officielle de leurs souffrances passées. Comme si la querelle mémorielle était un luxe, face à leur détresse ici et maintenant : expulsions, absence d’une politique d’intégration, de droit à l’hébergement, d’accès au travail, aux soins et à la scolarisation.

En attendant, on se souviendra que le peuple du voyage a enrichi les cultures du monde, par leur vitalité, leur musique et leur danse.

On se souviendra des cirques Bouglione et autre Zavatta, et puis de Manitas de Plata, El Camaron, Carmen Amaya, et tant d’autres artistes qui ont contribué à féconder ce magnifique art de la rencontre des civilisations, le Flamenco.

 

Leïla Babès, 14-21, 11/2007


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Bushmen

Les Bushmen, peuple en voie d’extinction

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Il est des formes d’extermination qui se font insidieusement, lentement et sans bruit, et sont d’autant plus subtiles que les victimes appartiennent à ces anciens peuples que les anthropologues ont appelés longtemps les peuples primitifs, ou encore les sauvages.

Le concept d’ethnocide, utilisé pour parler de cette longue agonie des indiens d’Amérique, c’est-à-dire de la destruction systématique de leur mode de vie et de pensée, de leur culture en somme, s’applique avec autant de force aux Bushmen d’Afrique australe, et à la tragédie qu’ils vivent depuis plusieurs siècles.

Mercredi dernier, gagné le procès qu’ils ont engagé contre le gouvernement bostwanais qui les avait expulsés de leur réserve située dans le centre du désert du Kalahari, leur éviction de leur terre ancestrale ayant été jugée illégale et anticonstitutionnelle.

A l’origine, le territoire Bushmen s’étendait sur quatre pays : l’Afrique du Sud, la Namibie, le Botswana et la Zambie.

Aujourd’hui, ils ne sont plus que quelques milliers au Botswana et en Namibie, deux à trois cent seulement en Afrique du Sud.

Le peuple le plus ancien d’Afrique australe, présent dans cette région du monde depuis des milliers d’années comme le montrent les gravures rupestres, est en voie d’extinction.

Ce sont les Hollandais qui il y a 3 siècles ont donné ce nom de Bushmen (hommes de la brousse) à ce peuple de chasseurs de petite taille, à la peau cuivrée et aux yeux bridés, et qui parle cette langue complexe et unique des Khoi, le nom indigène des Bushmen, qui contient le fameux « click » à cause du son produit par la langue sur le palais.

C’est avec l’arrivée des Européens au XVIIe siècle que la vie des Bushmen qui avaient jusqu’ici gardé leurs particularismes culturels et linguistiques en ne se mélangeant pas aux autres habitants comme les Bantous, a commencé à être bouleversée, comme en témoigne la variole –introduite par les blancs- qui a décimé une partie d’entre eux au début du XVIII° siècle.

Les guerres et l’appropriation des terres cultivables par les colons ont ensuite refoulé les Bushmen vers le désert du Kalahari.

Voyageurs et ethnographes occidentaux se sont très tôt intéressés à ce peuple, resté à l’âge de pierre, en se servant de la pierre, du bois et des os pour fabriquer leurs instruments de chasse et de pêche.

Au débit des années 70, paraît un livre qui représente un tournant majeur dans la connaissance des peuples primitifs : stone age economics, L’économie de l’âge de pierre, de l’anthropologue américain Marshall Sahlins, traduit sous le titre de : Age de pierre, age d’abondance.

En relisant d’une manière radicalement nouvelle les écrits des ethnologues et les récits de voyageurs, Sahlins va soutenir une thèse révolutionnaire sur l’économie des peuples primitifs, en renversant la perception qui avait jusqu’ici prévalu : ces peuples, dont les Bushmen d’Afrique australe ne vivaient pas dans la misère, dans une économie de subsistance, comme on l’a prétendu, mais au contraire dans l’abondance.

En se basant sur les données fournies par la littérature ethnographique, Sahlins s’aperçoit que loin de passer leur vie à chercher leurs moyens de subsistance, les Bushmen comme les Australiens de la terre d’Arnhem n’y consacrent que 3 à 4 heures par jour.

Pourquoi ? Parce que dès lors que ces peuples estimaient qu’ils avaient cueilli suffisamment de fruits et obtenu le gibier nécessaire à leur nourriture, ils s’arrêtaient de travailler. Ces nomades n’avaient donc pas besoin de transporter de la nourriture et de la stocker, puisqu’elle existait en abondance dans la nature.

En somme, les ethnographes et économistes occidentaux habitués à mesurer l’économie avec les catégories de production et de profit et qui n’ont rien compris à la culture et au mode de pensée de ces peuples, ont cru trouver de la misère là où il n’y avait que du bon sens : l’inutilité de travailler plus pour s’adonner à d’autres activités comme les jeux.

Car justement parce qu’ils étaient des nomades cueilleurs, chasseurs et pêcheurs, les Bushmen ne pouvaient connaître ni la production, ni le manque, ni le profit ni l’exploitation. Pour eux, la terre comme les richesses qui s’y trouvent, appartiennent à tous. La misère, comme l’écrit Pierre Clastres dans la préface, c’est la misère de l’ethnologie, non de l’économie primitive.

Mais avec les persécutions successives, le mépris dont ils ont fait l’objet, comme l’a reconnu un des juges lors du procès, les Bushmen ont finalement été rattrapés par la misère.

Interdits de regagner leur réserve qui fait l’objet d’un projet d’exploitation de mines de diamant, privés par le gouvernement d’approvisionnements en eau, en nourriture et en services sanitaires, les Bushmen ont reçu finalement le soutien du parti d’opposition, le Front national du Botswana, et de l'ancien archevêque noir d’Afrique du sud, Desmond Tutu.

Mais c’est surtout à la campagne menée sans relâche par Survival International, une association qui œuvre pour le développement des peuples indigènes à garantir leur vie, leurs terres et leur droits fondamentaux, que les Bushmen peuvent encore espérer recouvrer leurs droits et leur dignité, et peut-être survivre à la disparition pure et simple.

 

Leïla Babès


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13 janvier 2008

Les Algériens et la diététique

Les Algériens et la diététique


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Une fois n’est pas coutume, j’aimerais parler d’alimentation. Non pas de cuisine, mais de diététique, que les sociétés riches ont adoptée depuis de nombreuses années, et qui commence à faire son chemin dans nos pays.

En Algérie, nous trouvons à présent dans toutes les bonnes boulangeries du pain au son, du pain d’orge, et d’autres variétés préparées avec plus ou moins de composantes noires, ces bons nutriments qu’on jetait jadis aux poules.

Les braves ménagères qui n’ont pas renoncé à faire leur propre pain, ont à présent la possibilité d’acheter de la farine d’orge ou de blé intégral. Même la couleur du couscous, suprême délice, a foncé.

Du côté des laitages, il y a du lait et des yaourts à 0% de matières grasses, ainsi que des fromages allégés en matières grasses.

Et puis, les bonnes huiles, huile d’olive bien sûr, de tournesol, de maïs, se substituent de plus en plus aux huiles grasses saturées.

Bien sûr, on n’est pas toujours assuré de trouver ces nouveaux produits, dont l’achalandage dans les magasins se fait de manière plus ou moins chaotique. 

Ensuite, l’intérêt pour la diététique reste circonscrit à des milieux relativement cultivés, voire aisés, compte tenu de la cherté de certains de ces aliments comme le pain et l’huile d’olive.

Mais une chose est sûre : de plus en plus de gens ont accès à ces informations et prennent conscience de l’importance du rôle que joue la qualité des aliments dans la santé de l’individu.

On surveille sa tension artérielle, son taux de sucre, de cholestérol ou de triglycérides. Il était temps, d’ailleurs, si l’on se souvient que le pays compte un million et demi de diabétiques –un chiffre probablement sous-évalué - et 9 millions d’hypertendus.

Nerveux et toujours stressés, les Algériens se sont trop longtemps abandonnés au plaisir du sucre raffiné en tous genres, dans le café, les pâtisseries et dans ces abominables boissons colorées qu’on appelle le gazouz…

Comme me le disait hier mon neveu, le pitre de la famille, tout est de la faute de Boumédiène et sa manie monochromatique. En voulant mettre les Algériens au régime socialiste, il a décidé qu’ils ne mangeraient qu’une variété de pain, blanc comme le sucre, ne leur permettant comme luxe poly-chromatique que le gazouz, blanc, orangé ou noir.

Mais surtout pas de jaune, comme la banane, qu’on a fait miroiter comme un aliment de luxe. Le fruit préféré des singes, importé de Côte d’Ivoire, et qui ne faisait que transiter par le port d’Alger pour être réexporté en France, était récupéré à Marseille par les Algériens qui le ramenaient dans leurs bagages.

Blague à part, les récits que rapportent les plus âgés sur l’ère pré-diététique sont encore plus savoureux. A l’époque où le pain blanc était devenu un aliment de raffinement –au sens propre comme au figuré-, les familles réservaient le pain noir, jugé trop grossier, à leurs métayers ou leurs bergers, ce qui rappelle la théorie khaldounienne du clivage entre la puissance fruste du bédouin et la décadence du sédentaire, ramolli par le luxe et le raffinement.

Imaginons donc ces bienheureux métayers et autres bergers, se nourrissant du bon pain riche en fibres, en vitamines et autres sels minéraux, ainsi que de fruits de saison fraîchement cueillis dans les arbres, lorsque leurs patrons blancs comme le pain qu’ils mangent, dégustent des mets sophistiqués saturés de cholestérol et des pâtisseries à index glycémique élevé. Résultat de cette nourriture du progrès et de la modernité triomphante : diabète, maladies digestives et cardio-vasculaires, hypertension, obésité, etc.

Il n’y a pas si longtemps, on disait d’une personne bien enveloppée, disons grasse, qu’elle était en bonne santé. Le poids était le signe qu’on était bien nourri, alors que la maigreur, suspecte de malnutrition, suscitait la pitié. Une erreur de jugement qui a été préjudiciable, voire même fatale à plusieurs générations, y compris, et d’abord dans les sociétés riches.

La nouvelle conscience diététique, cette révolution subtile et en constant progrès, se répand conjointement grâce aux suivis médicaux, les médias et l’ouverture de l’économie à l’importation.

Reste que le consommateur n’a pas toujours toutes les garanties sur la qualité des aliments dits diététiques. En Europe même, la législation relative à la publicité quasi-mensongère sur les aliments dits « light », allégé, sans cholestérol, ne permet pas encore de réguler ce vaste marché très lucratif. 

En revanche, il est possible de trouver dans n’importe quelle boulangerie, du vrai pain complet, aux céréales, aux grains de sésame, au son, etc..

Hélas, en Algérie, le pain noir semble blanchir d’année en année. Mais le label, comme le prix d’ailleurs, ne change pas. C’est toujours du pain de seigle, de son, complet, sauf que l’essentiel de la farine qui le compose doit être plus blanche que blanche, un peu comme dans le sketch de Coluche. Et en plus, il devient sucré. Bizarre…

 

Leïla Babès le 11/07/2007


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Marquages, tatouages, scarifications

Marquages, tatouages, scarifications

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Le phénomène du tatouage chez les jeunes, aussi bien que le piercing, cette sorte d’ornementation de certaines parties du corps comme le nez, les paupières, le nombril, la langue par des incisions dans la peau permettant d’accrocher des anneaux, n’est plus un fait étrange, réservé à des bandes de marginaux.

A l’exception des gangs qui sévissent dans certaines grandes villes européennes et surtout américaines, pour qui le rituel du tatouage, par la douleur même qu’il inflige, est une épreuve d’initiation permettant à la recrue d’intégrer le groupe, et par-là même, de manifester son hostilité à la société, le fait ne choque plus, il devient banal, sauf peut-être dans les cas extrêmes de scarification, c’est-à-dire d’incision de l’épiderme avec ornementation à l’aide d’objets pointus.

Vu du Maghreb, le phénomène peut être vu comme absurde, étrange, bref, le produit d’une civilisation décadente. Pourtant, ce serait oublier qu’il n’y a pas si longtemps, nos femmes se tatouaient le visage, y gravant notamment des palmiers en forme de croix, comme protection contre les maléfices et contre la stérilité en particulier.

Les anciens peuples du Proche-Orient, comme les Egyptiens, mais aussi les Scythes, les Phéniciens et les Thraces, pratiquaient tatouage et scarification. Si le Coran ne se prononce pas sur la question, un hadith du Prophète, maudit les tatoueuses et les tatouées. Quant à La Bible, elle interdit aux Hébreux les incisions dans la chair.

En réalité, la modification rituelle de l’apparence extérieure de certaines parties du corps comme le tatouage, la scarification, la déformation du crâne, et l’amputation du sein de la femme, est connue depuis la plus haute antiquité. Elle est un fait universel dont les causes réelles, à l’exception de certains rituels, échappent encore à la compréhension des anthropologues.

Le marquage du corps, y compris par l’épreuve de la douleur, et sans doute en raison même de la douleur, est une sorte de langage universel. Il est social et magico-spirituel, comme l’indique l’étymologie même du terme tatouage, d’origine maori, composé de deux mots : le dessein, et l’ange gardien.

Esthétiques, thérapeutiques, magiques (propitiatoires ou conjuratoires), inscription de la mémoire du clan (par exemple scarifications saillantes en Afrique équatoriale et au Cameroun, scarification en creux en Afrique de l’ouest, du Sénégal au Niger et au Congo), rituel d’initiation, les raisons ne manquent pas, et se combinent parfois selon les cultures et les peuples.

Une autre hypothèse, retenue par certains anthropologues : la canalisation de l’agressivité par la socialisation de l’épreuve par le marquage. En acceptant le sacrifice, l’individu accepte par-là même de souffrir pour être admis dans le clan.

C’est ce que nous montre le fabuleux film d’Elliot Silverstein, Un homme nommé cheval. Réalisé en 1970, ce chef-d’oeuvre, précurseur d’un autre film plus récent, et plus connu, de Kevin Cotsner, Danse avec les loups, est le premier à rompre définitivement avec le western classique mettant en scène le triomphe de l’Amérique blanche sur les méchants indiens, dont la culture était traitée avec le plus grand des mépris. Cette fois, l’homme blanc se place aux côtés des sioux, face à un ennemi qui est une autre tribu rivale.

Le film raconte l’histoire d’un lord anglais, interprété par Richard Harris, capturé par des indiens sioux en 1825. La tribu qui voyait un blanc pour la première fois, a traité son captif comme un cheval, une bête, ou plutôt une bête de somme. L’homme blanc n’était rien d’autre qu’un animal.

En opérant ce décentrement du regard porté sur l’autre, en se positionnant sur l’univers mental des Indiens, sur la pensée indigène comme disent les anthropologues, en portant à son paroxysme le rejet de l’autre, non plus du côté du vainqueur, mais du côté du vaincu, le film met en scène le choc des deux cultures dans ce qu’elles ont de plus barbare et de plus humain à la fois, là où le paradoxe de la différence et de l’universel se donne à voir.

Comment ? Par l’expérience d’un certain nombre d’épreuves, et en particulier l’épreuve la plus inimaginable qui soit pour un blanc, celle qui lui permettra de devenir un membre du clan, alors qu’il n’est d’abord qu’un esclave, ou plutôt un cheval : la cérémonie du soleil, un rite de scarification par lequel l’initié est suspendu à la poitrine par des crochets tranchants, face au soleil, jusqu’à ce que la chair libérée des lames, il tombe d’épuisement.

Le but de la souffrance est le voyage chamanique, l’état de transe par lequel l’homme accomplit sa conversion. Pour le jeune adolescent, le rite de passage qui fait de lui un homme et un guerrier, un membre à part entière du clan. Pour le captif blanc, le rite qui lui permet de devenir un indien, un guerrier sioux, d’accéder à la dignité d’être un homme tout court.

Dans l’épreuve, l’homme laisse tout ce qu’il possède : son statut, ses origines, sa culture, sa couleur de peau, sa personnalité, sa souffrance.

C’est aussi le sens que donnent les Indiens au rite de la scarification : le sacrifice de soi, le don de son identité, à la terre nourricière, pour la remercier de toutes les richesses qu’elle lui a données.

Qu’est-ce qui pousse les jeunes d’aujourd’hui, et parfois les moins jeunes, à se percer la chair pour y implanter des clous ou y graver des desseins, en l’absence d’un rite de socialisation imposé par le groupe ?

La banalisation même du phénomène oblige à y voir autre chose qu’un acte de rébellion, un acte anti-conformiste. L’explication est peut-être ailleurs : dans les tréfonds de la mémoire collective de l’humanité, dans les origines de l’homme qui prend conscience de son humanité, et qui dirige la violence vers lui-même, pour être avec les autres.

 

Leïla Babès, le 10/05/2006


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08 janvier 2008

Les prénoms en Algérie

Les prénoms en Algérie : ringard ou tendance ?


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Que les prénoms subissent des effets de mode, voilà qui touche probablement la quasi-totalité des sociétés actuelles ; en Algérie, -mais sans doute est-ce le cas pour d’autres pays arabes-, on a l’impression que le phénomène est devenu un véritable mode de consommation ostentatoire.

Ce qui frappe d’abord, c’est que l’adoption de nouveaux prénoms s’est faite conjointement avec la disparition des prénoms anciens, rompant ainsi le cycle du retour. C’est un peu comme s’il fallait mettre le plus d’écart possible avec les traditions, de sorte que le renouvellement se fasse avec des prénoms toujours plus originaux, en puisant naturellement dans les usages des autres pays.

C’est ainsi que les Brahim, Saïd, Sassi, Bouaziz, Keltoum, Latra, Barkaham, Rquyya, Saadiyya, Oumm Saad, Borniyya, Aycha-Biyya, Atika, Fatma, Garmiyya, Houriyya, ne sont plus portés que par des personnes d’un certain âge.

La disparition est pratiquement complète pour l’ensemble des prénoms de la période pré-coloniale qui commençaient par Abu, ce qui donnait Bouaziz, Bouzid, Boumarwan, Boubakkar, comme les déclinaisons de surnoms : Hamma, Hamdi, Hamdane, Hmayda, Allawa, Kaddour, et bien sûr les prénoms masculins qui commencent avec Abd :Abd al kader, Abd-almalak, Abd samad, abdallah, etc..

En France, où la grande majorité des familles, issues de milieux paysans, ont affublé deux générations d’enfants de prénoms aussi anciens que peu variés, souvent chargés de qaf, de ‘ayn et de ha, imprononçables pour les français, et d’ailleurs souvent pour les intéressés eux-mêmes, on a vu apparaître, en vertu de la loi de simplification, les Abdou, les Abdel, les Kader et les Momo. Sauf évidemment pour Zineddine, prénom on ne peut plus musulman, mais qui vaut de l’or.

Il faut préciser que la mode gagne aussi bien les milieux berbérophones que les milieux arabophones, sauf peut-être dans les familles qui restent attachés, par fierté identitaire, aux Arezki, Améziane, Djowhar, Tassadit, Taos, mais dans ce cas, ce sont les noms de personnages de l’antiquité qui sont sources d’inspiration, comme Jughurta, Juba, Takfarinas, Kahéna.

Ce qui semble prévaloir aussi dans le choix des prénoms, c’est outre sa rareté, son originalité ou son caractère exotique, le son qu’il produit, au détriment du sens, à l’inverse des usages plus anciens.

Chez les paysans, la nature et les rites agraires qui ponctuaient le rythme de la vie quotidienne et les évènements, servaient aussi de source d’ inspiration, comme le temps avec ses mois, ses saisons, ses jours et ses fêtes religieuses.

Il y avait ainsi les Ramdan, Cha’ban, Rabi’, Rabi’a, Khrîfa, Hadda, Jem’a, Khemissa, Rab’iyya, Sebti, Achour, Al’id, Mouloud.

On recourait aussi aux couleurs et aux fleurs avec Lakri, Ouardiyya, Khadra, Lakhdar, Fella, Zhayra, Ouarda, Yasmina, sauf que ce dernier a glissé vers Yasmin, comme si le a du féminin était trop ancien, trop banal.

Je disais que la signification du prénom était importante, et parce que la naissance était un don du ciel, le prénom devait être un bon présage, un atout, une qualité dans la vie de l’individu. Mais les Mabrouk, Makhlouf, L’ayyachi, Rabah, Saïd, Heniyya, jugés trop archaïques, sont tombés dans l’oubli.

Même constat pour les prénoms qui évoquent la lune ou les étoiles comme Gamra, Nejma, ou l’appartenance ethnique comme Larbi, Turki, Chaoui, ou encore qui se rattachent à la tribu.

D’autres prénoms encore plus singuliers qui s’inspirent de villes, de pays ou de continents, ont disparu : Tunis, Dzayir, Sahara, Assia, Bariza. Bariza pour Paris, bien sûr.

En parlant de la France, ou plutôt de la période coloniale, un autre prénom, encore plus invraisemblable, est à présent oublié : c’est celui de Louiza. Comme Louise, bien sûr, mais comme le louis d’or surtout, la pièce d’or de 20FR appelée aussi le Napoléon, qui sert à l’assemblage des ceintures.

C’est encore plus vrai dans les milieux de l’immigration ou dans les familles issues de mariages mixtes, on tourne le dos aux prénoms jugés trop marqués identitairement, au profit de prénoms neutres ou à l’origine incertaine, comme les Sami, Sabrina, Sandra, Sonia, Nadia, Lynda.

Mais le phénomène le plus répandu reste l’engouement pour les prénoms du originaires Moyen-Orient. On s’inspire des séries égyptiennes . Après les Ilham, Ahlam, Ibtisam, il y a eu les Ayman, Chahine, Dhikrân, Sawssan, Najla, Najwa, Nassrin, Chérine, Iman, Ghizlan, Rayan, Jihane, il ne manque que Nelly et Suzan.

On aura remarqué que pour la quasi-totalité de ces prénoms, il s’agit de substantifs. Les plus souvent il s’agit de prénoms arabes, mais il arrive que des prénoms typiquement persans, se mêlent aux autres. C’est ainsi qu’on retrouve les Ismahan, Rozbahan, Safinaz, Shiraz.

Plus les prénoms sont sophistiqués et exotiques, et plus on se sens à la page, détenteurs d’une singularité, sauf que le mimétisme et les logiques de diffusion agissent ensuite comme une épidémie.

Et puis le retour aux valeurs religieuses a coïncidé avec la remise au goût du jour des prénoms de certains compagnons du Prophète comme Bilal et Oussama, hélas entaché ensuite par un fameux chef terroriste. Mais curieusement, à part ces deux-là, les prénoms des autres compagnons n’ont guère de succès. Plus de Ali (sauf pour les shiites), de Abdallah, Omar, Uthman, Talha, même plus de Chems-eddine, Nour-eddine, Seif-eddine, Badr-eddine. Sauf Zineddine bien sûr.

Reste enfin dans certains milieux attachés à une tradition familiale de vénération de la Maisonnée du Prophète, deux prénoms indémodables : Mohamed et Fatima-al-Zahrah. Mais là encore, on fait suivre Mohamed d’un deuxième prénom dont on peut supposer qu’il finira par le supplanter, ce qui donne : M.Amin, M.Karim, M.Anis, etc…

Au contraire du patronyme qui réfère à la famille, le prénom a une fonction de socialisation qui accompagne l’individu toute sa vie et constitue une marque importante de sa personnalité. Or, cette propension à quitter ce qui renvoie au local et au traditionnel pour accéder à l’exotique, à l’au-delà du national, et à ce qui tient lieu de moderne, a pour effet paradoxal, la rupture d’une part avec les traditions familiales du retour des prénoms des défunts, et d’autre part, la consommation du prénom comme distinction sociale, au seul profit des géniteurs.

 

Leïla Babès le 09/08/2006


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Posté par babesaliel à 09:05 - Peuples, cultures et civilisations - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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