08 juillet 2008
Les Indiens Tanoï
Les Indiens
Tanoï

Une fois n’est pas coutume, je vous invite à un
voyage exotique dans la forêt amazonienne, aux confins du Brésil et du Pérou.
La Fondation nationale brésilienne de l'Indien (Funai), vient de en
effet de rendre publiques une série de photos d'une tribu restée totalement
coupée du monde. Le but de cette opération : sensibiliser l'opinion sur
les risques de tout contact extérieur sur la santé et la vie des 68 tribus qui
vivent coupées du monde. Les photos représentent des hommes, le corps entièrement
peint en rouge, en train de tirer des flèches en direction du petit avion de la Funaï qui les survolait.
Saluons au passage l’extraordinaire travail de cette
fondation qui alors qu’elle avait décidé dans les années 1980 de prendre
contact avec certains de ces Indiens isolés, a découvert que la moindre
approche leur était fatale. Non immunisés contre les maladies introduites de
l'extérieur, ces peuples sont rapidement terrassés par tout contact avec les
hommes, même si l'échange n’a duré que quelques minutes.
Dans leur majorité, il s'agit de descendants de
survivants des tribus massacrées par des chercheurs d'or ou des agriculteurs,
et qui ont décidé il y a plusieurs décennies, de s'isoler du reste du monde pour
se préserver.
L’anthropologue que je suis ne résiste pas au désir
de parler de l’intérêt scientifique mais aussi humain de cette découverte sur ce
que les ethnologues ont appelé les peuples primitifs, ou encore sauvages, non
pas au sens ethnocentrique, mais dans le sens noble que leur donne Pierre
Clastres qui connaissait bien ces Indiens.
Ce groupe, composé de 250 âmes, appartiendrait à la
tribu Tanoï ou encore Aruak, mot qui désigne aussi la langue qu’ils pratiquent.
On rencontre aussi les Tanoï dans les grandes et les petites Antilles. Lorsqu’en
1492, Christophe Colomb mit le pied pour la première fois aux Bahamas, c’est
sur les Tanoï qu’il tomba, croyant qu’il débarquait dans les Indes, d’où le mot
« Indiens ». Déjà à cette époque, les maladies comme la rougeole
apportées par les marins européens, décima une bonne partie des 2 millions des Tanoï.
La colonisation et l’esclavage feront le reste.
Les Tanoï vivent de la chasse mais aussi de la
culture de manioc, de la banane et de la pomme de terre. On doit d’ailleurs à
la langue Aruak les mots de patate (batata), mais aussi ananas, papaye, goyave,
manioc, caraïbes, canoë, hamac, iguane, pirogue, tabac et savane,
D’une nature foncièrement pacifique, les Taino
étaient aussi d’habiles artisans qui travaillaient le bois et la pierre, et qui
ont laissé de très belles sculptures. En 1997, l’UNESCO a édité une médaille à
la mémoire du peuple taino, pour s’être distingué dans la défense de la paix et
de la démocratie en Amérique Latine et dans les Caraïbes.
Depuis quelques mois, la fondation Funaï dénonce les
avancées des chercheurs d'or, des planteurs de coca, ainsi que les convoitises des
compagnies minières et d'hydrocarbures qui veulent s’implanter dans la région
pour profiter des richesses du sous-sol amazonien. Quant à la déforestation qui menace également les
tribus amazoniennes, elle a repris de plus belle en 2007, et entre août et
décembre plus de 3200 kilomètres carrés ont été détruits.
Cette chronique s’apparenterait à certains comme un
« sanglot de l’homme blanc », une critique adressée en son temps à
Pierre Clastres, l’homme qui a démontré magistralement, que les Indiens
d’Amérique centrale détenaient la clé qui a échappé à toutes les autres
sociétés humaines : celle qui permet de neutraliser le pouvoir et la
domination.
Voici ce que dit un texte officiel du gouvernement
brésilien : « Nos Indiens
sont des êtres humains comme les autres. Mais la vie sauvage qu’ils mènent dans
les forêts les condamne à la
misère et au malheur. C’est notre devoir que de les aider à s’affranchir de la
servitude. Ils ont le droit de
s’élever à la dignité de citoyens brésiliens, afin de participer pleinement
au développement de la société
nationale et de jouir de ses bienfaits ».
Et voici ce que répond Pierre Clastres, celui qui a
le plus contribué à diffuser la notion d’ethnocide : « la spiritualité de l’ethnocide, c’est
l’éthique de l’humanisme ».
S’il était encore de ce monde, l’anthropologue
français, mort prématurément à l’âge de 43 ans, approuverait sûrement le
travail de la fondation Funaï.
Leïla Babès le 11/06/2008
04 mars 2008
Chrétiens d'Irak
Chrétiens d’Irak en danger
Le rapt de l'archevêque chaldéen de Mossoul, Mgr Paulos Faraj Rahho, et l’assassinat de son chauffeur et des deux gardes l’accompagnaient, par des hommes armés, repose le problème du statut des minorités religieuses dans ce pays, et au-delà, en terre d’islam.
Les chrétiens d’Irak représentent environ 3% des 27 millions d'Irakiens et ne comptent pas moins de douze Eglises, certaines autonomes, appartenant à des courants orientaux, tandis que d’autres se sont rattachées à Rome, créant de nouvelles subdivisions.
Les Eglises catholiques rattachées à Rome sont les Eglises chaldéenne, syriaque, arménienne et grecque-melkite. Les Eglise d’orient non affiliées à l’Eglise catholique romaine sont les Eglises assyrienne (autrefois appelée nestorienne), syriaque orthodoxe dite jacobite, arménienne Orthodoxe, protestantes, grecque-orthodoxe (de rite byzantin), Copte et Anglicane.
Les chaldéens, qui représentent 80% des chrétiens d’Irak et qui se sont rattachés à l'Eglise catholique romaine au XVI° siècle tout en continuant de pratiquer un ancien rite oriental, sont pour la plupart originaires d’Irak, mais on les retrouve également en Syrie.
L’église chaldéenne est appelée Eglise apostolique en ce qu’elle appartient à un courant primitif, évangélisé dès le I° siècle par l’apôtre Thomas, ainsi que l’atteste l’Evangile de Luc. On dit même que les Chaldéens ont participé avec St Thomas, dès 53, à l'évangélisation de l'Inde, puis après la mort de l'apôtre, à l'évangélisation de la Chine et de la Mongolie.
C’est dire que d’une part, les Chaldéens d’Irak appartiennent à l’un des premiers courants chrétiens, né six siècles avant l’islam, et d’autre part qu’ils sont des indigènes, des descendants des Babyloniens, Assyriens, Chaldéens et Araméens de Mésopotamie. D’ailleurs, c’est en chaldéen, un dialecte de la langue araméenne, la langue de Jésus-Christ, qu’ils célèbrent leur liturgie.
Bagdad était connue comme « la capitale des cinquante églises », chaque Eglise disposant d’un ou de plusieurs lieux de culte. Aujourd’hui, de ces cinquante églises, il n’en reste plus qu’une trentaine.
Du million de chrétiens recensés avant la guerre, ils ne sont plus que 600 000, soit environ 2% de la population. Chaque mois, entre 40 et 60.000 chrétiens, soit près de 10%, quittent l’Irak.
Ils émigrent en France, aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Des villes comme Chicago et Detroit comptent chacune 80 000 Assyro-Chaldéens venus pour la plupart d'Irak, mais aussi de Syrie, du Liban, d'Iran et de Turquie. L’Europe compte environ 200 000 Chrétiens assyro-chaldéens, dont seize mille en France, et 30% environ d’origine irakienne. Plus de 150 000 Chrétiens irakiens vivent désormais aux États-Unis, plus de 50 000 au Canada et plus de 30 000 en Australie.
Sous le régime dictatorial de Saddam, les communautés chrétiennes subissaient des discriminations, en particulier depuis les dispositions de 1991 qui restreignent leurs libertés, comme l’interdiction de donner des prénoms chrétiens, mais ce n’était rien comparé aux exactions qu’ils subissent depuis la guerre.
Les terroristes sunnites, ceux d’Al-Qa’ida, comme les bandes criminelles, se livrent à toutes sortes d’exactions à l’encontre des chrétiens : extorsion de la jizya, l’impôt que les minorités paient traditionnellement à l’Etat, faute de quoi, c’est une jeune fille que la famille doit donner en échange, et en cas de refus, des menaces de mort ; et puis, ils y a les rapts de prêtres contre une demande de rançon, les attaques à l’acide contre les femmes chrétiennes, non voilées évidemment, et enfin des exécutions pures et simples.
En août 2004, c’est l’attentat quasi-simultané contre cinq églises à Mossoul, Kirkouk et Bagdad, en quelques jours, et le 7 décembre 2004, deux attentats simultanés frappent des églises chaldéennes et arméniennes.
Pourquoi les terroristes, les milices sunnites et les bandes criminelles s’en prennent-ils aux Irakiens de confession chrétienne ?
Ces minorités ne représentent aucune menace pour les Musulmans. Composées d’à peine 2% de la population, divisées en une multitude d’Eglises, elles sont aussi dispersées géographiquement, réparties dans le Nord, aux frontières avec la Turquie et l’Arménie, dans la région de Bassora, au Sud, en passant par Mossoul et Bagdad.
Il est clair que tout est fait pour voir les chrétiens disparaître purement et simplement. En les poussant à quitter l’Irak, et en les massacrant tout simplement. C’est à une véritable purification ethnique qu’on assiste, le but étant l’élimination physique de tout ce qui n’appartient pas à l’islam, et l’éradication de la diversité religieuse.
Bien qu’indigènes, Irakiens de pure souche pourrait-on dire, les chrétiens sont vite assimilés aux croisés. Ils sont d’ailleurs visés sans distinction d’appartenance à telle ou telle Eglise. Une constante dans les pays musulmans où vivent des minorités chrétiennes : alors que les chrétiens savent tout de la religion dominante, ont exercé depuis l’avènement de l’islam des hautes fonctions politiques, ont traduit les œuvres grecques à l’arabe, bref, ont contribué au rayonnement culturel, intellectuel et diplomatique de l’islam, et de surcroît sont de culture musulmane, les Musulmans eux, et plus encore les islamistes, ignorent tout des cultes chrétiens et des subtilités qui divisent les Eglises.
Purification ethnique, mais aussi politique, tel est le but de ces criminels. Les chrétiens représentent tout ce qui peut faire penser à la laïcité, au pluralisme, et à un régime où la shari’a ne peut être appliquées dans son intégralité. Les chrétiens sont donc un obstacle dans le projet d’islamisation totale de l’Irak.
Les Américains, impuissants, et parfois participant eux-mêmes aux exactions contre les chrétiens, -par exemple en occupant illégalement une eglise-, laissent faire. Si on ne fait tout pour protéger ces populations, l’Irak, comme l’ensemble du Moyen-Orient, pourrait perdre ses minorités chrétiennes, voir disparaître ces Eglises témoins des premiers siècles du christianisme, et les descendants des plus anciens habitants.
Une perte pour le patrimoine de l’humanité, et une perte pour l’islam.
Leïla Babès le 05/03/2008

20 février 2008
Stargate
Stargate SG1, ou la
pulvérisation des Dieux de l’Egypte





La guerre en Irak, la recrudescence des
attentats meurtriers commis par les terroristes islamistes qui ont, après
Londres, frappé en Egypte, et les images qui nous parviennent régulièrement sur
l’horreur de cette barbarie aveugle, nous font oublier une autre forme de
guerre, la guerre psychologique. Non pas celle, fruste et archaïque des émules
de Oussama Ben Laden, mais celle, plus subtile, qui touche à la conscience même
de l’Amérique.
Leïla Babès le 27/07/2005
19 janvier 2008
Une sous-culture du bruit
Une sous-culture du bruit

Le bruit dans les grandes
villes algériennes dépasse l’imagination. Je ne parle pas là de cette pollution
sonore caractéristique des grandes métropoles, mais d’une manie chez les
Algériens qui atteint des proportions inquiétantes, à se manifester dans les
rues de manière sonore et excessive. Il ne s’agit pas de cette exubérance
typiquement méditerranéenne qu’on peut observer dans tout le sud de l’Europe et
au Maghreb, mais d’une attitude particulière dans l’usage dément du bruit dans l’espace
public, et qui atteint des niveaux alarmants durant la période estivale.
Il est déjà pénible quand
on vit à proximité des grandes artères, de subir le bruit des klaxons de
voiture, les hurlements des enfants de tout le quartier qui viennent improviser
des matchs de football juste sous votre fenêtre, les cris des centaines de
promeneurs nocturnes qui se déversent quotidiennement sur la corniche qui longe
les plages jusqu’à une heure avancée de la nuit. Mais que dire alors des
voitures dernier cri conduites par des gamins à peine sortie de l’adolescence qui
vous infligent le dernier tube de tel chanteur de raï ? Si vous espérez
trouver un peu de tranquillité dans les plages, vous faites erreur, car là vous
serez accueillis par le « disque-jockey » du restaurateur du coin qui
diffuse au moyen de haut-parleurs les mêmes tubes de raï en permanence. Et vous
ne serez pas plus tranquille si vous allez nager, car si vous tenez à la vie,
vous avez intérêt à éviter ces fous dangereux qui viennent se livrer à leur jeu
favori, en zigzaguant avec leurs jet-skis entre les baigneurs.
Mais le pire de tout,
c’est cette fureur des cortèges de mariage qui passent par dizaines devant chez
vous, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Cortèges pour le
trousseau de la mariée, pour apporter le mouton du mari à la mariée, pour
emmener la mariée de chez elle à la maison de son mari, puis de chez son mari à
l’aéroport, tous les prétextes sont bons pour faire du bruit, et qu’importe si
on réveille ses congénères.
Quant à cette nouvelle
mode du disque-jokey destiné à animer les fêtes, anniversaires, obtention des
diplômes, de la 6° jusqu’au bac, en passant par le brevet, de circoncision, de
mariage, et qui animent en réalité tout le quartier par le nombre de décibels
qu’ils projettent, elle est incessante, de jour comme de nuit. Lorsqu’enfin,
vous croyez que tout est fini, que vous allez pouvoir dormir, voilà que de
jeunes fous viennent improviser des courses automobiles dans votre quartier. Et
pour couronner le tout, lorsque vers 4h du matin, ivre de fatigue, vous vous
dites que cette fois, c’est sûr, vous allez trouver un peu de repos, l’appel
tonitruant à la prière, sortant d’un haut parleur éraillé, vous fait sursauter,
juste avant que les hurlements du chiens des voisins ne se fassent entendre.
L’été algérien ressemble
de plus en plus à un festival de rue où les spectacles se suivent et se
ressemblent, dans le bruit et la fureur. Vulgarité, mimétisme et compétition
dans l’étalage ostentatoire et bruyant des signes extérieurs de la richesse,
voilà à quoi se résume le nouveau jeu social de rue.
Rituel estival des temps modernes, les cortèges de voitures qui hurlent ne
sont pas sans rappeler les chevaux qui lorsqu’ils ont été introduits en
Amérique par les Espagnols au XVIII° siècle, et adoptés par les Indiens, ont
exacerbé l’instinct belliqueux des tribus guerrières. Dans cet exhibitionnisme
naïf de la consommation ostentatoire qui cherche la distinction dans l’étalage
primaire d’un luxe mal dominé, le bruit et la cacophonie ont remplacé le son
mélodieux de la voix de l’homme, celui du muezzin qui montait en haut du
minaret pour appeler à la prière, et celui du chanteur, en vrai, et non du
disque-jockey hurleur.
Impossible de ne pas voir dans cette chronique au ton acéré, acerbe et
agacé, le mépris du regard « pur » pour le regard « naïf »
contre lequel il se définit. Regard pur de l’esthète ou du bourgeois qui
introduit une distance par rapport à l’adhésion naïve à l’entraînement
collectif, l’abandon vulgaire à un mode de consommation festif, qu’il délégitime
comme culture. Mais au-delà de la distinction de classe entre art légitime et
art illégitime, ce sont les usages sociaux de l’art et de la culture qui
montrent, dans une société où au lieu de la culture bourgeoise, c’est une
parodie assourdissante de la culture populaire qui se donne à voir, portée par
une fausse bourgeoisie mercantile, improductive, plus soucieuse d’accumulation
des richesses que de dynamisme capitalistique, et par-dessus tout, inculte.
Leïla Babès le 11/08/2004
Annaba...
Annaba, ou
l’outrage à la cité

Pour ceux qui connaissent les secrets de la vieille cité, Annaba évoque d’emblée le point de vue de ses habitants, ou plutôt de cette vieille souche de citadins qui vouent un véritable culte à leur ville par leur dévotion à sa mémoire, ses saints, son identité, se réclamant de la descendance de ces arabes du Moyen âge qui gardaient jalousement leur cité dans le ribat, enrichis par l’arrivée des andalous qui trouvaient là un havre de paix, et une douceur qui leur rappelait leur pays perdu.
Qui se souvient
encore que Annaba, Bône pour les Français, l’ancienne Bouna des Arabes,
l’Hîppone où le grand Saint-Augustin fût êvèque, a été un centre de diffusion
du savoir islamique, grâce à l’une des plus vieilles mosquées du Maghreb,
construite en 1033, Jâmi’ Boumarouane, du nom de son premier imam, Abu marwân,
un spécialiste de Malik et de Bukhâri, précurseur d’une lignée de ulama, parmi
lesquels le fameux Abu al-abbâs al bûni, mort en 1125, connu surtout pour son
écrit sur le pouvoir des lettres, Shams al-ma’ârif al-kubra , ainsi que
Ahmad ibn sâsi al bûni, mort en 1726, célèbre pour le nombre de ses écrits
(plus de 300), dans presque tous les domaines du savoir islamique, et en
particulier pour sa Alfiyya, une poésie de 1000 vers, Al-durra al masûna fi
ulama wa sulaha Bûna, une chronique sur l’histoire des savants et des saints de
Bûna. La ‘alfiyya est un hommage vibrant à sa ville, un éloge émouvant des
hommes et des femmes qui ont fait sa renommée, ou qui l’ont visitée. Ahmad
al-Bûni est notamment furieux à l’égard de ceux qui dans leurs écrits ont
critiquée sa ville, en particulier le voyageur marocain Al-‘Abdari qui au XIII°
siècle, l’avait trouvée plate et monotone.
Ce vibrant amour de
la ville exprimé par l’un des plus grands ulama des XVII° et XVIII° siècle est
resté intact dans le cœur des Annabis, de ceux qui se réclament de la
descendance de ces illustres bûnis que l’auteur cite un à un, savants, ascètes
soufis, hommes de ribat, enseignants, voyageurs infatigables, (la plupart étant
tout cela à la fois), les uns aujourd’hui tombés dans l’oubli, les autres
marquant de leurs noms la topographie ou mieux encore, faisant l’objet d’une
dévotion particulière de la part des citadins, grâce aux mausolées qui abritent
leurs tombeaux, miraculeusement épargnés par la furie iconoclaste des
islahistes d’abord, puis des islamistes d’inspiration wahhabite.
Parmi les figures
les plus importantes de l’hagiographie locale, Sidi Brahim, le Saint patron de
la ville, l’un des maîtres spirituels de Ahmad al-Bûni, enterré à la croisée
des chemins, dans un mausolée édifié en 1624 par le Bey de Tunis.
Sidi Brahim le
thaumaturge est le gardien de la ville pour les Annabis, placé au carrefour des
trois routes qui mènent au sud, à l’est et à l’ouest, comme pour filtrer
l’accès à la cité. C’est du moins la croyance locale.
Rien hélas, au yeux
des habitants, ni la puissance thaumaturgique du Sultan de la ville, ni les
prières qui lui sont adressées dans les chants de louanges, rien n’a pu empêcher
que Annaba devienne une passoire.
Après l’exode rural
et l’attraction que la coquette, le petit Paris comme l’appelaient les Français
de l’époque coloniale, a exercée sur les habitants de tout l’est du pays,
aujourd’hui, c’est de toute l’Algérie, comme de France, que les vacanciers
viennent camper dans la ville pendant la période estivale.
La beauté de ses
plages dans laquelle la ville plonge ses pieds pour ainsi dire, sa corniche,
son petit port, ses grands boulevards bordés d’arbres qui mènent aux plages,
ses terrasses en plein centre qui accueillent hommes et femmes pour déguster
des glaces, sa douceur de vivre, tout dans Annaba en fait un lieu de
villégiature idéal pour les visiteurs, et une ville assiégée pour ses
habitants.
La plupart des
représentants de cette vieille souche, ignorant les plages surpeuplées, les
embouteillages des centaines de voitures qui s’agglutinent tout le long de la
corniche et la marée humaine qui se promène jusqu’à une heure tardive de la
nuit, continue, vaille que vaille à faire ses dévotions à la ville, comme un
clan déchu d’aristocrates qui entretient la mémoire de leurs ancêtres.
D’abord, au bout de
cette même corniche, la colline qui mène au promontoire de ras al-hamra, le
haut-lieu de la spiritualité annabie, le centre névralgique du culte, une
grotte préhistorique entourée de quelques mausolées. C’est là, ignorant le
Annaba des estivants, que quelques familles, claquemurées dans leurs mystères,
se retrouvent pour les sacrifices faits à leurs saints, chantant et dansant au
rythme des bendirs, glorifiant leur ville et ses illustres ancêtres.
Pendant ce temps,
l’avancée des constructions immobilières continue sa route implacable sur la
colline qui longe la corniche, menaçant d’arriver au promontoire, à ce
microcosme de l’ancienne Bûna, là-même où les ulama de Jami’ Boumarouane,
adeptes de la Qadiriyya,
y faisaient leur retraite spirituelle.
Jusqu’à quand la
remontée immobilière, comme un désert culturel, continuera t-elle ?
Les plus
pessimistes, comme leurs aînés qui ont vu déferler les ruraux, se retournent
contre le gardien de la ville, Sidi Brahim, qui a failli à sa mission, Brahim
que par dépit ils surnomment le pelé, celui qui ne réussit qu’aux étrangers,
disent-ils, allez savoir pourquoi. Mais ceci est une histoire entre les Annabis
et leur Sultan.
Leïla Babès le 01/08/2005

14 janvier 2008
Gens du voyage
Gens du voyage
Des européens de souche qu’on traite comme
des clandestins et expulsent par milliers, cela paraît incroyable. C’est le
sort réservé à ces immigrés de l’intérieur, ces laissés pour compte de l’Union
européenne, ces gens du voyage, qu’on appelle aussi Rom, comme Romanichels, tziganes,
Bohémiens, manouche, gitans, gypsies en GB. Leur nombre se situe entre 12 et 15
millions sur le continent, et entre 7 et 9 millions dans l'UE.
Plus grave encore, dans leur propres
pays, ils sont rejetés, refoulés dans les périphéries des villes, victimes de
racisme et de lois discriminatoires.
Les propos du ministre roumain des
affaires étrangères, Adrian Cioroianu, déclarant le 2 novembre, alors qu'il se
trouvait au Caire, et au moment où l’Italie s’apprêtait à expulser des milliers
de Rom roumains, qu’il conviendrait d'acheter « un morceau du désert égyptien pour y mettre tous ceux qui
nuisent à notre image », en est une parfaite illustration.
Pourtant, de tous les peuples nomades,
les Gens du voyage sont le peuple le plus fascinant.
Mais qui sont-ils ? Avant de
revenir au statut actuel de ce peuple singulier, faisons
un bref rappel de leur histoire.
Le nom de Rrom qui désigne le terme générique, adopté conjointement par le
Conseil mondial Rom et les Nations unies, ne recouvre pas l’ensemble des Gens
du voyage. Les Gitans de France
et d’Espagne et les Yéniches,
qu’on trouve également en France, mais surtout en Allemagne et en
Suisse, ne se reconnaissent pas comme rroms, un nom qui qualifie selon eux les Tsiganes, les Romanichels et les Bohémiens
d'Europe orientale.
Alors que l’origine des gens du voyage
est restée longtemps une énigme, les linguistes s’accordent à dire dès la fin
du XVII° siècle, que le foyer de dispersion se situe dans le nord-ouest de l’Inde, et l'actuel Pakistan.
Ces saltimbanques, que les chroniqueurs
décrivaient comme des nomades qui répugnaient à cultiver les terres, finirent
par se séparer en deux groupes migratoires : les uns allèrent vers le
sud-ouest et l’Égypte, les autres continuèrent vers le Nord-ouest et l’Europe.
Ce long périple qui leur fit traverser l'Afghanistan, l'Iran, l'Arménie, une grande partie du Caucase, la Turquie, la
Grèce, les Balkans, l’Europe de l’Est, jusqu’à la Suède, ne s’est pas fait de manière linéaire, mais avec des haltes, les uns
poursuivant leur route vers le Nord, les autres vers le sud, en traversant les
Pyrénées pour atteindre l’Espagne.
Il n’existe aucune preuve de leur
passage par l’Afrique du Nord. Il n’est pas exclu cependant que parmi ce
dernier groupe, dont la présence est attestée en Espagne au début du XV°
siècle, certains se soient retrouvés au Maghreb. Des récits recueillis au début
de la conquête française dans l’Est algérien par les officiers des affaires
indigènes, ce que la tradition locale confirme, parlent de tribus dont les mœurs,
très particulières, s’apparentent à celles des Rom, des nomades exerçant le
métier de maquignons, et redoutés par
les populations pour leur esprit querelleur et rebelles. Reste que tout porte à
croire que ces groupes, malgré leur caractère marginal, avaient fini par se
fondre dans la population, comme partout ailleurs.
En Egypte, mais aussi en Palestine, en
Irak, et en Turquie, les Rom s’appellent Domaris, du nom de Dom, mais aussi Ghorbati,
c’est-à-dire les étrangers, ceux qui viennent d’ailleurs. Ils sont au plus bas de l’échelle sociale, éboueurs et
chiffonniers.
Partout
où ils se sont installés, les Rom ont adopté la religion dominante, même s’ils
ont gardé des éléments de leur ancien système de croyance. Ils peuvent donc
être musulmans, orthodoxes, catholiques, et de plus en plus aujourd’hui, protestants.
À leur arrivée en Grèce au IXe siècle,
les Rom se sont regroupés dans le Péloponnèse, dans une région que les
voyageurs italiens avaient appelé «la petite Égypte», ce qui a donné le
Egyptiano, puis Gitano en espagnol, et Gitan en français.
À leur arrivée en Grèce au IXe siècle,
les Tsiganes se sont regroupés dans le Péloponnèse au pied du mont Gype. Par la
suite, les voyageurs italiens appelèrent ce lieu «la petite Égypte» et leurs
habitants Egyptiano. Le même mot a donné Gitano en Espagne et au Portugal, puis
Gitan en France.
Une autre hypothèse qui vient contredire
ou compléter la raison retenue par les chroniqueurs de leur départ primitif de
l’Inde brahmanique, les talents de saltimbanques, c’est la multitude de métiers
que les Rom exerçaient, des métiers jugés impurs et qui disqualifiaient ces
populations comme caste. Ce sont les métiers de bûcherons, bouchers,
équarrisseurs, tanneurs, fossoyeurs, éboueurs, chiffonniers, ferronniers, vanniers
et mercenaires. Ce qui pourrait expliquer le fait qu’ils aient choisi le
nomadisme. Les Rom n’étaient ni une caste reconnue ni un groupe ethnique, mais
plutôt des populations que leurs professions rendaient marginales, comme
c’était le cas dans d’autres sociétés traditionnelles.
En Asie centrale, on les retrouve au
service des Mongols
comme charretiers, éleveurs de chevaux, servants et éclaireurs, en échange d’une
part du butin.
En Europe, ils se mirent sous la
protection des seigneurs et de l’Eglise, en exerçant souvent leurs métiers dans
des conditions de servitude, ce qui ne les empêchait pas de se fabriquer une
ascendance noble, se donnant des titres de rois et de princes d’Egypte.
En 1423 le roi de Bohême leur accorda un
sauf conduit, grâce auquel ils arrivèrent à Paris 5 ans plus tard, et où on les
appela Bohémiens.
Partout où ils séjournèrent, les Rom
faisaient sensation grâce à leur talent d’amuseurs, de musiciens, et de devins,
un art dans lequel les femmes excellent tout particulièrement.
Mais ils passent aussi pour être des
roublards et des voleurs, une réputation qui les poursuit encore aujourd’hui.
En 1865, en plein contexte de
sécularisation des terres de l’Eglise, le prince roumain Alexandre Ioan Cuza
les libère de leurs liens de vassalité qui les attachait aux seigneurs et aux
moines. Un acte à double tranchant qui laissera les Rom sans protection et les
obligera à reprendre la route.
Ce
n’est qu’en 1923 qu’ils accèderont à des lois civiques censées les protéger
contre les discriminations. Un semblant d’émancipation qui n’a rien changé au
destin tragique des Rom. Car les discriminations dont les gens du voyage ont
fait l’objet dans le passé, n’étaient rien en comparaison avec les persécutions
dont ils ont été les victimes durant la première moitié du XX° siècle.
Les Rom sont donc partis voilà un millénaire, sans
retour au foyer d’origine, sans halte définitive, comme si le voyage primitif
ne devait jamais s’arrêter. Comme si ce peuple atypique avait trouvé dans le
nomadisme son seul mode de survie, comme si les frontières n’avaient pas de
sens, comme si le refuge était toujours un ailleurs, nulle part et partout à la
fois.
Nulle volonté de puissance, nulle velléité de
conquête, nul attachement belliqueux à une terre particulière, ne fondent l’identité
des gens du voyage. Seul le désir d’être là où ils veulent au moment où ils
veulent, les anime.
Dans cette Europe où ils vivent depuis 5 ou 6
siècles, les Rom ne sont pas des citoyens à part entière. Ironie de l’histoire,
l’union européenne, symbole de la suppression des frontières et de la libre
circulation, aurait pu être le lieu de l’utopie enfin réalisée des Gens du
voyage.
Au lieu de cela, elle ne sait pas quoi faire de ce
peuple encombrant. Trop différents, trop libres, insaisissables, trop pauvres
surtout pour qu’on s’intéresse enfin à leur sort.
Les Rom qu’on voie aujourd’hui dans les métropoles
européennes ne ressemblent même plus à leurs aînés saltimbanques, même pas aux
Erèmistes du quart-monde. Ils mendient, les femmes et les enfants surtout, pour
le compte du chef de famille, lorsqu’ils ne sont pas, esclaves des temps
modernes, exploités par des réseaux mafieux,.
Il en est ainsi des peuples qui tombent d’autant plus
facilement dans les griffes des parasites intérieurs que le clan devient le
refuge ultime face à la souffrance qu’engendre le rejet extérieur.
Refoulés vers la périphérie des villes, entassés dans
des camps insalubres, ils font penser au chef-d’œuvre d’Ettore Scola, récompensé
au festival de Cannes en 1976, « Affreux, sales et méchants », une
critique de la bourgeoisie italienne qui refusait de voir la réalité du
lupen-prolétariat, campé dans les bidonvilles de la somptueuse et prospère cité
romaine.
Depuis que la Roumanie est membre de l'Union européenne, les
Rom représentent la première communauté d’étrangers en Italie. C’est en
recourant à un décret-loi autorisant les préfets à renvoyer dans leur pays
d'origine, manu-militari, des citoyens de l'Union européenne qui « contreviennent à la dignité humaine,
aux droits fondamentaux de la personne ou à la sécurité publique »,
que le gouvernement de Romano Prodi a décidé d’expulser les Rom.
Le premier ministre italien avait même demandé à la
commission européenne d’introduire de nouvelles dispositions pour restreindre
la liberté de circulation des Rom, au mépris des lois qui interdisent les
expulsions collectives.
Mais quels que soient les efforts consentis par
l’Europe pour aider les gens du voyage, les uns et les autres se rejettent
mutuellement la responsabilité. Les Rom, c’est un peu l’enfant de la honte,
dont on préfère se débarrasser.
La situation des Rom roumains en Italie est
évidemment dramatique, avec son lot de misère, d’incompréhensions et de
xénophobie. Traditionnellement exportatrice d’émigrés, l’Italie a du mal à
gérer le flux inverse.
En France, les gens du voyage, y compris les
citoyens, sont soumis à des lois spécifiques, destinées à régir et à réguler
les entrées sur le territoire.
De façon moins spectaculaire, la France et la Suisse, pour ne citer que
ces deux pays, n’ont pas hésité à expulser des Rom, pour « pratiques
mafieuses », un argument qui s’avère fallacieux, eu égard aux études qui
montrent que le taux et le degré de délinquance chez les Rom ne sont pas plus
importants que dans d’autres milieux défavorisés.
L’Europe n’a pas payé sa dette morale à l’égard des
Rom, qui comme d’autres minorités, ont été exterminés par dizaines de milliers,
dans les camps nazis, ou ont péri à cause du froid et de faim à la suite de
leur déportation décidée par le régime roumain de l’époque.
Pour autant que le président roumain ait
officiellement reconnu, en 2005, le génocide et présenté des excuses publiques aux Rom, la situation des gens du voyage est
toujours aussi précaire dans ce pays, comme le montrent les propos récents du
ministre des affaires étrangères.
En déclarant souhaiter
acheter un morceau du désert égyptien pour y mettre les Rom, le chef de la
diplomatie roumaine, qui ne semble avoir fait l’objet d’aucune sanction, a
exprimé à sa manière la vieille tentation fasciste de la déportation.
En France, contrairement aux autres minorités de
France, les Rom n’ont jamais revendiqué une reconnaissance officielle de leurs
souffrances passées. Comme si la querelle mémorielle était un luxe, face à leur
détresse ici et maintenant : expulsions, absence d’une politique
d’intégration, de droit à l’hébergement, d’accès au travail, aux soins et à la
scolarisation.
En attendant, on se souviendra que le peuple du
voyage a enrichi les cultures du monde, par leur vitalité, leur musique et leur
danse.
On se souviendra des cirques Bouglione et autre Zavatta, et puis de Manitas de Plata, El Camaron, Carmen
Amaya, et tant d’autres artistes qui ont contribué à féconder ce magnifique art
de la rencontre des civilisations, le Flamenco.
Leïla Babès, 14-21, 11/2007
Bushmen
Les Bushmen,
peuple en voie d’extinction

Il est des
formes d’extermination qui se font insidieusement, lentement et sans bruit, et
sont d’autant plus subtiles que les victimes appartiennent à ces anciens
peuples que les anthropologues ont appelés longtemps les peuples primitifs, ou
encore les sauvages.
Le concept
d’ethnocide, utilisé pour parler de cette longue agonie des indiens d’Amérique,
c’est-à-dire de la destruction systématique de leur mode de vie et de pensée,
de leur culture en somme, s’applique avec autant de force aux Bushmen d’Afrique
australe, et à la tragédie qu’ils vivent depuis plusieurs siècles.
Mercredi
dernier, gagné le procès qu’ils ont engagé contre le gouvernement bostwanais
qui les avait expulsés de leur réserve située dans le centre du désert du
Kalahari, leur éviction de leur terre ancestrale ayant été jugée illégale et
anticonstitutionnelle.
A l’origine, le territoire Bushmen s’étendait sur
quatre pays : l’Afrique du Sud, la Namibie, le Botswana et la Zambie. Aujourd’hui,
ils ne sont plus que quelques milliers au Botswana et en Namibie, deux à trois
cent seulement en Afrique du Sud.
Le peuple le plus ancien
d’Afrique australe, présent dans cette région du monde depuis des milliers
d’années comme le montrent les gravures rupestres, est en voie d’extinction.
Ce sont les Hollandais qui il y a 3 siècles ont donné
ce nom de Bushmen (hommes de la brousse) à ce peuple de chasseurs de petite
taille, à la peau cuivrée et aux yeux bridés, et qui parle cette langue
complexe et unique des Khoi, le nom indigène des Bushmen, qui contient le
fameux « click » à cause du son produit par la langue sur le palais.
C’est avec l’arrivée des Européens au XVIIe siècle
que la vie des Bushmen qui avaient jusqu’ici gardé leurs particularismes
culturels et linguistiques en ne se mélangeant pas aux autres habitants comme
les Bantous, a commencé à être bouleversée, comme en témoigne la variole
–introduite par les blancs- qui a décimé une partie d’entre eux au début du
XVIII° siècle.
Les guerres et l’appropriation des terres cultivables
par les colons ont ensuite refoulé les Bushmen vers le désert du Kalahari.
Voyageurs et ethnographes occidentaux se sont très
tôt intéressés à ce peuple, resté à l’âge de pierre, en se servant de la
pierre, du bois et des os pour fabriquer leurs instruments de chasse et de
pêche.
Au débit des années 70, paraît un livre qui
représente un tournant majeur dans la connaissance des peuples primitifs :
stone age economics, L’économie de l’âge de pierre, de l’anthropologue
américain Marshall Sahlins, traduit sous le titre de : Age de pierre,
age d’abondance.
En relisant d’une manière radicalement nouvelle les
écrits des ethnologues et les récits de voyageurs, Sahlins va soutenir une
thèse révolutionnaire sur l’économie des peuples primitifs, en renversant la
perception qui avait jusqu’ici prévalu : ces peuples, dont les Bushmen
d’Afrique australe ne vivaient pas dans la misère, dans une économie de
subsistance, comme on l’a prétendu, mais au contraire dans l’abondance.
En se basant sur les données fournies par la littérature
ethnographique, Sahlins s’aperçoit que loin de passer leur vie à chercher leurs
moyens de subsistance, les Bushmen comme les Australiens de la terre d’Arnhem
n’y consacrent que 3 à 4 heures par jour.
Pourquoi ? Parce que dès lors que ces peuples
estimaient qu’ils avaient cueilli suffisamment de fruits et obtenu le gibier
nécessaire à leur nourriture, ils s’arrêtaient de travailler. Ces nomades
n’avaient donc pas besoin de transporter de la nourriture et de la stocker,
puisqu’elle existait en abondance dans la nature.
En somme, les ethnographes et économistes occidentaux
habitués à mesurer l’économie avec les catégories de production et de profit et
qui n’ont rien compris à la culture et au mode de pensée de ces peuples, ont
cru trouver de la misère là où il n’y avait que du bon sens : l’inutilité
de travailler plus pour s’adonner à d’autres activités comme les jeux.
Car justement parce qu’ils étaient des nomades
cueilleurs, chasseurs et pêcheurs, les Bushmen ne pouvaient connaître ni la
production, ni le manque, ni le profit ni l’exploitation. Pour eux, la terre
comme les richesses qui s’y trouvent, appartiennent à tous. La misère, comme
l’écrit Pierre Clastres dans la préface, c’est la misère de l’ethnologie, non
de l’économie primitive.
Mais avec les persécutions successives, le mépris
dont ils ont fait l’objet, comme l’a reconnu un des juges lors du procès, les
Bushmen ont finalement été rattrapés par la misère.
Interdits
de regagner leur réserve qui fait l’objet d’un projet d’exploitation de mines
de diamant, privés par le gouvernement d’approvisionnements en eau, en
nourriture et en services sanitaires, les Bushmen ont reçu finalement le
soutien du parti d’opposition, le Front national du Botswana, et de l'ancien
archevêque noir d’Afrique du sud, Desmond Tutu.
Mais c’est
surtout à la campagne menée sans relâche par Survival International, une association qui œuvre pour le développement des
peuples indigènes à garantir leur vie, leurs terres et leur droits
fondamentaux, que les Bushmen peuvent encore espérer recouvrer leurs droits et
leur dignité, et peut-être survivre à la disparition pure et simple.
Leïla Babès
13 janvier 2008
Les Algériens et la diététique
Les Algériens et la diététique

Une fois n’est pas coutume, j’aimerais parler
d’alimentation. Non pas de cuisine, mais de diététique, que les sociétés riches
ont adoptée depuis de nombreuses années, et qui commence à faire son chemin
dans nos pays.
En Algérie, nous trouvons à présent dans toutes les
bonnes boulangeries du pain au son, du pain d’orge, et d’autres variétés préparées
avec plus ou moins de composantes noires, ces bons nutriments qu’on jetait jadis
aux poules.
Les braves ménagères qui n’ont pas renoncé à faire
leur propre pain, ont à présent la possibilité d’acheter de la farine d’orge ou
de blé intégral. Même la couleur du couscous, suprême délice, a foncé.
Du côté des laitages, il y a du lait et des yaourts à
0% de matières grasses, ainsi que des fromages allégés en matières grasses.
Et puis, les bonnes huiles, huile d’olive bien sûr,
de tournesol, de maïs, se substituent de plus en plus aux huiles grasses
saturées.
Bien sûr, on n’est pas toujours assuré de trouver ces
nouveaux produits, dont l’achalandage dans les magasins se fait de manière plus
ou moins chaotique.
Ensuite, l’intérêt pour la diététique reste
circonscrit à des milieux relativement cultivés, voire aisés, compte tenu de la
cherté de certains de ces aliments comme le pain et l’huile d’olive.
Mais une chose est sûre : de plus en plus de
gens ont accès à ces informations et prennent conscience de l’importance du
rôle que joue la qualité des aliments dans la santé de l’individu.
On surveille sa tension artérielle, son taux de
sucre, de cholestérol ou de triglycérides. Il était temps, d’ailleurs, si l’on
se souvient que le pays compte un million et demi de diabétiques –un chiffre
probablement sous-évalué - et 9 millions d’hypertendus.
Nerveux et toujours stressés, les Algériens se sont
trop longtemps abandonnés au plaisir du sucre raffiné en tous genres, dans le
café, les pâtisseries et dans ces abominables boissons colorées qu’on appelle le
gazouz…
Comme me le disait hier mon neveu, le pitre de la
famille, tout est de la faute de Boumédiène et sa manie monochromatique. En
voulant mettre les Algériens au régime socialiste, il a décidé qu’ils ne
mangeraient qu’une variété de pain, blanc comme le sucre, ne leur permettant
comme luxe poly-chromatique que le gazouz, blanc, orangé ou noir.
Mais surtout pas de jaune, comme la banane, qu’on a
fait miroiter comme un aliment de luxe. Le fruit préféré des singes, importé de
Côte d’Ivoire, et qui ne faisait que transiter par le port d’Alger pour être
réexporté en France, était récupéré à Marseille par les Algériens qui le
ramenaient dans leurs bagages.
Blague à part, les récits que rapportent les plus
âgés sur l’ère pré-diététique sont encore plus savoureux. A l’époque où le pain
blanc était devenu un aliment de raffinement –au sens propre comme au figuré-,
les familles réservaient le pain noir, jugé trop grossier, à leurs métayers ou
leurs bergers, ce qui rappelle la théorie khaldounienne du clivage entre la
puissance fruste du bédouin et la décadence du sédentaire, ramolli par le luxe
et le raffinement.
Imaginons donc ces bienheureux métayers et autres
bergers, se nourrissant du bon pain riche en fibres, en vitamines et autres
sels minéraux, ainsi que de fruits de saison fraîchement cueillis dans les
arbres, lorsque leurs patrons blancs comme le pain qu’ils mangent, dégustent
des mets sophistiqués saturés de cholestérol et des pâtisseries à index
glycémique élevé. Résultat de cette nourriture du progrès et de la modernité
triomphante : diabète, maladies digestives et cardio-vasculaires,
hypertension, obésité, etc.
Il n’y a pas si longtemps, on disait d’une personne
bien enveloppée, disons grasse, qu’elle était en bonne santé. Le poids était le
signe qu’on était bien nourri, alors que la maigreur, suspecte de malnutrition,
suscitait la pitié. Une erreur de jugement qui a été préjudiciable, voire même
fatale à plusieurs générations, y compris, et d’abord dans les sociétés riches.
La nouvelle conscience diététique, cette révolution
subtile et en constant progrès, se répand conjointement grâce aux suivis
médicaux, les médias et l’ouverture de l’économie à l’importation.
Reste que le consommateur n’a pas toujours toutes les
garanties sur la qualité des aliments dits diététiques. En Europe même, la
législation relative à la publicité quasi-mensongère sur les aliments dits
« light », allégé, sans cholestérol, ne permet pas encore de réguler
ce vaste marché très lucratif.
En revanche, il est possible de trouver dans
n’importe quelle boulangerie, du vrai pain complet, aux céréales, aux grains de
sésame, au son, etc..
Hélas, en Algérie, le pain noir semble blanchir
d’année en année. Mais le label, comme le prix d’ailleurs, ne change pas. C’est
toujours du pain de seigle, de son, complet, sauf que l’essentiel de la farine
qui le compose doit être plus blanche que blanche, un peu comme dans le sketch
de Coluche. Et en plus, il devient sucré. Bizarre…
Leïla Babès le 11/07/2007
Marquages, tatouages, scarifications
Marquages,
tatouages, scarifications

Le phénomène du tatouage chez les jeunes, aussi bien
que le piercing, cette sorte d’ornementation de certaines parties du corps
comme le nez, les paupières, le nombril, la langue par des incisions dans la
peau permettant d’accrocher des anneaux, n’est plus un fait étrange, réservé à
des bandes de marginaux.
A l’exception des gangs qui sévissent dans certaines
grandes villes européennes et surtout américaines, pour qui le rituel du
tatouage, par la douleur même qu’il inflige, est une épreuve d’initiation
permettant à la recrue d’intégrer le groupe, et par-là même, de manifester son
hostilité à la société, le fait ne choque plus, il devient banal, sauf
peut-être dans les cas extrêmes de scarification, c’est-à-dire d’incision de
l’épiderme avec ornementation à l’aide d’objets pointus.
Vu du Maghreb, le phénomène peut être vu comme
absurde, étrange, bref, le produit d’une civilisation décadente. Pourtant, ce
serait oublier qu’il n’y a pas si longtemps, nos femmes se tatouaient le
visage, y gravant notamment des palmiers en forme de croix, comme protection
contre les maléfices et contre la stérilité en particulier.
Les anciens peuples du Proche-Orient, comme les
Egyptiens, mais aussi les Scythes, les Phéniciens et les Thraces, pratiquaient
tatouage et scarification. Si le Coran ne se prononce pas sur la question, un
hadith du Prophète, maudit les tatoueuses et les tatouées. Quant à La Bible, elle interdit aux
Hébreux les incisions dans la chair. En réalité, la modification rituelle de l’apparence
extérieure de certaines parties du corps comme le tatouage, la scarification,
la déformation du crâne, et l’amputation du sein de la femme, est connue depuis
la plus haute antiquité. Elle est un fait universel dont les causes réelles, à l’exception
de certains rituels, échappent encore à la compréhension des anthropologues.
Le marquage du corps, y compris par l’épreuve de la
douleur, et sans doute en raison même de la douleur, est une sorte de langage
universel. Il est social et magico-spirituel, comme l’indique l’étymologie même
du terme tatouage, d’origine maori, composé de deux mots : le dessein, et
l’ange gardien.
Esthétiques, thérapeutiques, magiques (propitiatoires
ou conjuratoires), inscription de la mémoire du clan (par exemple scarifications
saillantes en Afrique équatoriale et au Cameroun, scarification en
creux en Afrique de l’ouest, du Sénégal au Niger et au Congo), rituel
d’initiation, les raisons ne manquent pas, et se combinent parfois selon les
cultures et les peuples.
Une autre hypothèse, retenue par certains
anthropologues : la canalisation de l’agressivité par la socialisation de
l’épreuve par le marquage. En acceptant le sacrifice, l’individu accepte par-là
même de souffrir pour être admis dans le clan.
C’est ce que nous montre le fabuleux film d’Elliot
Silverstein, Un homme nommé cheval. Réalisé en 1970, ce chef-d’oeuvre,
précurseur d’un autre film plus récent, et plus connu, de Kevin Cotsner, Danse
avec les loups, est le premier à rompre définitivement avec le western classique
mettant en scène le triomphe de l’Amérique blanche sur les méchants indiens,
dont la culture était traitée avec le plus grand des mépris. Cette fois,
l’homme blanc se place aux côtés des
sioux, face à un ennemi qui est une autre tribu rivale.
Le film raconte l’histoire d’un lord anglais,
interprété par Richard Harris, capturé par des indiens sioux en 1825. La tribu
qui voyait un blanc pour la première fois, a traité son captif comme un cheval,
une bête, ou plutôt une bête de somme. L’homme blanc n’était rien d’autre qu’un
animal.
En opérant ce décentrement du regard porté sur
l’autre, en se positionnant sur l’univers mental des Indiens, sur la pensée
indigène comme disent les anthropologues, en portant à son paroxysme le rejet
de l’autre, non plus du côté du vainqueur, mais du côté du vaincu, le film met
en scène le choc des deux cultures dans ce qu’elles ont de plus barbare et de
plus humain à la fois, là où le paradoxe de la différence et de l’universel se
donne à voir.
Comment ?
Par l’expérience d’un certain nombre d’épreuves, et en particulier l’épreuve la
plus inimaginable qui soit pour un blanc, celle qui lui permettra de devenir un
membre du clan, alors qu’il n’est d’abord qu’un esclave, ou plutôt un
cheval : la cérémonie du soleil, un rite de scarification par lequel
l’initié est suspendu à la poitrine par des crochets tranchants, face au
soleil, jusqu’à ce que la chair libérée des lames, il tombe d’épuisement.
Le but de la souffrance est le voyage chamanique,
l’état de transe par lequel l’homme accomplit sa conversion. Pour le jeune
adolescent, le rite de passage qui fait de lui un homme et un guerrier, un
membre à part entière du clan. Pour le captif blanc, le rite qui lui permet de
devenir un indien, un guerrier sioux, d’accéder à la dignité d’être un homme
tout court.
Dans l’épreuve, l’homme laisse tout ce qu’il
possède : son statut, ses origines, sa culture, sa couleur de peau, sa
personnalité, sa souffrance.
C’est aussi le sens que donnent les Indiens au rite
de la scarification : le sacrifice de soi, le don de son identité, à la
terre nourricière, pour la remercier de toutes les richesses qu’elle lui a
données.
Qu’est-ce qui pousse les jeunes d’aujourd’hui, et
parfois les moins jeunes, à se percer la chair pour y implanter des clous ou y
graver des desseins, en l’absence d’un rite de socialisation imposé par le
groupe ?
La banalisation même du phénomène oblige à y voir
autre chose qu’un acte de rébellion, un acte anti-conformiste. L’explication
est peut-être ailleurs : dans les tréfonds de la mémoire collective de
l’humanité, dans les origines de l’homme qui prend conscience de son humanité,
et qui dirige la violence vers lui-même, pour être avec les autres.
Leïla Babès, le 10/05/2006
08 janvier 2008
Les prénoms en Algérie
Les prénoms en Algérie : ringard ou tendance ?

Que les prénoms
subissent des effets de mode, voilà qui touche probablement la quasi-totalité
des sociétés actuelles ; en Algérie, -mais sans doute est-ce le cas pour
d’autres pays arabes-, on a l’impression que le phénomène est devenu un
véritable mode de consommation ostentatoire.
Ce qui frappe
d’abord, c’est que l’adoption de nouveaux prénoms s’est faite conjointement
avec la disparition des prénoms anciens, rompant ainsi le cycle du retour.
C’est un peu comme s’il fallait mettre le plus d’écart possible avec les
traditions, de sorte que le renouvellement se fasse avec des prénoms toujours
plus originaux, en puisant naturellement dans les usages des autres pays.
C’est ainsi que les
Brahim, Saïd, Sassi, Bouaziz, Keltoum, Latra, Barkaham, Rquyya, Saadiyya, Oumm
Saad, Borniyya, Aycha-Biyya, Atika, Fatma, Garmiyya, Houriyya, ne sont plus
portés que par des personnes d’un certain âge.
La disparition est
pratiquement complète pour l’ensemble des prénoms de la période pré-coloniale
qui commençaient par Abu, ce qui donnait Bouaziz, Bouzid, Boumarwan, Boubakkar,
comme les déclinaisons de surnoms : Hamma, Hamdi, Hamdane, Hmayda, Allawa,
Kaddour, et bien sûr les prénoms masculins qui commencent avec Abd :Abd al
kader, Abd-almalak, Abd samad, abdallah, etc..
En France, où la
grande majorité des familles, issues de milieux paysans, ont affublé deux
générations d’enfants de prénoms aussi anciens que peu variés, souvent chargés
de qaf, de ‘ayn et de ha, imprononçables pour les français, et d’ailleurs
souvent pour les intéressés eux-mêmes, on a vu apparaître, en vertu de la loi
de simplification, les Abdou, les Abdel, les Kader et les Momo. Sauf évidemment
pour Zineddine, prénom on ne peut plus musulman, mais qui vaut de l’or.
Il faut préciser
que la mode gagne aussi bien les milieux berbérophones que les milieux
arabophones, sauf peut-être dans les familles qui restent attachés, par fierté
identitaire, aux Arezki, Améziane, Djowhar, Tassadit, Taos, mais dans ce cas,
ce sont les noms de personnages de l’antiquité qui sont sources d’inspiration,
comme Jughurta, Juba, Takfarinas, Kahéna.
Ce qui semble
prévaloir aussi dans le choix des prénoms, c’est outre sa rareté, son
originalité ou son caractère exotique, le son qu’il produit, au détriment du
sens, à l’inverse des usages plus anciens.
Chez les paysans,
la nature et les rites agraires qui ponctuaient le rythme de la vie quotidienne
et les évènements, servaient aussi de source d’ inspiration, comme le temps
avec ses mois, ses saisons, ses jours et ses fêtes religieuses.
Il y avait ainsi
les Ramdan, Cha’ban, Rabi’, Rabi’a, Khrîfa, Hadda, Jem’a, Khemissa, Rab’iyya,
Sebti, Achour, Al’id, Mouloud.
On recourait aussi
aux couleurs et aux fleurs avec Lakri, Ouardiyya, Khadra, Lakhdar, Fella,
Zhayra, Ouarda, Yasmina, sauf que ce dernier a glissé vers Yasmin, comme si le
a du féminin était trop ancien, trop banal.
Je disais que la
signification du prénom était importante, et parce que la naissance était un
don du ciel, le prénom devait être un bon présage, un atout, une qualité dans
la vie de l’individu. Mais les Mabrouk, Makhlouf, L’ayyachi, Rabah, Saïd,
Heniyya, jugés trop archaïques, sont tombés dans l’oubli.
Même constat pour
les prénoms qui évoquent la lune ou les étoiles comme Gamra, Nejma, ou
l’appartenance ethnique comme Larbi, Turki, Chaoui, ou encore qui se rattachent
à la tribu.
D’autres prénoms
encore plus singuliers qui s’inspirent de villes, de pays ou de continents, ont
disparu : Tunis, Dzayir, Sahara, Assia, Bariza. Bariza pour Paris, bien
sûr.
En parlant de la France, ou plutôt de la
période coloniale, un autre prénom, encore plus invraisemblable, est à présent
oublié : c’est celui de Louiza. Comme Louise, bien sûr, mais comme le
louis d’or surtout, la pièce d’or de 20FR appelée aussi le Napoléon, qui sert à
l’assemblage des ceintures.
C’est encore plus
vrai dans les milieux de l’immigration ou dans les familles issues de mariages
mixtes, on tourne le dos aux prénoms jugés trop marqués identitairement, au
profit de prénoms neutres ou à l’origine incertaine, comme les Sami, Sabrina,
Sandra, Sonia, Nadia, Lynda.
Mais le phénomène
le plus répandu reste l’engouement pour les prénoms du originaires
Moyen-Orient. On s’inspire des séries égyptiennes . Après les Ilham,
Ahlam, Ibtisam, il y a eu les Ayman, Chahine, Dhikrân, Sawssan, Najla, Najwa,
Nassrin, Chérine, Iman, Ghizlan, Rayan, Jihane, il ne manque que Nelly et
Suzan.
On aura remarqué
que pour la quasi-totalité de ces prénoms, il s’agit de substantifs. Les plus
souvent il s’agit de prénoms arabes, mais il arrive que des prénoms typiquement
persans, se mêlent aux autres. C’est ainsi qu’on retrouve les Ismahan,
Rozbahan, Safinaz, Shiraz.
Plus les prénoms
sont sophistiqués et exotiques, et plus on se sens à la page, détenteurs d’une
singularité, sauf que le mimétisme et les logiques de diffusion agissent
ensuite comme une épidémie.
Et puis le retour
aux valeurs religieuses a coïncidé avec la remise au goût du jour des prénoms
de certains compagnons du Prophète comme Bilal et Oussama, hélas entaché
ensuite par un fameux chef terroriste. Mais curieusement, à part ces deux-là,
les prénoms des autres compagnons n’ont guère de succès. Plus de Ali (sauf pour
les shiites), de Abdallah, Omar, Uthman, Talha, même plus de Chems-eddine, Nour-eddine,
Seif-eddine, Badr-eddine. Sauf Zineddine bien sûr.
Reste enfin dans
certains milieux attachés à une tradition familiale de vénération de la Maisonnée du Prophète,
deux prénoms indémodables : Mohamed et Fatima-al-Zahrah. Mais là encore,
on fait suivre Mohamed d’un deuxième prénom dont on peut supposer qu’il finira
par le supplanter, ce qui donne : M.Amin, M.Karim, M.Anis, etc…
Au contraire du
patronyme qui réfère à la famille, le prénom a une fonction de socialisation
qui accompagne l’individu toute sa vie et constitue une marque importante de sa
personnalité. Or, cette propension à quitter ce qui renvoie au local et au
traditionnel pour accéder à l’exotique, à l’au-delà du national, et à ce qui
tient lieu de moderne, a pour effet paradoxal, la rupture d’une part avec les
traditions familiales du retour des prénoms des défunts, et d’autre part, la
consommation du prénom comme distinction sociale, au seul profit des géniteurs.
Leïla Babès le 09/08/2006
