Annaba, ou l’outrage à la cité

 

 

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Pour ceux qui connaissent les secrets de la vieille cité, Annaba évoque d’emblée le point de vue de ses habitants, ou plutôt de cette vieille souche de citadins qui vouent un véritable culte à leur ville par leur dévotion à sa mémoire, ses saints, son identité, se réclamant de la descendance de ces arabes du Moyen âge qui gardaient jalousement leur cité dans le ribat, enrichis par l’arrivée des andalous qui trouvaient là un havre de paix, et une douceur qui leur rappelait leur pays perdu.

Qui se souvient encore que Annaba, Bône pour les Français, l’ancienne Bouna des Arabes, l’Hîppone où le grand Saint-Augustin fût êvèque, a été un centre de diffusion du savoir islamique, grâce à l’une des plus vieilles mosquées du Maghreb, construite en 1033, Jâmi’ Boumarouane, du nom de son premier imam, Abu marwân, un spécialiste de Malik et de Bukhâri, précurseur d’une lignée de ulama, parmi lesquels le fameux Abu al-abbâs al bûni, mort en 1125, connu surtout pour son écrit sur le pouvoir des lettres, Shams al-ma’ârif al-kubra , ainsi que Ahmad ibn sâsi al bûni, mort en 1726, célèbre pour le nombre de ses écrits (plus de 300), dans presque tous les domaines du savoir islamique, et en particulier pour sa Alfiyya, une poésie de 1000 vers, Al-durra al masûna fi ulama wa sulaha Bûna, une chronique sur l’histoire des savants et des saints de Bûna. La ‘alfiyya est un hommage vibrant à sa ville, un éloge émouvant des hommes et des femmes qui ont fait sa renommée, ou qui l’ont visitée. Ahmad al-Bûni est notamment furieux à l’égard de ceux qui dans leurs écrits ont critiquée sa ville, en particulier le voyageur marocain Al-‘Abdari qui au XIII° siècle, l’avait trouvée plate et monotone.

Ce vibrant amour de la ville exprimé par l’un des plus grands ulama des XVII° et XVIII° siècle est resté intact dans le cœur des Annabis, de ceux qui se réclament de la descendance de ces illustres bûnis que l’auteur cite un à un, savants, ascètes soufis, hommes de ribat, enseignants, voyageurs infatigables, (la plupart étant tout cela à la fois), les uns aujourd’hui tombés dans l’oubli, les autres marquant de leurs noms la topographie ou mieux encore, faisant l’objet d’une dévotion particulière de la part des citadins, grâce aux mausolées qui abritent leurs tombeaux, miraculeusement épargnés par la furie iconoclaste des islahistes d’abord, puis des islamistes d’inspiration wahhabite.

Parmi les figures les plus importantes de l’hagiographie locale, Sidi Brahim, le Saint patron de la ville, l’un des maîtres spirituels de Ahmad al-Bûni, enterré à la croisée des chemins, dans un mausolée édifié en 1624 par le Bey de Tunis.

Sidi Brahim le thaumaturge est le gardien de la ville pour les Annabis, placé au carrefour des trois routes qui mènent au sud, à l’est et à l’ouest, comme pour filtrer l’accès à la cité. C’est du moins la croyance locale.

Rien hélas, au yeux des habitants, ni la puissance thaumaturgique du Sultan de la ville, ni les prières qui lui sont adressées dans les chants de louanges, rien n’a pu empêcher que Annaba devienne une passoire.

Après l’exode rural et l’attraction que la coquette, le petit Paris comme l’appelaient les Français de l’époque coloniale, a exercée sur les habitants de tout l’est du pays, aujourd’hui, c’est de toute l’Algérie, comme de France, que les vacanciers viennent camper dans la ville pendant la période estivale.

La beauté de ses plages dans laquelle la ville plonge ses pieds pour ainsi dire, sa corniche, son petit port, ses grands boulevards bordés d’arbres qui mènent aux plages, ses terrasses en plein centre qui accueillent hommes et femmes pour déguster des glaces, sa douceur de vivre, tout dans Annaba en fait un lieu de villégiature idéal pour les visiteurs, et une ville assiégée pour ses habitants.

La plupart des représentants de cette vieille souche, ignorant les plages surpeuplées, les embouteillages des centaines de voitures qui s’agglutinent tout le long de la corniche et la marée humaine qui se promène jusqu’à une heure tardive de la nuit, continue, vaille que vaille à faire ses dévotions à la ville, comme un clan déchu d’aristocrates qui entretient la mémoire de leurs ancêtres.

D’abord, au bout de cette même corniche, la colline qui mène au promontoire de ras al-hamra, le haut-lieu de la spiritualité annabie, le centre névralgique du culte, une grotte préhistorique entourée de quelques mausolées. C’est là, ignorant le Annaba des estivants, que quelques familles, claquemurées dans leurs mystères, se retrouvent pour les sacrifices faits à leurs saints, chantant et dansant au rythme des bendirs, glorifiant leur ville et ses illustres ancêtres.

Pendant ce temps, l’avancée des constructions immobilières continue sa route implacable sur la colline qui longe la corniche, menaçant d’arriver au promontoire, à ce microcosme de l’ancienne Bûna, là-même où les ulama de Jami’ Boumarouane, adeptes de la Qadiriyya, y faisaient leur retraite spirituelle.

Jusqu’à quand la remontée immobilière, comme un désert culturel, continuera t-elle ?

Les plus pessimistes, comme leurs aînés qui ont vu déferler les ruraux, se retournent contre le gardien de la ville, Sidi Brahim, qui a failli à sa mission, Brahim que par dépit ils surnomment le pelé, celui qui ne réussit qu’aux étrangers, disent-ils, allez savoir pourquoi. Mais ceci est une histoire entre les Annabis et leur Sultan.

 

Leïla Babès le 01/08/2005

 

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