Peau noire, masques blancs : blanchir à en mourir

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Il n’est pas meilleur exemple pour illustrer la domination symbolique de l’Occident sur les peuples du sud, que le recours par les femmes à la peau noire, aux crèmes de blanchiment. Ce qui donne son caractère total à cette forme d’asservissement, ce n’est pas seulement le besoin  de copier l’autre, jugé supérieur, en gommant sa couleur de peau, mais le danger que représente ces produits pour la santé de ces millions en femmes africaines, mais aussi indiennes, et autres.

Le risque n’est pas seulement circonscrit au cancer de la peau, on parle aussi d’hypertension, de diabète, d’insuffisance rénale, de stérilité, de problèmes osseux, de leucémie, et de dysfonctionnement des glandes surrénales, sans compter l’addiction, car la peau reprend sa couleur naturelle dès l’arrêt de l’utilisation du produit. Les experts qui tirent la sonnette d’alarme sur le danger des crèmes de blanchiment, estiment qu’elles pourraient être la deuxième cause de mortalité après le paludisme, dans des pays comme le Sénégal.

Les actifs responsables de ce fléau sont les corticoïdes et les stéroïdes contenues à forte dose dans ces crèmes, qui détruisent la barrière protectrice de la peau, et l’exposent à toutes sortes d’infections. Le principe est simple : comme une crème éclaircissante sans danger ne modifie pas la couleur de la peau, les fabricants recourent à toutes sortes de produits hautement abrasifs, donc interdits, comme l'hydroquinone, qui décolore la peau, mais provoque aussi l’eczéma, et la dépigmentation, ces taches blanches, souvent irréversibles.

Ces produits sont fabriqués dans des pays comme la Côte d'Ivoire, le Nigeria, l'Inde, les anciennes républiques soviétiques, et même dans des pays européens, de manière illégale. Certaines de ces femmes fabriquent elles-mêmes des cocktails à beau d’eau de javel lorsqu’elles n’ont pas d’argent ou lorsqu’elles ne trouvent pas ces crèmes, vendues le plus souvent sous le manteau. Pour ne citer que quelques marques, il y a Body Light, Skin Light, Vite Fait, Fair & White, Always, Halog, Clovate, Clairissime, Bio Claire, Mekako ou X-White Plus.

En France, de nombreuses condamnations ont été prononcées contre des commerçants pour vente illégale de produits toxiques, mais à en juger par l’étendue du marché, il faut croire que les campagnes de sensibilisation menées ça et là restent insuffisantes. 

Comment en en est-on arrivé là ? Tout a commencé dans les années 1960, aux Etats-Unis, lorsqu’on remarqua, par hasard, l’effet éclaircissant de l'hydroquinone sur les peaux noires des ouvriers de l'industrie du caoutchouc. Il n’est guère difficile d’imaginer ce qu’une telle découverte a pu représenter pour une population afro-américaine, à l’époque de Martin Luther King et des luttes antiraciales. Ces produits se sont ensuite propagés dans le continent africain puis dans le reste du monde, des Philippines à la Corée du Sud, de l'Inde à Taïwan. L’industrie des crèmes de blanchiment représente aujourd'hui près de 10% du marché cosmétique en Asie. Lorsqu’on sait que l’Inde à elle seule compte un milliard 200 000 habitants, on imagine l’étendue du business. Selon les estimations d’une firme de marketing, les femmes à la peau noire ou foncée dépensent près de six fois plus que les Blanches en produits de soins pour la peau ou les cheveux.

Evidemment, le rapport colonial entre dominants et dominés a largement contribué à l’instauration d’une hiérarchie des valeurs dans la couleur de peau. Frantz Fanon ne s’y était pas trompé dans Peau Noire, masques blancs, en décrivant cette névrose collective qui fait perdre au noir son âme en le poussant à mettre le masque du blanc pour se hausser à son niveau.

On avait pu penser, à l’époque où il commençait à blanchir, qu’un Michael Jackson, entendait revêtir cette couleur indéfinie, ni noire ni blanche, censée représenter la neutralité universelle. Hélas, volontairement ou non, on l’a vu suivre la pente irréversible d’un processus d’inversion extrême, en même temps que se dessinaient peu à peu les traits monstrueux de la caricature humaine. A coup sûr, Fanon était loin d’imaginer qu’un jour le masque blanc ne serait plus une simple métaphore, et qu’il s’incarnerait physiquement à ce point.

Le schéma colonial est-il seul en cause ? Rien n’est moins sûr. C’est parce que les hommes du sud préfèrent les blanches, que les femmes à la peau noire se décolorent la face. L’équation est simple. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir que dans la plus grande industrie cinématographique du monde, en Inde, un pays où la majorité des gens sont foncés, toutes les stars féminines, les actrices en vue, les héroïnes, ont la peau claire. Et lorsqu’elles sont un peu basanées, leur teinte disparaît comme par miracle sous les couches de maquillage. Cela est d’ailleurs vrai d’une manière moins frappante, pour les hommes. L’une des publicités, auxquelles participent largement les stars de Bollywood, le montre bien : un homme qui se voit repoussé par la jeune fille qu’il courtise, recourt à la crème de blanchiment, son teint s’éclaircit, et voilà que celle-ci le trouve séduisant.

Pour autant que ce type de message explicite illustre un cas limite de haine de soi, la blancheur de la peau n’en reste pas moins un attribut essentiel de la représentation de la beauté féminine chez de nombreux peuples du sud. Le blanchiment en symbolise toute la violence pathétique, comme le montre le déni de ces femmes qui refusent de reconnaître qu’elles se décolorent la peau, préférant parler de maquillage.

 

Leïla Babès le 29/09/2010