Amina ou l’hiver arabe des femmes

 

Lorsqu’une société s’obstine à appliquer des lois injustes et désuètes, en totale inadéquation avec la modernité et le progrès dont elle manifeste par ailleurs tous les signes, elle en dévoile du même coup toute l’absurdité. Ce que le calvaire d’Amina El Filali a fait éclater au grand jour, par-delà la tragédie personnelle, c’est le caractère aberrant des normes qui légitiment les discriminations dont des femmes sont victimes.

Le suicide d’Amina, cette adolescente marocaine de 16 ans, le 10 mars dernier, fut comme l’immolation de Mohamed Bouazizi et de tant d’autres laissés pour compte, un cri de désespoir et de révolte, sa réponse ultime à une société qui l’a forcée à se marier avec son violeur. Quelle absurdité en effet que cette loi qui donne au violeur le droit de violer encore et encore et pour la vie entière, en toute légalité, sa victime, qui elle, n’a pas voix au chapitre, parce qu’elle elle est mineure. Dire que c’est supposé réparer le préjudice commis à l’encontre de la victime. Quant à la sanction, elle n’est en réalité qu’une parade offerte au coupable pour qu’il puisse échapper à la prison.

La tragédie d’Amina fait éclater au grand jour tout ce que cette loi a d’inhumain et de monstrueux : d’un côté, le calvaire d’une jeune fille abusée, livrée à son violeur, avec la mort pour seul horizon, de l’autre, l’impunité pour ce même violeur, laissé en liberté alors qu’au lieu d’appeler les secours pendant qu’elle était agonisante, il l’a traînée jusqu’au domicile de sa famille et battue pendant le trajet. Autant dire que cet article 475 du code pénal qui exempte le violeur d'emprisonnement s’il consent à épouser sa victime est un permis de tuer, en plus d’être un permis de violer.

Et pourquoi ? Parce que la société n’a pas encore renoncé à cette rengaine patriarcale, vieille de plusieurs millénaires, qui considère que la perte de la virginité est un déshonneur familial. Autrement dit, sous le couvert de protéger la fille, en réalité, c’est le groupe qui se protège lui-même, ou se figure qu’il se protège. Ce que toute cette hypocrisie révèle en fin de compte, c’est le déni de viol, comme préjudice et crime contre la femme, puisque la seule chose qui importe au groupe, c’est la peur que la perte de la virginité ne soit un obstacle au mariage, autrement dit, à l’honneur du clan, et qu’importe si la fille est sacrifiée sur l’autel de toute cette mascarade. Les remords du père d’Amina, qui raconte que c’est sous la pression de sa femme qui redoutait les moqueries et la honte, qu’il est allé voir le juge, le montrent bien.

Il reste à espérer que l’émotion suscitée par la tragédie d’Amina au sein de la société marocaine, la mobilisation des réseaux sociaux sur internet et des associations féminines comme l'Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM), Anaruz, un réseau d’aide aux victimes d'agressions sexuelles, et Woman-Shoufouch, le mouvement de lutte contre le harcèlement, seront autant de pressions pour abroger l’article 475, et contribuer à faire avancer la cause des femmes.

La tragédie d’Amina vient nous rappeler à quel point les sociétés arabes restent empêtrées dans leurs contradictions en matière de statut de la femme. D’un côté, elles proclament l’égalité des sexes dans leurs constitutions, et d’un autre, elles appliquent des dispositions civiles et pénales qui avilissent les femmes et les oppriment.

A l’heure où tous les observateurs s’interrogent sur les intentions des islamistes qui ont triomphé sur la scène politique à la faveur des révolutions arabes, il y a tant de questions auxquelles ces gouvernements doivent répondre. Mais parmi les questions cruciales que le destin tragique de toutes les Amina qu’on sacrifie comme des marchandises avariées, je ‘en retiens qu’une seule. S’il est vrai que de nombreuses coutumes et dispositions qui asservissent les femmes ne trouvent aucune justification dans la religion, pourquoi les islamistes ne font-ils jamais rien pour les condamner ? Pourquoi ferment-ils les yeux sur les crimes d’honneur, le harcèlement dans les rues, les agressions sexuelles ou les violences conjugales ? Pourquoi ne s’élèvent-ils jamais contre le fait que les femmes sont les boucs-émissaires tout désignés des peurs archaïques les plus irrationnelles de la société ?

La tragédie d’Amina n’est rien d’autre que le refus de reconnaître que le viol est un viol commis à l’endroit d’une femme qui a été agressée, abusée contre sa volonté. Lorsque la société aura reconnu que le viol n’est pas un acte sexuel intime et une affaire de famille, mais un crime qui l’engage toute entière, elle aura mis fin à l’une des discriminations les plus abjectes.

 

Leïla Babès le 21/03/2012

 

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