Les Bushmen, peuple en voie d’extinction

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Il est des formes d’extermination qui se font insidieusement, lentement et sans bruit, et sont d’autant plus subtiles que les victimes appartiennent à ces anciens peuples que les anthropologues ont appelés longtemps les peuples primitifs, ou encore les sauvages.

Le concept d’ethnocide, utilisé pour parler de cette longue agonie des indiens d’Amérique, c’est-à-dire de la destruction systématique de leur mode de vie et de pensée, de leur culture en somme, s’applique avec autant de force aux Bushmen d’Afrique australe, et à la tragédie qu’ils vivent depuis plusieurs siècles.

Mercredi dernier, gagné le procès qu’ils ont engagé contre le gouvernement bostwanais qui les avait expulsés de leur réserve située dans le centre du désert du Kalahari, leur éviction de leur terre ancestrale ayant été jugée illégale et anticonstitutionnelle.

A l’origine, le territoire Bushmen s’étendait sur quatre pays : l’Afrique du Sud, la Namibie, le Botswana et la Zambie.

Aujourd’hui, ils ne sont plus que quelques milliers au Botswana et en Namibie, deux à trois cent seulement en Afrique du Sud.

Le peuple le plus ancien d’Afrique australe, présent dans cette région du monde depuis des milliers d’années comme le montrent les gravures rupestres, est en voie d’extinction.

Ce sont les Hollandais qui il y a 3 siècles ont donné ce nom de Bushmen (hommes de la brousse) à ce peuple de chasseurs de petite taille, à la peau cuivrée et aux yeux bridés, et qui parle cette langue complexe et unique des Khoi, le nom indigène des Bushmen, qui contient le fameux « click » à cause du son produit par la langue sur le palais.

C’est avec l’arrivée des Européens au XVIIe siècle que la vie des Bushmen qui avaient jusqu’ici gardé leurs particularismes culturels et linguistiques en ne se mélangeant pas aux autres habitants comme les Bantous, a commencé à être bouleversée, comme en témoigne la variole –introduite par les blancs- qui a décimé une partie d’entre eux au début du XVIII° siècle.

Les guerres et l’appropriation des terres cultivables par les colons ont ensuite refoulé les Bushmen vers le désert du Kalahari.

Voyageurs et ethnographes occidentaux se sont très tôt intéressés à ce peuple, resté à l’âge de pierre, en se servant de la pierre, du bois et des os pour fabriquer leurs instruments de chasse et de pêche.

Au débit des années 70, paraît un livre qui représente un tournant majeur dans la connaissance des peuples primitifs : stone age economics, L’économie de l’âge de pierre, de l’anthropologue américain Marshall Sahlins, traduit sous le titre de : Age de pierre, age d’abondance.

En relisant d’une manière radicalement nouvelle les écrits des ethnologues et les récits de voyageurs, Sahlins va soutenir une thèse révolutionnaire sur l’économie des peuples primitifs, en renversant la perception qui avait jusqu’ici prévalu : ces peuples, dont les Bushmen d’Afrique australe ne vivaient pas dans la misère, dans une économie de subsistance, comme on l’a prétendu, mais au contraire dans l’abondance.

En se basant sur les données fournies par la littérature ethnographique, Sahlins s’aperçoit que loin de passer leur vie à chercher leurs moyens de subsistance, les Bushmen comme les Australiens de la terre d’Arnhem n’y consacrent que 3 à 4 heures par jour.

Pourquoi ? Parce que dès lors que ces peuples estimaient qu’ils avaient cueilli suffisamment de fruits et obtenu le gibier nécessaire à leur nourriture, ils s’arrêtaient de travailler. Ces nomades n’avaient donc pas besoin de transporter de la nourriture et de la stocker, puisqu’elle existait en abondance dans la nature.

En somme, les ethnographes et économistes occidentaux habitués à mesurer l’économie avec les catégories de production et de profit et qui n’ont rien compris à la culture et au mode de pensée de ces peuples, ont cru trouver de la misère là où il n’y avait que du bon sens : l’inutilité de travailler plus pour s’adonner à d’autres activités comme les jeux.

Car justement parce qu’ils étaient des nomades cueilleurs, chasseurs et pêcheurs, les Bushmen ne pouvaient connaître ni la production, ni le manque, ni le profit ni l’exploitation. Pour eux, la terre comme les richesses qui s’y trouvent, appartiennent à tous. La misère, comme l’écrit Pierre Clastres dans la préface, c’est la misère de l’ethnologie, non de l’économie primitive.

Mais avec les persécutions successives, le mépris dont ils ont fait l’objet, comme l’a reconnu un des juges lors du procès, les Bushmen ont finalement été rattrapés par la misère.

Interdits de regagner leur réserve qui fait l’objet d’un projet d’exploitation de mines de diamant, privés par le gouvernement d’approvisionnements en eau, en nourriture et en services sanitaires, les Bushmen ont reçu finalement le soutien du parti d’opposition, le Front national du Botswana, et de l'ancien archevêque noir d’Afrique du sud, Desmond Tutu.

Mais c’est surtout à la campagne menée sans relâche par Survival International, une association qui œuvre pour le développement des peuples indigènes à garantir leur vie, leurs terres et leur droits fondamentaux, que les Bushmen peuvent encore espérer recouvrer leurs droits et leur dignité, et peut-être survivre à la disparition pure et simple.

 

Leïla Babès


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