Dernier livre : novembre 2011


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Résumé : Si elle est le fait de courants radicaux qui pervertissent les sources islamiques, la violence qui s’exerce au nom de l’islam, et dont les musulmans sont eux-mêmes les premières victimes, se loge au coeur de la relation entre le religieux et le politique. Pour éclairer la crise qui agite l’univers contemporain de l’islam, une analyse en profondeur des fondements du pouvoir politique, lequel s’est posé, dès les origines, de manière tragique, s’avère nécessaire.

Menant une véritable enquête qui convoque les sources, l’histoire, la science politique, la sociologie et la théologie, l’auteur dénoue le fil de la contradiction qui fonde l’utopie de l’islam. En isolant les principales références qui ont inspiré et continuent d’inspirer les mouvements de contestation politico-religieux, elle dévoile au fil des pages la thèse inédite qu’elle défend : toutes les entreprises menées pour corriger le monde conformément à l’idéal islamique n’ont conduit qu’à détruire l’État et l’espace du politique. Voilà qui pulvérise l’idée que l’islam est une religion politique.


http://www.nordeclair.fr/Rencontres/P_tits_dej_Nord_eclair/2011/11/26/leila-babes-un-certain-regard-sur-l-isla.shtml :

"Leila Babès : un certain regard sur l'islam"
Publié le samedi 26 novembre 2011 à 06h00


 
Le dernier livre de Leila Babès, L'utopie de l'islam. La religion contre l’Etat, est édité chez Armand Colin. Photos Hubert Van Maele


Professeur de sociologie des religions à la faculté catholique de Lille, Leila Babès scrute l'islam, dans sa modernité et ses traditions. Une érudite qui se frotte aussi aux questions d'actualité et pose un regard sans concessions sur certaines dérives. Elle vient de publier un nouveau livre, L'utopie de l'islam. L'occasion d'évoquer avec elle l'actualité du printemps arabe, l'application de la loi sur le voile intégral, l'enseignement de l'histoire des religions...
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PROPOS RECUEILLIS PAR FLORENCE TRAULLÉ > florence.traulle@nordeclair.fr
 
D'où êtes-vous originaire ?
 Je suis née en Algérie, franco-algérienne et citoyenne du monde.
Je suis issue d'un milieu à la fois libéral et versé dans le savoir religieux. Je descends d'une lignée de théologiens. Une famille où régnait beaucoup de tolérance. Les femmes n'y ont jamais été brimées, elles ont fait leur scolarité. J'ai eu ce privilège.

Enfant, que vouliez-vous faire plus tard ?
 J'avais envie d'écrire. Petite, je m'essayais à la poésie, aux nouvelles. La France a toujours été en moi. La langue, la culture française, c'était presque inné. La France, c'était l'univers de la culture.

Vous êtes riche de ce mélange des cultures ?
Bien sûr ! Mais dire que je suis d'une double culture serait réducteur. Mes références sont multiples, vont au-delà. Je n'ai pas envie d'être réduite à une double appartenance, surtout si ça passe par l'identitaire, un concept qui me gêne beaucoup.

Pourquoi ?
Je n'aime pas me sentir prisonnière d'une identité. La mienne est multiple, plurielle. Elle peut être mouvante. Elle n'est pas définitive. Je n'appartiens à aucune communauté en particulier.

Je suis sociologue des religions mais aussi ethnologue et politologue. S'intéresser aux religions, c'est s'intéresser aux cultures. Les religions sont des cultures portées par des peuples, des coutumes, des normes, du changement social. Ce qui m'intéresse, c'est comment les peuples se situent par rapport à ce changement. Leur rapport à la modernité. Ainsi, pour l'islam, avec ses traditions au pluriel et la façon dont les choses évoluent par rapport à la modernité, au changement, à l'Occident.

Tout sauf un monde figé ?
La tradition, elle-même, n'est pas figée. Elle n'est pas monolithique. Elle est faite de controverses, de contradictions. Il faut tourner le dos à une perception de l'islam figée, où les musulmans seraient amalgamés par une culture, une tradition de façon homogène. Non, les musulmans ne sont pas déterminés par des schémas, des images. Il y a une pluralité de sens, de références qu'il faut essayer de restituer.


L'école publique doit-elle enseigner les religions, toutes les religions ?
Je milite pour une connaissance laïque des religions portée par un personnel formé, des spécialistes, et surtout pas des religieux, comme cela se fait en Belgique. Il faut aller dans le sens du vivre ensemble, mobiliser les jeunes pour qu'ils apprennent les différences tout en restant attachés aux valeurs de cohésion, c'est-à-dire celles qui les rassemblent. Dire qu'il y a un socle de valeurs communes, comme la République, la citoyenneté, auxquelles tous puissent s'identifier, tout en reconnaissant les différences le droit de cohabiter. Sinon, c'est le communautarisme qui ne permet pas à ce creuset de se faire.

Comme en Angleterre ?
Tout à fait. La France a une tradition républicaine extraordinaire. Il ne faut surtout pas la remettre en question. Elle est à préserver, à consolider. On ne réalise pas la chance d'avoir en France ce modèle d'intégration et j'ai bien peur qu'on ne fasse pas ce qu'il faut pour le préserver, le défendre. À trop jouer sur les différences, on en vient à diviser les gens et çà, c'est un vrai danger.

Comment aviez-vous vécu le débat sur l'identité nationale ?
C'était un débat absurde, mal venu, et qui n'avait aucune pertinence. Être français, c'est un vécu, une tradition, une culture, pas une identité. Une identité française, je ne sais pas ce que ça veut dire.

Comment expliquez-vous que l'on entende peu les musulmans dits modérés ?
Je n'aime pas ce mot "modéré". Il est très stigmatisant car il définit par opposition à extrémiste ou intégriste. Le repère, le référent, ce sont alors les extrémistes et, par rapport à eux, on va chercher un qualificatif pour définir les autres qui représentent quand même la majorité. Pourquoi ne pas dire simplement "les musulmans" ? Ils ne parlent pas collectivement car ils ne sont pas dans une approche militante de l'islam, de sa visibilité, du désir de reconnaissance. Ce sont des croyants qui vivent leur islam de façon banale, anodine, invisible et moi je dis : vive l'invisibilité !

Pourquoi ce livre « L'utopie de l'islam » ?
La question épineuse de la place du politique dans l'islam m'a toujours intéressée. La relation entre la sphère politique et la sphère religieuse. Ce qui m'intéresse, c'est de comprendre les ressorts de l'exercice de la violence dans l'islam : pourquoi, comment, quelles sont les logiques qui président à cet usage de la violence dans cette relation entre le religieux et le politique ? J'ai essayé d'aller au fond des choses à partir des textes des origines de l'islam et j'ai vu que la question s'est posée très vite.
À partir de là, j'ai essayé de tirer le fil pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui, d'où vient cette violence, quels sont, s'ils existent, les textes qui la légitiment ? Qu'est-ce qui pousse des individus, au nom de l'islam, à vouloir investir l'espace du politique pour exercer le pouvoir ? Au nom de quoi ? Quelles références les poussent à faire ça ? Qu'est ce qui relie la religion musulmane au pouvoir ? Pourquoi cette relation problématique avec la sphère du politique ?
Depuis toujours, il y a eu des mouvements de contestation politique autour de l'État, de l'exercice du pouvoir, avec des références puisées dans la religion. Et, en même temps, qu'est-ce qui différencie les courants contemporains, y compris les groupes qui pratiquent la violence terroriste ? Qu'est-ce qui les sépare de cette tradition contestataire de l'islam ?

« LE SOUFFLE DU PRINTEMPS ARABE TOUCHE AUSSI L'OCCIDENT, D'AUTRES PAYS »


Tunisie, Égypte, Libye, ailleurs encore même si les régimes ne sont pas tombés, le printemps arabe signe, pour Leila Babès, la révolte des peuples. Elle ne croit pas qu'à terme les islamistes seront les gagnants de cette démocratisation en marche.


Comment avez-vous vécu les débuts du printemps arabe, il y a presque un an ?  
Avec beaucoup d'intérêt et d'excitation en même temps mais, comme cela a commencé par des émeutes, avec un sentiment de peur pour ces manifestants, du fait de la répression. Puis, l'espoir a pris place, peu à peu. En Tunisie, quand ça a duré au-delà d'une semaine, c'était incroyable. On n'avait jamais vu ça. C'était le signe que quelque chose se passait, véritablement.

Comment comprenez-vous l'arrivée en tête du parti islamiste tunisien aux élections d'octobre ?
Ils bénéficiaient des références d'autres partis puissants, ailleurs. Il y a aussi la tradition de militantisme que d'autres n'avaient pas et, en Tunisie, la répression subie par les leaders d'Ennahda qui ont fait de la prison. Un certain crédit moral leur a profité mais il est très difficile d'évaluer le poids du choix idéologique là-dedans. Cela dit, un tiers seulement des Tunisiens a voté pour eux...

Aviez-vous approuvé l'intervention militaire en Libye ?
Face au massacre des Libyens, il n'y avait pas d'autre choix.

Avez-vous été surprise par la décision d'instaurer la charia dès la mort de Kadhafi ?
Oui et non. Je m'attendais à quelque chose de cet ordre là mais pas que cela soit annoncé juste après la mort de Kadhafi. Le fait que cela se fasse avec l'exemple de la polygamie et du divorce, j'ai trouvé cela ridicule et décevant.

Vous êtes inquiète pour la suite ?
Non, parce que le printemps arabe n'est pas fini. Le processus ne fait que commencer. En Libye, il faut attendre de voir ce qui va se passer. C'est trop tôt. Il y a une vraie résistance en Tunisie, en Égypte. Les islamistes ont profité d'un printemps arabe qui s'est fait sans eux et sans référence aucune à la religion. Ils ne seront jamais les gagnants de cette démocratisation en marche. Elle est en train de se faire. En Syrie, les massacres continuent... C'est une tragédie. Je suis très admirative devant le sacrifice de ce peuple qui continue de manifester. Et en Égypte aussi où les Égyptiens se font tirer dessus, écraser par des chars. Et ils persistent. Il y a vraiment quelque chose qui dépasse tout ce que l'on pouvait imaginer. Et ça s'est passé pratiquement partout, à des degrés différents mais j'observe que le souffle du printemps arabe touche aussi l'Occident, d'autres pays. On est vraiment en face d'une révolte des peuples. Ils veulent se prendre en main. Ils en ont marre qu'on décide pour eux. Ils exigent leur souveraineté.

L'Algérie est restée en dehors de ce mouvement. Pourquoi ?
 L'Algérie n'a jamais cessé de bouger, il y a constamment des manifestations, des émeutes, mais ça n'a pas pris les mêmes formes qu'ailleurs. Tous les appels lancés à manifester à Alger ont été contenus par des dizaines de milliers de policiers. Et sans doute, le traumatisme de toute la décennie noire du terrorisme pèse. Les Algériens sont sans doute un peu fatigués car ils n'ont jamais cessé de se soulever.

« LE VOILE INTEGRAL, C'EST MONTRER LE STATUT DE RECLUSE DANS L'ESPACE PUBLIC »


Et pour Leila Babès, « c'est insupportable ! ». Elle s'est déjà longuement exprimée sur le voile dans un précédent livre (« Le voile démystifié ») et rappelle ici que dans l'islam classique, le voile intégral est un phénomène marginal.


Comment expliquez-vous que l'on voit davantage de femmes voilées en France ? De quoi cela témoigne-t-il ?
Des nouvelles générations arrivent, nées ici, dont les soeurs, cousines, mères, ont déjà été exposées à cette tendance à prendre le voile pour une obligation. En tout cas, c'est ce qu'on leur a dit. Elles sont touchées par les prédicateurs dans les quartiers qui atteignent leurs pères, leurs frères qui vont à la mosquée. Cela tient donc en partie à un phénomène démographique mais les raisons sont multiples. Il peut y avoir des motivations identitaires pour se démarquer. Ça peut être lié à l'adolescence, à la recherche de soi, au poids de l'environnement. Et aussi un effet de communautarisation qui vient du ghetto : on a mis des gens de même appartenance dans les mêmes quartiers. Les raisons, donc, sont multiples.

Pensez-vous que la loi contre le voile intégral dans l'espace public soit véritablement applicable ?
La loi contre les signes religieux à l'école est bien passée car on ne demandait pas grand-chose. Le voile intégral, c'est un substitut de la claustration. C'est une façon de montrer le statut de recluse dans l'espace public et ça, c'est insupportable ! Par rapport à la loi, ce qui me semble le plus pertinent est de dire qu'une personne qui avance masquée dans la rue, sans identité donc, peut être n'importe qui. Et donc, cela peut-être dangereux. L'espace public est un espace du vivre ensemble. Un espace de cohabitation pour tout le monde, c'est-à-dire pour des gens que l'on peut identifier. Le voile intégral est antinomique de l'espace public comme lieu d'échanges et de rencontres. On ne peut pas parler à une personne qui est masquée. Et sur le fond, avec le voile intégral, on est dans quelque chose, du point de vue de la norme islamique, qui est excessif. Le Coran fustige la démesure et dit qu'il faut garder la mesure en toute chose. C'est pour cela que l'on dit que l'islam est une religion du juste milieu. Le Coran met beaucoup l'accent sur l'importance de ne pas aller vers les extrêmes. Avec le voile intégral, on est dans l'extrême. Ceux des religieux qui, pour justifier le port du voile intégral, vont chercher des justifications pour étayer leurs normes obscures sont des inconnus, qui n'ont pas de statut de reconnaissance. Qui sont en marge. Dans l'islam classique, le voile intégral est un phénomène marginal.