Coptes d’Egypte : une révolte citoyenne

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On le savait depuis l’attentat de la cathédrale Sayyidat al-Najat de Bagdad, commis le 31 octobre dernier, le groupe terroriste qui se fait appeler « l'Etat islamique d'Irak », menaçait de s’en prendre aux chrétiens, visant tout particulièrement les Coptes d’Egypte, accusés de séquestrer deux femmes de prêtres coptes qui se seraient converties à l'islam. Promesse tenue, avec l’attaque menée contre l’église Al-Qiddissine d’Alexandrie dans la nuit du Nouvel An, alors que les fidèles sortaient de la messe, faisant 21 morts et 79 blessés. L'église des saints figurait d'ailleurs sur une liste d'une cinquantaine de lieux de culte coptes, publiée début décembre par un site d'Al-Qaïda, dans plusieurs villes d’Egypte, mais aussi en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne.

Le danger qui pèse sur cette communauté, déjà frappée par des attaques en 2006 et en janvier 2010, à l’heure de la messe, et qui peut craindre le pire, à l’approche de la célébration du Noël orthodoxe jeudi et vendredi, justifie donc amplement le mouvement de colère qui s’est manifesté pendant les funérailles, qui ont rassemblé plus de 5000 personnes. Du jamais vu. Sur fond de slogans, la foule a rejeté les condoléances du président Moubarak, présentées par le secrétaire du patriarche copte orthodoxe Chénouda III, encerclant la voiture du grand Mufti d’Al-Azhar, Ahmad al-Tayeb, qui rendait visite à celui-ci. Une autre manifestation, rassemblant un millier de Coptes, a également eu lieu devant le ministère des Affaires étrangères, mais les incidents les plus violents à Alexandrie, comme au Caire, ont visé les forces de l’ordre faisant dans la capitale, 45 blessés parmi les policiers, lesquels ont répondu par des tirs de grenades lacrymogènes et de balles en caoutchouc.

On l’aura compris, ce qui s’exprime là n’est pas seulement une réaction d’indignation et de douleur d’une minorité religieuse, mais un véritable mouvement de révolte contre un Etat jugé incapable de protéger une partie de ses citoyens, comme l’a exprimé le synode des évêques d’Alexandrie qui a accusé les autorités de laxisme. Il faut dire que les Coptes eux-mêmes, traditionnellement favorables au pouvoir en place, sont aujourd’hui plutôt divisés sur leurs options politiques. Le patriarche Chenouda III, un partisan du président, et qui a précisé que la célébration de la messe de Noël aura lieu, a formulé des revendications qui vont au-delà du cadre sécuritaire, en appelant l’Etat à mettre fin aux discriminations légales, comme l'obligation légale d'obtenir une autorisation présidentielle pour construire des églises.

Par-delà la tragédie, par-delà même la menace qui s’étend à l’ensemble des Coptes, en Egypte comme ailleurs, ces évènements donnent le sentiment d’une mutation positive, aussi timide soit-elle.

Il y a d’abord cette attitude des Coptes, résolument revendicative. Certes, ce n’est pas la première fois que des tensions interconfessionnelles s’expriment. Mais nonobstant les débordements, que les autorités coptes imputent à des éléments extérieurs, jamais auparavant les Egyptiens chrétiens n’avaient exprimé publiquement leur opposition aux autorités avec une telle rage, dans un pays où la liberté de manifester peut coûter cher. De ce point de vue là, les forces de l’ordre ont eu une attitude exemplaire. Le mot d’ordre était plutôt de faire en sorte d’empêcher que des islamistes s’en prennent aux manifestants. Le chef de la sécurité du Caire a même déclaré que ces manifestations étaient une saine expression de colère « positive et pacifique », de citoyens contre le terrorisme.

L’autre point saillant, est le mouvement de solidarité qui s’est exprimé dans les milieux musulmans. Je ne parle pas là des condamnations émanant des dignitaires religieux, et même des Frères musulmans, mais de la société civile, comme en témoignent les éditoriaux, mais aussi les réactions de responsables, d’artistes et d’intellectuels, qui se sont exprimés sur les chaînes de télévision. Le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, a même déclaré « nous sommes tous coptes car copte veut dire égyptien ». Plus important encore, de simples citoyens musulmans ont exprimé leur solidarité avec les Coptes sur internet et par d’autres canaux, et se sont engagés à assister à la messe de minuit de la Noël pour servir de boucliers, en cas d’attaque.

Il est vrai que dans l’ensemble, les musulmans égyptiens ne sont pas fondamentalement hostiles aux Coptes. Mais jamais auparavant, on n’avait assisté à un tel mouvement de solidarité, comme on a pu le voir avec la participation de musulmans aux manifestations, brandissant des Coran. Face à la menace terroriste et au spectre de l’éclatement de la société, les Egyptiens se sentent solidaires.

Au fond, ce qui se donne à voir là, c’est une attitude citoyenne. Même Ahmad al-Tayeb, le grand Mufti d’Al-Azhar, l’a exprimé à sa manière. Certes maladroitement, en s’en prenant au Pape, au risque de créer l’incident diplomatique.  

Benoît-XVI avait déclaré : « face aux discriminations, aux abus et aux intolérances religieuses, qui frappent aujourd'hui en particulier les chrétiens (...), les paroles ne suffisent pas, il faut l'engagement concret et constant des responsables des nations ». A quoi le mufti, qui a qualifié cette déclaration d’ « ingérence inacceptable » a répondu : « je demande pourquoi le pape n'a pas appelé à la protection des musulmans quand ils se faisaient tuer en Irak ». On passera sur cette dernière partie de sa réponse qui en a appelé une autre, de la part des autorités du Vatican, lesquelles ont finalement préféré mettre un terme à cette polémique naissante ; ce qu’il importe de souligner, c’est qu’en parlant d’ingérence, le grand Mufti d’Al-Azhar a laissé entendre que les Coptes étaient des citoyens égyptiens avant d’être chrétiens.

Mais comme le disent les Coptes eux-mêmes, les paroles ne suffisent pas. Le message est double, en direction de l’Etat et des responsables musulmans : une égalité en droits qui passe par une reconnaissance pleine et entière, et une critique radicale des idéologies islamistes qui ont ravagé la société égyptienne, et ont fait le lit du terrorisme.

 

Leïla Babès le 05/01/2010

 

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