Marquages, tatouages, scarifications

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Le phénomène du tatouage chez les jeunes, aussi bien que le piercing, cette sorte d’ornementation de certaines parties du corps comme le nez, les paupières, le nombril, la langue par des incisions dans la peau permettant d’accrocher des anneaux, n’est plus un fait étrange, réservé à des bandes de marginaux.

A l’exception des gangs qui sévissent dans certaines grandes villes européennes et surtout américaines, pour qui le rituel du tatouage, par la douleur même qu’il inflige, est une épreuve d’initiation permettant à la recrue d’intégrer le groupe, et par-là même, de manifester son hostilité à la société, le fait ne choque plus, il devient banal, sauf peut-être dans les cas extrêmes de scarification, c’est-à-dire d’incision de l’épiderme avec ornementation à l’aide d’objets pointus.

Vu du Maghreb, le phénomène peut être vu comme absurde, étrange, bref, le produit d’une civilisation décadente. Pourtant, ce serait oublier qu’il n’y a pas si longtemps, nos femmes se tatouaient le visage, y gravant notamment des palmiers en forme de croix, comme protection contre les maléfices et contre la stérilité en particulier.

Les anciens peuples du Proche-Orient, comme les Egyptiens, mais aussi les Scythes, les Phéniciens et les Thraces, pratiquaient tatouage et scarification. Si le Coran ne se prononce pas sur la question, un hadith du Prophète, maudit les tatoueuses et les tatouées. Quant à La Bible, elle interdit aux Hébreux les incisions dans la chair.

En réalité, la modification rituelle de l’apparence extérieure de certaines parties du corps comme le tatouage, la scarification, la déformation du crâne, et l’amputation du sein de la femme, est connue depuis la plus haute antiquité. Elle est un fait universel dont les causes réelles, à l’exception de certains rituels, échappent encore à la compréhension des anthropologues.

Le marquage du corps, y compris par l’épreuve de la douleur, et sans doute en raison même de la douleur, est une sorte de langage universel. Il est social et magico-spirituel, comme l’indique l’étymologie même du terme tatouage, d’origine maori, composé de deux mots : le dessein, et l’ange gardien.

Esthétiques, thérapeutiques, magiques (propitiatoires ou conjuratoires), inscription de la mémoire du clan (par exemple scarifications saillantes en Afrique équatoriale et au Cameroun, scarification en creux en Afrique de l’ouest, du Sénégal au Niger et au Congo), rituel d’initiation, les raisons ne manquent pas, et se combinent parfois selon les cultures et les peuples.

Une autre hypothèse, retenue par certains anthropologues : la canalisation de l’agressivité par la socialisation de l’épreuve par le marquage. En acceptant le sacrifice, l’individu accepte par-là même de souffrir pour être admis dans le clan.

C’est ce que nous montre le fabuleux film d’Elliot Silverstein, Un homme nommé cheval. Réalisé en 1970, ce chef-d’oeuvre, précurseur d’un autre film plus récent, et plus connu, de Kevin Cotsner, Danse avec les loups, est le premier à rompre définitivement avec le western classique mettant en scène le triomphe de l’Amérique blanche sur les méchants indiens, dont la culture était traitée avec le plus grand des mépris. Cette fois, l’homme blanc se place aux côtés des sioux, face à un ennemi qui est une autre tribu rivale.

Le film raconte l’histoire d’un lord anglais, interprété par Richard Harris, capturé par des indiens sioux en 1825. La tribu qui voyait un blanc pour la première fois, a traité son captif comme un cheval, une bête, ou plutôt une bête de somme. L’homme blanc n’était rien d’autre qu’un animal.

En opérant ce décentrement du regard porté sur l’autre, en se positionnant sur l’univers mental des Indiens, sur la pensée indigène comme disent les anthropologues, en portant à son paroxysme le rejet de l’autre, non plus du côté du vainqueur, mais du côté du vaincu, le film met en scène le choc des deux cultures dans ce qu’elles ont de plus barbare et de plus humain à la fois, là où le paradoxe de la différence et de l’universel se donne à voir.

Comment ? Par l’expérience d’un certain nombre d’épreuves, et en particulier l’épreuve la plus inimaginable qui soit pour un blanc, celle qui lui permettra de devenir un membre du clan, alors qu’il n’est d’abord qu’un esclave, ou plutôt un cheval : la cérémonie du soleil, un rite de scarification par lequel l’initié est suspendu à la poitrine par des crochets tranchants, face au soleil, jusqu’à ce que la chair libérée des lames, il tombe d’épuisement.

Le but de la souffrance est le voyage chamanique, l’état de transe par lequel l’homme accomplit sa conversion. Pour le jeune adolescent, le rite de passage qui fait de lui un homme et un guerrier, un membre à part entière du clan. Pour le captif blanc, le rite qui lui permet de devenir un indien, un guerrier sioux, d’accéder à la dignité d’être un homme tout court.

Dans l’épreuve, l’homme laisse tout ce qu’il possède : son statut, ses origines, sa culture, sa couleur de peau, sa personnalité, sa souffrance.

C’est aussi le sens que donnent les Indiens au rite de la scarification : le sacrifice de soi, le don de son identité, à la terre nourricière, pour la remercier de toutes les richesses qu’elle lui a données.

Qu’est-ce qui pousse les jeunes d’aujourd’hui, et parfois les moins jeunes, à se percer la chair pour y implanter des clous ou y graver des desseins, en l’absence d’un rite de socialisation imposé par le groupe ?

La banalisation même du phénomène oblige à y voir autre chose qu’un acte de rébellion, un acte anti-conformiste. L’explication est peut-être ailleurs : dans les tréfonds de la mémoire collective de l’humanité, dans les origines de l’homme qui prend conscience de son humanité, et qui dirige la violence vers lui-même, pour être avec les autres.

 

Leïla Babès, le 10/05/2006


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