Chrétiens en terre d’islam, ou arabes, citoyens de confession chrétienne ?

 

En pleine guerre civile, les Irakiens avaient réussi à chasser les funestes criminels d’Al-Qa’ida de leur pays. Hélas, il faut croire que ces fanatiques qui ont trouvé depuis, d’autres terres à brûler, y sont revenus, tels des charognards attirés par l’odeur du sang. La série des attentats meurtriers qui ont secoué Bagdad entre le dimanche 31 octobre et le mardi 2 novembre, le montre. Comme toujours, des quartiers shiites ont été ciblés, et les attaques ont notamment visé des restaurants, faisant des dizaines de morts et de blessés. Il y a deux jours, ce sont les trois villes shiites de Kerbala, Nadjaf et Bassora qui ont fait l’objet de nouveaux attentats, faisant 31 morts et une centaine de blessés.

Mais c’est l’attentat commis contre la cathédrale Sayidat al-Najat (Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours), à Bagdad, visant la communauté chrétienne, en pleine messe, à la veille de la Toussaint, qui retient le plus l’attention. Il y a longtemps qu’Al-Qa’ida, comme tous les islamistes qui partagent avec elle le rejet catégorique de toute idée de pluralité confessionnelle, poursuit son projet de purification. L’invasion américaine a été à l’origine d’une véritable hémorragie, et les chrétiens d’Irak ne représentent plus que 500 000.  

En Irak, en Egypte et même dans les territoires occupés, les chrétiens sont victimes de discriminations, objet d’attaques, poussés à l’exil, chassés de cette terre qui est la leur, et où ils comptent parmi les premières communautés chrétiennes, bien avant l’apparition de l’islam. Et voilà que des criminels, étrangers qui plus est –si l’on en croit les témoignages-, viennent pour les exterminer au cœur même de leur foi, pendant leur prière à Dieu. Si le terrorisme est par nature lâche, parce qu’il s’attaque à des victimes innocentes, il n’y a pas d’acte plus lâche, plus vil, ni plus méprisable que l’attentat de Sayidat al-Najat.

Pure folie ? Fanatisme ? Certes, même si ce n’est pas la première fois qu’elle s’en prend aux chrétiens, -les crimes de Abu Mus’ab al-Zarqawi sont encore dans les mémoires-, Al-Qa’ida a affirmé que désormais les chrétiens étaient des cibles légitimes, ce qui équivaut à une déclaration de guerre. Le communiqué est intervenu après l'expiration de l’ultimatum de 48 heures, envoyé à l'église copte d'Egypte, accusée de séquestrer deux femmes chrétiennes qui se seraient converties à l’islam. Les rumeurs sur la brève disparition de Camilia Chehata en 2004, et de Wafa Constantine, en juillet dernier, imputée à leur conversion réelle ou supposée, ont ravivé les tensions entre musulmans et chrétiens, provoquant de violentes manifestations des deux côtés, les uns et les autres s’accusant mutuellement de conversions forcées et d’enlèvement. Les menaces de la branche d’Al-qa’ida qui se fait appeler l'Etat islamique d'Irak, contre les chrétiens d’Egypte et de tout le Moyen-Orient, et sa revendication de l’attentat de la cathédrale de Bagdad, relient donc les deux affaires. La violence inouïe du communiqué, qui parle d’idolâtres, du chien de l’Eglise égyptienne, et du tyran du Vatican, est le signe d’une escalade dans la haine des chrétiens et dans le projet de purification religieuse. Pourtant, un détail insolite, montrant toute l’étendue de l’absurdité des terroristes islamistes, mérite d’être relevé. C’est l’injonction faite par l’un des membres du commando, à un fidèle chrétien, pour qu’il se convertisse à l’islam, pour qu’il meure en croyant. Ce qui frappe, ce n’est pas tant l’idée de tuer un homme qui vient de se convertir, -depuis le temps qu’Al-Qa’ida et ses émules tuent des musulmans, ce n’est pas une nouveauté-, la question est : en quoi cela change t-il les choses, puisque pour les terroristes, cela ne fait guère de différence qu’on soit chrétien ou musulman, les seuls musulmans qu’ils reconnaissent comme tels, étant ceux qui rejoignent leurs rangs ? Or, la question touche au salut supposé de la victime. Si elle se convertit, même si c’est sous la contrainte, alors qu’elle va mourir, elle aura l’assurance d’obtenir une faveur dans l’Au-delà. C’est dire que ces fanatiques prétendent non seulement savoir qui est croyant et qui ne l’est pas, mais en plus ce que Dieu décidera au Jugement dernier. Ce qui ressort de cette espèce de délire eschatologique, c’est l’ignorance crasse des tueurs, leur méconnaissance de la théologie, la seule théologie qu’ils pratiquent étant la théologie de la mort.

Cela étant dit, à qui profite le crime ? En plus des exécutions menées par les membres du commando, le massacre des fidèles qui a suivi l’intervention des forces de l’ordre, pose des sérieuses questions, quant à l’éventualité de complicités, et d’une implication pure et simple, de milieux officiels. Au-delà de la question de savoir, qui exactement est impliqué dans la tuerie, et si comme le disent certains chrétiens, Al-Qa’ida a bénéficié d’une complaisance, sinon de complicités réelles, il reste à se demander pourquoi les musulmans qui disent non à ce funeste projet de nettoyage, ne le manifestent pas publiquement et fermement.

Si comme ne cessent de le dire les chrétiens d’Irak, la seule menace qui pèse sur eux est celle des islamistes, alors qu’attendent les musulmans pour leur donner raison ?

Dans une tribune publiée dans le magazine Marianne, l’historien et ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi, s’indignait, à juste titre, de la tragédie des minorités chrétiennes en terre d’islam. On passera sur les passages, franchement excessifs, sur le fait que le christianisme soit la religion la plus bafouée dans le monde et sur le fait que les chrétiens, en pays laïques, se font tout petits, de peut de heurter les autres croyants, autrement dit les musulmans. Il se félicite par ailleurs de ce que le Vatican ait enfin fini par s’émouvoir du sort des chrétiens d’Irak, et ait convoqué un synode d'évêques de la région. On rappellera au passage, que parmi les innombrables Eglises d’Orient, peu d’entre elles sont affiliées au catholicisme romain ; autrement dit, le pape n’est pas le chef religieux de toutes ces Eglises. L’auteur, se dit donc très choqué de voir qu’au lieu d’imputer leurs malheurs aux islamistes et aux pouvoirs de leurs pays qui les oppriment, ces prélats arabes s’accordent à désigner Israël. Comment ne pas lui donner raison sur le fond ? Le fait est qu’il a échappé à Elie Barnavi un paramètre de taille : les groupes dont il parle ne sont pas des chrétiens qui vivent en terre d’islam, mais des Arabes, citoyens irakiens, égyptiens ou palestiniens, qui confessent la religion chrétienne. C’est bête, mais c’est comme ça. Vis-à-vis d’Israël, ils partagent en cela les mêmes opinions que leurs concitoyens, les Arabes musulmans. On peut le regretter, mais c’est comme ça, et s’il fallait critiquer ce point de vue et le dénoncer, on est bien forcé de l’étendre à l’ensemble de ces populations, quelque que soit leur confession, y compris parmi les Juifs et parmi les Israéliens.

Or, et c’est à cela que je veux en venir, Elie Barnavi le dit sans en relever toute la pertinence : les Irakiens chrétiens sont solidaires de leurs concitoyens et frères musulmans, et ils ne sont pas fous, contrairement à ce qu’il affirme, au point d’ignorer que ce sont les islamistes qui les attaquent. Au contraire, ils attribuent clairement l’exode de ces dernières années aux attaques terroristes. Ce que je veux dire, c’est que face à la résistance d’une communauté, certes rendue exsangue par l’exil, mais qui continue de croire qu’elle vit dans son pays, sur sa terre, en paix avec les musulmans, on est en droit d’attendre que ces derniers leur manifestent un peu plus de solidarité. Si d’aventure l’exil devait continuer, les musulmans auront bien plus à y perdre qu’à y gagner, en capitaux, en pluralité et en vivre-ensemble. Et par-dessus tout, ils seront coupable de n’avoir rien fait pour laisser leur terre, le berceau du christianisme, se vider de ses chrétiens.

 

Leïla Babès le 10/11/2010

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