Algérie : on n’a pas de pain, mais on a du pétrole !


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Face à la révolte de tout un peuple, le pouvoir algérien répond, comble du mépris et de l’arrogance, par le silence. Il aura fallu plusieurs jours d’émeutes dans une vingtaine de départements, trois morts, 800 blessés et plus de 1100 arrestations,  pour que les plus hautes autorités daignent enfin sortir de leur mutisme. Même Ben Ali s’était rendu au chevet du jeune homme qui s’était immolé par le feu à Sidi Bouzid, et a procédé à un remaniement ministériel. En limogeant son ministre de la communication, le président tunisien entendait-il sans doute le sanctionner pour n’avoir pas pu bloquer à temps l’accès aux réseaux sociaux sur internet, seul moyen pour les Tunisiens de se tenir au courant des évènements, et de communiquer, faute d’information. Mais enfin, il a au moins donné le change, déclaré qu’il comprenait les conditions de vie des manifestants, même s’il a accusé une minorité d'extrémistes et d'initiateurs rémunérés, selon ses propres termes, d'avoir été à l'origine des actes de violence. Même son de cloche à Alger, mais ce n’est qu’à l’issue du conseil des ministres, qui s’est tenu samedi, que le ministre de l’intérieur a reconnu enfin la légitimité des revendications, tout en désignant des bandes de voyous pour les actes de violence et de vandalisme. 

Telle la montagne qui accouche d’une souris, le conseil des ministres a supprimé pour une durée d’un an, les taxes sur le sucre et l’huile, en exonérant de 41 %  les charges imposées aux importateurs, producteurs et distributeurs de ces produits de base, dont le prix, comme c’est le cas pour la farine, le café et les légumes, a pratiquement doublé au début du mois. Encore faut-il que l’ensemble de ces intermédiaires acceptent de réduire les augmentations auxquelles ils ont procédé pour contrebalancer les nouvelles dispositions qui les obligent à fournir des factures.

Voilà pour les réponses, dont la frilosité et la technicité sont à la mesure d’un système, rongé par la gabegie, la spéculation sur les produits de première nécessité, et d’un gouvernement qui se désintéresse du bien-être de ses citoyens. Il s’en désintéresse tellement qu’il a tout fait pour minimiser l’ampleur du mouvement de contestation et le degré de désespoir des Algériens. Tout juste a-t-il concédé qu’il y avait un problème de hausse excessive de ces produits, qu’il impute aux grossistes. D’ailleurs, avait déclaré le ministre de l’intérieur, que le mouvement de protestation n’ait touché ni les commerçants ni les fonctionnaires, c’es là le signe que le mécontentement n’est pas général. C’est tout juste si les émeutes qui ont éclaté un peu partout dans le pays n’ont pas été qualifiées de « chahut de gamins », comme on a pu l’entendre durant le soulèvement général d’octobre 1988.

Les maîtres d’Alger ont décidément une perception infantilisante du peuple algérien. C’est ainsi que mercredi, alors que les affrontements faisaient rage un peu partout, ce sont les ministres de la jeunesse et des sports d’une part, et du commerce d’autre part, qui ont réagi, le premier en appelant les manifestants à dialoguer de façon pacifique et à réaliser ce que l’Algérie a accompli en un laps de temps record, et le second, en tentant de les amadouer avec des promesses pour un retour à la normale. Bref, à les entendre, il ne s’agissait là que de quelques jeunes, excédés par la hausse des prix.

Ces dénégations cachent d’autant plus mal la gravité de la situation que le mouvement actuel n’est qu’une forme radicalisée et généralisée d’un malaise récurrent. D’abord parce que des émeutes, il s’en produit régulièrement dans plusieurs villes du pays, comme à la fin du mois dernier, dans plusieurs quartiers d’Alger. L’année dernière, les forces de l’ordre sont intervenus 112 878 fois pour des émeutes et des troubles à l’ordre public. Le plus souvent, des soulèvements ont lieu lors de l’attribution de logements sociaux, mais aussi à cause du chômage, de la précarité de la grande majorité des jeunes, du ras-le bol permanent face aux injustices, à la corruption, à la hogra, comme ils disent. Rien d’étonnant à ce que le désespoir pousse certains jeunes à braver les forces de l’ordre, ou plus simplement à ce suicide quasi-collectif des harraga.

Comme cela s’est passé en Tunisie, à Sidi Bouzid avec ce jeune diplômé qui s’est immolé par le feu parce que la police menaçait de confisquer le petit commerce ambulant auquel il était réduit, c’est le quartier populaire de Bab el Oued qui a été l’épicentre la fronde. Et là aussi, on a noté que mardi, une rumeur avait circulé dans ce quartier d’Alger, faisant état d’une rafle ciblant les vendeurs à la sauvette qui occupent les trottoirs, comme un peu partout dans le pays. L’augmentation récente du salaire des policiers de 50% a fait basculer ces derniers, déjà décriés pour n’être pas capables de protéger les citoyens, du côté des nantis, aggravant ainsi la fracture sociale.

L’autre argument qui apporte un démenti cinglant aux propos des responsables politiques, est la lucidité des Algériens, tous unanimes : pourquoi tant de misère, pourquoi cette paupérisation croissante qui atteint de plein fouet les faibles revenus et les classes moyennes, alors que le pays est riche de ses ressources en gaz et en pétrole, qu’il détient des milliards de réserves, que des sommes colossales sont investies dans des projets d’investissement à long terme et que la corruption gangrène le système, au plus haut sommet de l’Etat ? Et, comble de l’iniquité, c’est la prison qui attend les harraga qui ont échoué à passer de l’autre côté de la Méditerranée, comme si la traversée de tous les dangers ne suffisait pas. Certes, le caractère misérabiliste des slogans, donne l’impression qu’il ne s’agit là que d’une émeute de la faim, d’un mouvement apolitique : « Zadou fi zit wa sucre, chaâb kareh rah habb y kassar » : ils ont augmenté les prix de l’huile et du sucre, le peuple en a marre, il veut casser. Pourtant, la réponse de l’un de ces manifestants, résume à elle seule la motivation profonde de la contestation : « Oui, j’ai cassé de l’Etat ! Mais combien l’Etat a-t-il cassé ? ». Et même si les adultes n’approuvent pas les actes de vandalisme et les pillages, notamment des lycées et des collèges, ils jugent la contestation légitime, et la comprennent.

On a parlé abondamment du caractère autocratique du régime tunisien, du manque de liberté d’expression, de l’insignifiance de l’opposition et du verrouillage de toute forme d’expression démocratique. C’est vrai qu’un véritable climat de terreur règne dans ce pays, rendant impossible la moindre critique, la moindre revendication sociale, comme le montre notamment le recours des opposants à l’anonymat, y compris sur internet. On comprend dès lors la rage des Tunisiens lorsqu’ils dénoncent les méthodes de la chaîne Al-Jazeera dans l’utilisation des images des émeutes, qui passaient en boucle, alors que les médias tunisiens, muselés par le pouvoir, étaient silencieux. De ce point de vue là, les manifestants tunisiens ont fait preuve d’une grande audace en bravant les forces de l’ordre, en dénonçant publiquement la corruption et les pots-de-vin, en appelant même au départ du président.

Mais que dire alors de l’Algérie ? Les manifestations sont interdites depuis 20 ans, les partis d’opposition ont été laminés, les islamistes sont au pouvoir, légifèrent et contrôlent l’éducation et la morale publique, la société civile est en panne, les intellectuels dramatiquement absents, les organes de presse officiels muselés, -passant des documentaires animaliers pendant les graves crises qui secouent le pays, comme dans le sketch de Fellag-, les journalistes, les seuls qui ont jusque-là fait preuve de résistance, sont empêchés d’exercer leur métier en raison de l’article 144 bis du code pénal, lequel permet de les poursuivre pour diffamation et de les jeter en prison. Comment s’étonner dès lors de cette profonde dépolitisation d’une jeunesse dont la grande majorité est dans le dénuement total ?

On rappellera, à l’adresse de monsieur Hachemi Djiar, le ministre de la jeunesse, qui demandait aux manifestants de dialoguer de manière pacifique, qu’il s’agit là d’un procédé démocratique, et que pour que les citoyens fassent l’apprentissage des procédés démocratiques, encore faut-il en donner l’exemple au plus haut sommet du pouvoir. Il suffirait pour commencer, d’entendre cette question que les manifestants ont posée à leur manière ; comment se fait-il qu’un pays aussi riche soit aussi le pays des harraga ? Elle constitue pour les uns le comble du désespoir, et pour les autres, le comble de la honte.

Leïla Babès le 12/01/2011

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