Nous sommes tous des tunisiens

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Ainsi donc, le tyran de Tunis, celui qui a régné d’une main de fer durant 23 ans, s’est sauvé comme un vulgaire voleur, ce qu’il était au demeurant. Ce qui vient de se passer est à couper le souffle. En 48 heures, tout a basculé. Rien n’y a fait : les concessions qui se sont succédées les unes après les autres, depuis la promesse de ne pas se présenter aux présidentielles de 2014, jusqu’au limogeage du gouvernement, n’ont pu ébranler la détermination du peuple tunisien à se débarrasser une fois pour toutes, d’un régime absolutiste et corrompu. A la stupeur générale, et tout particulièrement des Algériens qui ont toujours tenu leurs voisins, il faut appeler un chat un chat, pour des poltrons efféminés. Comme quoi, il faut se méfier de l’eau qui dort.

Pourtant, dans la foule amassée sur l’avenue Habib Bourguiba, la seule vue de cette banderole dressée par une jeune tunisienne, qui disait à Benali : « Dégage », le pire camouflet pour le dictateur, annonçait sa fin. La révolution du jasmin est une leçon de bravoure et de maturité politique, pour l’ensemble des peuples, la première révolution démocratique arabe. Et plus que tout, ce qui force l’admiration, c’est le civisme et la sagesse des Tunisiens qui ont su tirer les meilleurs enseignements de ces années de plomb. En témoigne l’organisation des citoyens de tous âges en comités de vigilance, pour protéger leurs familles et leurs biens, nettoyant les rues, dressant des barrages pour fouiller les véhicules, à la recherche des hommes armés qui pillent et terrorisent la population, prêtant main forte à l’armée en lui remettant les coupables. En d’autres circonstances, ailleurs, l’image d’un peuple armé de gourdins et faisant le travail de la police, pourrait donner froid dans le dos, mais pas en Tunisie où les fauteurs de trouble ne sont pas de simples citoyens, mais des éléments de la police, les BOP, les Brigades de l'ordre public, que Benali avait transformées en milice entièrement dévouée à sa cause. Ce sont eux qui sont à l’origine de la confusion et de l’insécurité qui ont régné durant les trois jours qui ont suivi la destitution de Benali, commettant les pillages, détruisant tout sur son passage, terrorisant les citoyens, dans l’espoir de faire acclamer le retour de son maître.

Mais comme tous les dictateurs, Benali ne connaît pas son peuple. Même les jeunes manifestants qui ont attaqué et détruit les résidences des neveux de Leïla Trabelsi, la femme la plus haïe de Tunisie, n’ont pas touché aux autres propriétés voisines, ne ciblant que celles qui appartiennent à la famille comme ils disent pudiquement ; mais le terme est à lui seul éloquent, n’est-ce pas ainsi qu’on appelle la mafia ? Car la famille, plus encore que celle de Benali, les Trabelsi, agissait comme si le pays entier était sa propriété privée. Par-delà les exactions commises par ces deux familles, alliées pour le pire, la liste des actes de corruption en tous genres, de spoliation, de contrôle d’une grande partie de l’économie (immobilier, banques, tourisme, transports, industrie et médias) donne le vertige.

Il faudra bien plus qu’une chronique pour analyser toutes les retombées de la première révolution démocratique du monde arabe. Et c’est peu dire. Tout a commencé avec le suicide de ce jeune diplômé de Sidi Bouzid, qui a choisi le mode le plus spectaculaire, celui qui symbolise le plus le désespoir, en s’immolant par le feu, parce qu’à la détresse du chômage qui l’avait réduit à vendre des légumes à la sauvette, s’est ajoutée l’injustice de la privation de son misérable gagne-pain. Il y a seulement quelques jours, qui aurait pu penser, en voyant Benali au chevet de Mohamed Bouazizi, agonisant dans ses bandelettes sur ce lit d’hôpital, que le jeune homme était le tombeur de l’un des plus féroces dictateurs arabes ? Ce seul acte de détresse allait déclencher un mois de manifestations, libérant la parole, trop longtemps contenue par des décennies de répression, de surveillance policière, de verrouillage total. Dès lors, la contestation ne pouvait qu’être radicale. Les Tunisiens, comme tous les peuples opprimés, connaissent bien les ruses des régimes dictatoriaux, les fausses promesses, les manipulations et les discours infantilisants. Ils savent que même après la chute du régime, l’extraordinaire contribution d’une armée qui a refusé de tirer sur eux, qui les a protégés et rétabli l’ordre, les décisions du gouvernement provisoire de supprimer le ministère de l’information –de la censure et de la répression en vérité-, de libérer les détenus politiques, de proclamer le droit à la liberté d’expression, d’autoriser le retour des opposants, rien n’est acquis. Leur détermination à éliminer du paysage politique toute trace de l’ancien régime, le parti politique de Benali, comme les ministres qui ont été confirmés dans leurs postes, a conduit à la démission des ministres issus de l’opposition et de la société civile, fraichement nommés dans ce gouvernement de transition qui peine à rassurer les Tunisiens, jusqu’aux élections, prévues dans six mois.

Reste deux questions fondamentales : l’effet de domino qui pourrait se propager à d’autres pays arabes, et la possible entrée en scène des islamistes.

Sur le premier point, outre l’Algérie, les manifestations et les émeutes qui se sont produites au Yémen, en Jordanie, en Egypte et en Libye, sont le présage d’un véritable mouvement de contestation démocratique qui s’annonce et qui va bien au-delà d’une émeute du pain à laquelle certains ont cru bon de le réduire, en anticipant avec des baisses du prix des denrées de première nécessité. Les dirigeants algériens qui ne veulent décidément rien comprendre à la grave crise que traverse ce pays et qui s’obstinent à considérer les citoyens comme de vulgaires tubes digestifs, ont importé à la hâte 600.000 tonnes de blé. Un pays où en une semaine, six hommes et une femme se sont immolés par le feu ; certains ont pu être sauvés, d’autres ont succombé, tel Mohcin Bouterfi, un père de 37 ans, qui a commis cet acte de désespoir à Boukhadra, près de Tebessa,
au moment où le maire de sa ville à qui il demandait un logement et du travail, lui a répondu : « Tu peux t’immoler par le feu ». Il faut croire que le geste de détresse de Mohamed Bouazizi tend à devenir un nouveau mode de suicide, un acte de désespoir et une forme de contestation radicale, puisqu’on enregistre un cas en Mauritanie et deux cas en Egypte.

Sur le versant des manifestations, les plus spectaculaires sont celles qui ont eu lieu au Yémen, où le président, au pouvoir depuis 32 ans, et réélu en septembre 2006 pour un nouveau mandat de sept ans, pourrait bien obtenir une présidence à vie grâce à un amendement de la Constitution. Parti du campus de Sanaa, sponsorisés parun millier d'étudiants et des militants des droits de l'homme ont appelé les peuples arabes à se soulever contre leurs dirigeants.

En Jordanie, où les syndicalistes et les partis d’opposition ont manifesté devant le parlement, et demandé pour certains la démission du premier ministre, les revendications portaient sur la hausse des prix et la nécessité de mettre en place des réformes sous l’égide du roi Abdallah. La forte présence du Front d'action islamique (FAI), une branche des Frères musulmans et principal parti d'opposition, et dont le secrétaire général tentait de prendre la tête du mouvement, n’était pas du goût des syndicalistes.

Au Caire, où des citoyens avaient manifesté en solidarité avec les Tunisiens et pour exprimer les mêmes revendications comme partout ailleurs, les Frères musulmans, qui n’ont pas encore digéré leur récente éviction des législatives, exultaient, sur fond de slogans comme « L’islam est la solution ».

En Tunisie, la grande inconnue reste le statut du principal parti d’opposition islamiste, appartenant aussi aux Frères musulmans, dont le leader, en exil, Rachid Ghannouchi, n’a pas été convié à faire partie du gouvernement. On a pu voir les manifestants tunisiens expulser de leurs rangs les quelques barbus qui tentaient de se joindre à eux. A Bab el Oued, l’ancien numéro 2 du FIS, Ali Belhaj, a subi le même sort. Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabe est triplement inédit : une révolution démocratique en Tunisie, un mouvement de révolte de même nature dans plusieurs pays simultanément, et qui plus est, sans aucun rapport avec les idéologies islamistes. L’expérience fondatrice de la Tunisie sera déterminante. La tradition laïque de ce pays et la conscience politique des tunisiens sont des atouts considérables pour jouer la partie la plus invraisemblable qu’un pays musulman puisse jouer : réussir à faire muer les islamistes en démocrates convaincus.

En attendant, pendant que l’espoir renaît dans tous ces pays, l’image d’un Benali dans son avion, errant d’un aéroport à l’autre, avant de se voir refuser l’atterrissage en France, le pays qui l’a le plus protégé, doit donner des sueurs froides à ses semblables.

 

Leïla Babès le 19/01/2011

 

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