17 décembre 2009
D'idi, de là-bas...
Multiple, d'ici, de là-bas, de partout et de nulle part, par Leïla Babès
LE MONDE | 16.12.09 | 13h45 • Mis à jour le 16.12.09 | 13h46

Traînant mon petit chariot en pensant à ma liste de courses, j'entendis soudain une voix tonitruante me lancer : "Ça ne sait même pas marcher sur un trottoir !" Une femme, genre dame patronnesse, cheveux blancs tirés en arrière, jupe droite, me dépassa à vélo avant de s'arrêter, furibonde.
Je lui demandai poliment ce qui justifiait l'agressivité de son verbe, alors
que la rue était déserte, que la chaussée était large et que le trottoir étant
jonché de poubelles, je ne pouvais raisonnablement pas l'emprunter. Visiblement
interloquée et à court d'arguments, elle me lança violemment : "On voit
bien que vous n'êtes pas d'ici. Retournez d'où vous venez !"
Ce fut à mon tour de me trouver désarçonnée, le temps qu'il fallut à mon cerveau pour enregistrer l'allusion à mes origines étrangères. Le regard triomphaliste et intimidateur me fit comprendre, d'abord que j'étais démasquée, malgré ma tenue de camouflage ; ensuite, qu'en me renvoyant à mon statut d'allogène, mon interlocutrice entendait me priver du même coup de tous mes droits, et en particulier de ma faculté à raisonner.
J'aurais pu lui répondre que j'y retournais effectivement, régulièrement, mais que je revenais toujours puisque j'avais beau être de là-bas, j'étais également d'ici. Mais à quoi bon, c'eût été méchant. Elle avait usé de l'argument de la précellence territoriale, et moi j'aurais puisé dans le registre de la supériorité supposée conférée par le privilège du double statut.
C'est le genre d'arguties puériles destinées à faire taire l'autre à seule fin d'apaiser la colère - justifiée ou non - qu'il nous fait subir. Nous sommes nombreux à en user au quotidien. La vraie question est : même en gardant la réflexion pour moi, in petto, quelle satisfaction aurais-je à me prévaloir de la double appartenance ? N'entendons-nous pas parfois les gens dire : "Je suis fier d'être français", "Je suis fier d'être algérien", etc. Voilà le type de niaiserie identitaire qu'on débite généralement pour rappeler à l'autre le privilège qu'on a d'appartenir à une nation supérieure.
A supposer que le fait soit, sinon pertinent, du moins démontrable, deux questions en apparence contradictoires, mais cependant complémentaires se posent : quel mérite personnel a-t-on pour s'en réclamer ? ; Qu'a fait la nation, ou plutôt l'Etat, pour l'individu-citoyen, et qui soit susceptible de le pousser à s'en glorifier ?
Dans le premier cas, et sauf exception, rien ne justifie la prétention à s'attribuer un honneur qui est de nature collective et non personnelle, surtout lorsqu'il se fonde sur des attributs ethniques et ou religieux. En forçant le trait, on peut facilement passer du schéma de la forfanterie identitaire à celui de la purification ethnique.
Dans le second cas, on est confronté à la question de la responsabilité publique de la collectivité. La fierté nationale, l'amour du pays, la prétention à l'appropriation exclusive d'un territoire, tous ces beaux sentiments s'envolent en fumée lorsque l'individu-citoyen n'a plus rien, parce qu'il a été dépossédé de ces deux attributs qui le caractérisent - individu et citoyen -, parce que plus rien n'a d'intérêt pour lui à part le fait de quitter le sol qui l'a fait naître.
La tragédie des nouveaux boat people, Kurdes, Albanais, Africains, Afghans, que l'exemple bouleversant des harragas algériens ("brûler les étapes") illustre bien, le montre : l'enfer, c'est peut-être les autres, mais c'est d'abord souvent chez soi, sur sa terre.
Difficile dans ce cas de parler de cet exil dont écrivains ou sociologues nous ont souvent rebattu les oreilles. Le harraga fuit la terre lorsque d'autres font tout pour la quadriller avec des fils barbelés, plein les frontières et plein la tête. Il y en a d'autres qui sans quitter le sol, s'exilent dans leur propre enfer en placardant sur le front : "Voyez comme je suis différent(e)." Pourquoi pas, si la boursouflure close du plein est plus supportable que le néant. Israël voudrait voir les juifs du monde entier venir s'entasser les uns sur les autres sur un mouchoir de poche miné pendant que des Palestiniens iront s'y faire sauter. L'enfer dans ce cas, c'est la terre.
Le débat sur l'identité nationale serait-il une affaire d'adverbe ? D'ici ou de là-bas, au lieu d'ici et de là-bas ? L'indulgence des esprits naïfs, qui croyaient naguère que "ces gens-là" ne parviendraient pas à se décider parce qu'ils ont le cul coincé entre deux chaises, n'a plus cours.
Désormais, ils ont à se laver de toute trahison, à gommer leur part d'ombre, à opter pour cet autre enfer qu'est l'"un", à renoncer à "deux" qui ouvre sur le multiple, ici, là-bas, partout et nulle part.
01 novembre 2009
Kadhafi à l’ONU
Kadhafi à l’ONU : la malédiction des peuples du sud

Kadhafi nous avait habitués à toutes sortes d’excentricités.
On connaissait son look invraisemblable, ses déclarations tonitruantes, sa
mégalomanie, et sa tente de bédouin. Il y a un peu de tout cela dans la
dernière fantaisie du dirigeant libyen, qui vient de participer à l’assemblée des
Nations unies. Cette fois, il s’est résigné à loger dans des bâtiments en dur,
appartenant à la mission libyenne à Manhatan, après avoir successivement échoué
à planter sa tente à Central Park en plein New York, sur un terrain, dans le
New Jersey où il possède une propriété, et enfin à Bedford, dans le parc de la
propriété d’un milliardaire.
Les dernières frasques du président libyen concernent
tout simplement le discours dont il nous a gratifiés mercredi dernier à la
tribune des Nations unies.
C’est un Kadhafi au visage bouffi, bafouillant,
cherchant l’inspiration dans des papiers chiffonnés qu’il jetait par-dessus son
épaule, qui s’est donné en spectacle devant une assistance étourdie par un
discours-fleuve, aussi incohérent qu’ennuyeux.
Mais le clou du spectacle reste l’effondrement, au
sens propre comme au figuré, de son interprète, qui a jeté l’éponge au bout de
75 minutes de discours, criant en arabe, en direct, et dans le micro :
« Je n'en peux plus ! », se faisant remplacer au pied levé par un
autre confrère de la délégation libyenne. On n’ose imaginer ce qui aurait pu
arriver à l’un de ces 25 interprètes arabophones des Nations-Unies, si Kadhafi
n’avait pas imposé les siens, pourtant censés plus à même de décrypter le
galimatias en dialecte libyen de leur chef. Le pauvre garçon à qui incomba cette lourde
tâche, fut littéralement terrassé par les onomatopées, les chuchotements et les
grognements qui ponctuaient un discours lui-même décousu. Il paraîtrait même
que son remplaçant qui n’a assuré que les vingt dernières minutes, a failli
subir le même sort.
Il est vrai qu’au bout d’une heure, Kadhafi a déclaré
être fatigué en raison des effets du décalage horaire. Pourtant, à voir cette
image saisissante d’un chef d’Etat empêtré dans un énoncé des plus confus, on
se demande si le président libyen s’est simplement livré à une parodie de discours
par pure provocation, ou s’il a encore toutes ses facultés mentales, ceci
n’empêchant pas cela, au demeurant.
Sur le fond, Kadhafi a fait des propositions qui
n’étaient pas toutes farfelues, loin s’en faut. Je passe sur les appels de type
provocatoire comme la libération du président/trafiquant de drogue panaméen,
Manuel Noriega, entre dictateurs, il faut s’entraider, n’est-ce pas ? Je
ne m’arrêterais pas non plus sur la réouverture du dossier de l’assassinat de
Kennedy et de Marthin Luther King, qui sont autant d’épées dans l’eau, ni sur
le transfert du siège des Nations Unies de New York vers
Mais venons-en au point central du discours : la
diatribe lancée contre les Nations-Unies. Kadhafi accuse l’institution de
n’avoir pas été capable d’empêcher 65 guerres depuis sa création en 1945, et qualifie
le Conseil de sécurité, de « Conseil de la terreur ». Mais passons
sur la provocation. Sur le fond, sa proposition d’abolir le droit de veto
conféré aux cinq membres permanents (Chine, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne
et Russie), et/ou l’ouverture du Conseil de sécurité à de nouveaux membres, ne
manque pas de pertinence.
Le président français, Nicolas Sarkozy, qui a pris la
parole après lui, n’a d’ailleurs pas caché qu’il était lui-même favorable à la
désignation de nouveaux pays comme membres permanents, en proposant un pays
africain, un pays d’Amérique du sud, l'inde, le Japon et l'Allemagne, faisant
dépendre la légitimité des Nations Unies d’une telle réforme.
La deuxième proposition qui retient l’attention est
la création d’un Etat unique qui rassemblerait Juifs, musulmans, et chrétiens,
en place et lieu d’Israël, qui s’appellerait « Isratine ». Le projet
qui n’est d’ailleurs pas nouveau, mais guère réaliste dans l’état actuel des
choses, Kadhafi l’envisage dans un cadre communautariste, à l’exemple du
Liban.
On ne discutera pas non plus ce point, l’intérêt ici
n’est pas tant de décrypter ce qui s’est dit dans l’enceinte des Nations-Unies,
que de rappeler, à travers le cas de Kadhafi, à quel point la cause des peuples
du sud, et tout particulièrement les peuples arabes et musulmans, peut être
desservie par leurs propres dirigeants. Pour ne prendre que cet exemple, la
proposition de fédérer israéliens et palestiniens dans un même Etat
démocratique est une bouffée d’oxygène, comparée aux sempiternelles jérémiades
contre Israël auxquelles les dirigeants arabes nous ont habitués, il suffit
d’avoir à l’esprit les déclarations antisémites de l’égyptien Farouk Hosni qui
lui ont valu d’échouer à prendre la direction de l’Unesco, ou mieux encore,
la croisade contre Israël à laquelle s’est encore livré Ahmadinéjad, dans la
même enceinte, et le même jour.
Tout ça pour dire que même lorsqu’il dit des choses sensées, un Kadhafi ne sera
jamais pris au sérieux. D’abord à cause de cette désinvolture faite d’arrogance
et de manque de sérieux : comme de balancer ses notes aux quatre vents, ou
pire encore, de mettre Obama dans l’embarras en l’appelant « mon
fils », à l’heure où le président américain a beaucoup de mal à faire
passer sa réforme de la santé pour donner une protection sociale à quelques 40
millions de laissés pour compte. Déjà qu’il passe pour un communiste et qu’il
est soupçonné d’être malgré tout musulman, voilà qui donnera du grain à moudre
à ses détracteurs.
Ensuite, parce que Kadhafi, comme beaucoup de
dirigeants arabes et musulmans, incapables de quitter le registre de
l’émotionnel, plus d’ailleurs par démagogie et par populisme que par conviction
véritable, attaque, provoque et choque au lieu de défendre son point de vue ou
la cause des peuples qu’il prétend représenter en s’élevant à la hauteur du
langage diplomatique.
Lorsqu’ils seront à même de relever ce défi
civilisationnel, les représentants des pays du sud seront applaudis par ceux-là
même qu’ils fustigent, au lieu de les voir quitter la salle, les uns après les
autres.
Leïla Babès le 30/09/2009
12 septembre 2009
Le mythe kabyle et l’Arabie Saoudite
Le mythe
kabyle et l’Arabie Saoudite
Décidément, le mythe kabyle a la vie dure. Cette fois
il ne s’agit pas de l’imagerie coloniale, mais de la représentation
arabo-musulmane, mais au fond assez analogue, qui voit dans le berbère le modèle
du rebelle mal islamisé.
Lorsque le problème est circonscrit au contexte
algéro-algérien, les choses sont déjà exécrables, mais dès lors qu’un autre
pays s’en mêle, de surcroît par sa représentation diplomatique, cela devient
carrément intolérable.
Dans sa livraison du 14 août, le quotidien algérien El
Watan parlait de « Grave ingérence
wahhabite » à propos de la distribution de l’envoi d’exemplaires du Coran
aux directions régionales des affaires religieuses de Tizi Ouzou et de
Béjaïa, respectivement, les capitales de la grande et de la petite Kabylie. Sans doute les
émules de Muhammad ibn Abd al-Wahhâb ont-ils pensé que les deux autres régions
berbères, les Aurès et le Mzab, n’en avaient pas besoin, la première parce
qu’elle avait été le fief du réformisme musulman, et la seconde parce qu’elle
est le territoire des pieux et puritains ibadites depuis un millénaire.
Mais passons sur le camouflet diplomatique qui
consiste à distribuer directement des exemplaires du Coran à des services
départementaux comme si l’ambassade d’Arabie saoudite était le ministère de
tutelle. Peut-être pense t-on dans le pays du wahhabisme, qu’en cette matière,
ils peuvent agir comme tel en toute impunité, parce qu’ils détiennent le
monopole de la parole sur l’islam au motif qu’ils hébergent –disons plutôt
qu’ils ont annexé-, les lieux saints.
Ce qu’il importe de retenir, c’est d’abord le fait
que cette opération n’émane pas de l’une de ces organisations transnationales
qui s’activent dans la prédication sauvage, mais d’une instance gouvernementale,
de la représentation même de l’Etat saoudien, quoiqu’il soit établi de longue
date que ce pays est leur principal bailleur de fonds, en finançant directement ou indirectement l’ensemble
ou presque, des mouvements islamistes du monde, qu’ils fussent wahabites ou
non. Ce qui n’en donne que plus de poids à cette intervention directe. Ensuite,
de ce point de vue là, et pour ne parler que du seul exemple de l’Algérie, l’Arabie
saoudite en a assez fait, la triste épopée du FIS et son cortège de malheurs est
encore dans toutes les mémoires.
Mais il faut croire que les saoudiens se sentent
missionnaires dans l’âme. Le mythe des berbères qui ont apostasié 12 fois comme
nous l’avait si bien martelé Ibn Khaldoun, le souvenir de la reine des Aurès
Al-Kahéna, les révoltes kharijites, les Fatimides shiites, le mythe colonial
des kabyles, ces lointains cousins des romains que la France a cru bon
d’évangéliser, leur révolte post-coloniale et leur farouche attachement à leur
amazighité, tout ça a dû marquer la perception arabe des peuples du Maghreb,
cet Occident musulman du bout des lèvres, si longtemps méprisé, classé en tête
de liste des pays à réislamiser perpétuellement.
Les ‘Uqba ibn Nâfa’, Omeyyades, Abbassides, Idrissides,
Aghlabides, Almoravides, Almohades, mudjahidines et autres réformistes Ibnbadistes, sans
compter les centaines de ulama que le Maghreb a produits, tous des amateurs,
place au vrai islam.
Les wahhabites pensaient-ils que les Algériens
étaient incapables de se procurer eux-mêmes des Corans, ou que leurs Corans
étaient différents ? Il faut savoir qu’en plus d’avoir distribué des
exemplaires du Coran, ils ont ajouté des ouvrages de tafsîrs, d’exégèse.
Imaginons donc des Algériens qui n’ont jamais lu le Coran –oui car sinon
pourquoi le leur envoyer-, et qui se plongent pour la première fois de
leur vie dans la lecture de ce texte dont ils ignorent tout, il faut bien leur
donner les clefs de compréhension. Car dans leur entourage, et à supposer que
la seule lecture du texte leur donne l’illumination, comme ‘Umâr ibn
al-Khattâb, ils ne trouveront sans doute personne pour les éclairer dans ces
régions incultes de mécréants. Mais de quels tafsîrs s’agit-il ? Des
exégètes classiques ou revus et corrigés par quelques obscurs prédicateurs
salafistes ?
Mais peu importe. Il faut croire que l’Algérie
représente le maillon faible du Maghreb. Car comment expliquer cet acte
d’ingérence lorsqu’on sait que la distribution du Coran est soumise à une
stricte réglementation, ce que la chancellerie saoudienne ne pouvait raisonnablement
ignorer. Il faut bien admettre que les Saoudiens ont cru pouvoir agir en toute
impunité. Pour autant que les faits se soient produits en l’absence d’une
réelle complicité de la part des autorités –du moins, c’est ce qu’on espère-,
et si celles-ci n’ont pas réagi comme il se doit à cet acte pour le moins
inacceptable, alors cela signifie le mythe kabyle est largement partagé par les
milieux officiels algériens. Dans tous les cas, ce n’est pas en injectant du
salafisme qu’on pourra contrebalancer la prédication évangélique. A moins de
vouloir transformer la région en poudrière.
Leïla Babès le 26/08/2009
07 juin 2009
Apprentis sorciers
Apprentis
sorciers d’extrême-droite
S’il est vrai que les élections européennes n’ont
jamais vraiment passionné les électeurs français, ce n’est pas la morosité dans
laquelle s’est déroulée l’actuelle campagne qui leur donnera envie de se rendre
aux urnes dimanche prochain, pour élire leurs députés.
Une majorité essoufflée qui ne parvient pas à
mobiliser, une opposition sans chef et sans projet, bref, des partis qui
peinent à mobiliser, et à l’exception des verts, particulièrement engagés sur
les questions qui touchent à l’Europe, rien d’étonnant à ce que les français ne
se sentent guère concernés.
C’est durant ces périodes de déprime que les extrêmes
se constituent ou renaissent de leurs cendres. Il ne s’agit pas cette fois du Front
national, mais d’une liste qui se présente en Ile de France, sous le label antisioniste.
A la tête de cette liste : l’humoriste Dieudonné
M’bala M’bala, plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale,
propos injurieux et antisémites, Alain Soral, un ancien communiste passé par le
Front national, et Yahia Gouasmi, une cinquantaine d’années, leader d’une
association chiite, le Centre Zahra, et fondateur du Parti antisioniste, créé
pendant les attaques israéliennes sur Gaza.
Dans ce cocktail détonnant conduit par un métis de
père camerounais, plus connu pour son outrance que pour ses sketches, un
journaliste attiré par les extrêmes (de gauche comme de droite), et un militant
associatif Maghrébin chiite inconnu jusqu’ici, mais dont on dit qu’il est
téléguidé par l’Iran, quel est donc le rapport avec le sionisme dans ces
élections européennes ?
Dans les discours de ces trois militants, il y a même
leitmotiv : le lobby sioniste. C’est Yahia Gouasmi, sans doute parce qu’il
apporte la caution arabe musulmane, qui exprime le mieux le projet de cette
coalition hétéroclite.
Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une déclaration
de guerre aux Juifs –bien qu’ils se défendent de tout antisémitisme-, adossée à
la bonne vieille thèse du complot sioniste mondial. En résumé, et pour reprendre
les propres termes de l’auteur de ce discours : les sionistes sont
partout, ils ont gangréné la société française, ils gèrent tout, contrôlent le
gouvernement, les médias, l’éducation et l’ensemble de la vie. Derrière chaque
problème, il y a les sionistes lesquels sont responsables de tout, même des
divorces. Ils sont venus d’Israël, ont importé le conflit, et à présent
ils menacent la paix civile avec leurs manifestations.
La France et l’Europe qui
soutiennent Israël, sont de ce fait responsables des crimes perpétrés contre le
peuple palestinien.
Voilà pour l’essentiel. On aurait pu s’attendre, de
la part d’un arabe ou d’un musulman, particulièrement touché par la cause
qu’il prétend défendre, à un projet d’aide aux Palestiniens, à contribuer par
exemple à la création d’un Etat, au lieu de cette rhétorique de haine et de
paranoïa.
Trois choses frappent dans ce discours : d’abord
à aucun moment, l’homme ne parle des Juifs comme de citoyens français, au
contraire, l’opposition qu’il établit entre les sionistes et les Français
renvoie l’ensemble des Juifs à un statut d’allogènes, d’étrangers. Ensuite, il
y a le ton apocalyptique du désastre annoncé, comme l’indique le qualificatif
de « bête immonde », référence biblique à l’Apocalypse de Jean, et à
la fois à l’expression du dramaturge allemand Brecht, qui la réservait au
fascisme.
Et enfin, alors même qu’il accuse les Juifs d’avoir
transposé le conflit israélo-palestinien sur le sol français, c’est à une
véritable guerre de religions qu’il en appelle, en s’adressant aux chrétiens
qu’il compare aux Palestiniens et entend rallier à sa cause. En fait, il n’y a
pas de place pour les citoyens dans cette vision du monde, mais une ligne de
fracture entre les sionistes –le terme est évidemment un euphémisme politiquement
correct pour Juifs-, et les autres, les musulmans d’abord, qu’il prétend
représenter, même s’il ambitionne avant tout d’unifier les chiites de France,
et les chrétiens qu’ils présentent comme les vrais français, victimes des
Juifs. Le but étant, de « résister
et d’extraire les racines de ce mal », d’aider notre nation à « se
libérer en adhérant à ce nouveau parti politique libérateur et antisioniste ».
Dire que le centre chiite Zahra, dont il est le fondateur, se présente comme un
« centre de conciliation pour la mémoire de l’homme », voilà qui est
un comble. En fait, le slogan de cette association : la prescription du
convenable et l’interdiction du blâmable : al ‘amr bil-ma’rûf, wal-nayh
‘an al munkar. Et pour finir, l’homme se veut, excusez du peu, le représentant
du renouveau de la conscience nationale.
Que conclure de tout ceci ? Certes, il ne s’agit
là que d’un groupuscule, une alliance hétéroclite d’extrémistes en tous genres,
et si Claude Guéant, le secrétaire général de l'Elysée n’avait pas il y a
quelques semaines, évoqué une possible interdiction de cette liste, vainement
d’ailleurs puisqu’elle a été finalement autorisée, créant ainsi la polémique,
peu de gens auraient eu vent de son existence.
En attendant, elle a reçu le soutien, depuis sa
cellule, du terroriste Carlos, et du président du front national, Jean-Marie
Le Pen.
S’agissant de ce parti antisioniste dont la fonction
est de servir de caution tout à la fois religieuse et communautaire et
d’argument de la victime empirique, on est frappé par le contraste entre la
représentation réelle de ce mouvement –insignifiante pour tout dire-, et
l’agressivité du discours, l’arrogance même de l’offensive. Que dire de plus à
par ce constat affligeant : l’islam n’en peut plus d’être instrumentalisé par
toutes sortes d’apprentis-sorciers : pouvoirs, clergés, terroristes,
tueurs en série, psychopathes, dictateurs, fascistes, antisémites, délinquants,
convertis de la dernière heure, opportunistes en tous genres et aventuriers
politiques.
Leïla Babès le 03/06/2009
26 mai 2009
Lysistrata
Lysistrata au Kenya
Dans la
série intitulée « Guerre des sexes, les femmes s’organisent », et
après l’Egypte, c’est du Kenya qu’il s’agit à présent. Mais à la différence des
femmes du Caire qui font l’objet de harcèlement sexuel, l’action des Kenyanes est
sans rapport direct avec leur statut de victimes, et c’est ce qui fait son
originalité.
A l’initiative d’un collectif
d’associations, dont l’Organisation de développement des femmes et la Fédération des
avocates kenyanes, un appel pour « une semaine d’abstinence
sexuelle » a été lancé au début du mois de mai pour inciter
les hommes politiques à faire taire leurs différends et initier les réformes
promises. Cet appel au boycott du devoir conjugal –pour dire les choses en des
termes plus appropriés à la perception des hommes-, loin de se justifier par
une quelconque revendication féministe, se veut à la fois instrument de
pression et technique de sensibilisation.
Le
mouvement est un cri de révolte contre la paralysie du pays provoquée par la
guéguerre à laquelle se livrent le président Mwai Kibaki, et son premier ministre, Raila
Odinga, et dont la rivalité, au
cours des élections présidentielles de décembre 2007, avait provoqué
1500 morts et le déplacement de 300 000 réfugiés. Lors du scrutin, Le
premier ministre avait accusé le président sortant de fraude électorale, avant
de signer un accord pour s’associer avec lui à un gouvernement de coalition.
Ces
militantes qui demandent tout particulièrement aux épouses des deux hommes de
les aider dans cette tâche, ont d’ailleurs reçu le soutien de la femme du
premier ministre.
Il faut
dire que l’argument des initiatrices du mouvement qui consiste à dire que
l’étendue de la crise politique et économique que traverse le pays ne devrait
pas laisser le temps aux dirigeants de penser à autre chose, est sans faille.
Arguant du
fait que les grèves de la faim étaient devenues trop banales pour être
réellement efficaces, les organisatrices qui déclarent que de nombreux hommes
n’hésitent pas à battre leurs épouses pour les obliger à avoir des rapports
sexuels, estiment qu’en s’attaquant à cela même que les hommes tiennent pour un
droit naturel et indiscutable, elles les feraient réfléchir.
Pour
autant que l’opération n’ait pas produit les effets escomptés au sommet de
l’Etat, elle n’en a pas moins provoqué un vif débat au sein de la société.
La vague
de protestation qu’elle a suscité de la part des hommes est la preuve de
l’efficacité de la méthode. En témoignent ces deux exemples. D’abord la
réaction de ce prédicateur qui déclarait sur un ton menaçant que la campagne
n’aurait aucun effet parce que les hommes recourraient aux services des
prostituées. Anticipant sur la parade, les militantes avaient décidé de
dédommager les dames en question pour qu’elles rejoignent le mouvement.
Il y a ensuite la plainte de ce Kenyan qui poursuit en justice le collectif et qui demande
réparation pour le traumatisme qu’il a subi durant la grève.
La grève
du sexe des femmes du Kenya est sans doute inspirée de l’œuvre du dramaturge
grec Aristophane, écrite en 411, Lysistrata. La pièce, jouée sur un mode
humoristique, met en scène le combat d’un groupe de femmes, menée par Lysistrata,
qui déclenche une grève générale du sexe pour faire cesser la guerre que se
livrent Athènes et Sparte depuis 20 ans.
Dans ce combat pour la paix et contre la guerre, les
femmes deviennent les actrices politiques principales en recourant à l’arme
subversive la plus redoutable, non pas pour accéder elles-mêmes au pouvoir,
mais pour rétablir l’ordre et la stabilité.
Avec les femmes du Kenya, la fiction est devenue
réalité. Le scénario a fait rire, a irrité, déclenché les foudres des
conservateurs, rallié ou choqué des femmes, et brisé un tabou. Le slogan
« Réformes contre sexe » n’a pas eu les résultats espérés. Cela tient
sans doute au fait que la guerre que les hommes se font entre eux est d’abord
une affaire de testostérones.
Leïla Babès le 20/05/2009
07 mai 2009
Ordures contre cochons
Les images d’affrontement qui nous sont parvenues
d’Egypte dimanche dernier, entre les forces de police et des éleveurs de porcs,
constituent la scène la plus significative de la rencontre de deux formes de
peur collective : celle de la maladie contagieuse, amplifiée par les
risques de pandémie liés à la grippe porcine, débaptisée depuis, grippe
mexicaine, ou plus précisément en terme épidémiologique, le virus AH1N1, et
celle, plus ancienne, religieuse et culturelle, du porc, comme animal impur. Sur
cette dernière peur, on aurait d’ailleurs tort de la circonscrire aux seuls
peuples musulmans, pas simplement parce qu’elle est partagée par les Juifs,
mais aussi parce qu’elle plonge ses racines dans cette aire civilisationnelle
du Proche-Orient, et dont l’Egypte pharaonique semble représenter le foyer
initial de la prohibition de la consommation de l’animal en question, à partir
du II° millénaire A.J. C’est donc là que les peuples de la région élevaient et
consommaient du porc, et c’est là que l’interdit a pris naissance.
Ces évènements font également penser à un autre type
d’interférence entre le registre des croyances religieuses et celui de la
science, ou plutôt des arguments religieux qui recourent à la science pour
justifier le tabou. Beaucoup de musulmans avancent la thèse de l’origine
infectieuse, ou parasitaire de l’animal, ce qui n’est d’ailleurs pas sans lien
avec la notion d’impureté, dans le but de donner une valeur scientifique à un
interdit alimentaire. On retrouve d’ailleurs cette même explication chez des
théologiens juifs du Moyen Âge.
Enfin, il n’est pas superflu de le souligner, c’est
dans cette même Egypte qui a inventé le tabou que se sont déroulées les émeutes
qui ont opposé dimanche, les coptes, éleveurs de porcs, et les forces de
police, dépêchés sur les lieux pour réquisitionner les bêtes incriminées.
En fait les autorités égyptiennes avaient décidé dès
le 29 avril, de procéder à l'abattage des 350 000 porcs que compte le pays.
Bien que le pays ne soit pas touché par l’épidémie,
que les scientifiques ne cessent de répéter que les élevages de porcs ne sont
pas directement responsables que le cheptel égyptien est sain, et que la
grippe A ne se transmet pas du porc à homme –ce serait même l’inverse puisqu’on
vient d’apprendre que c’est un homme qui vient de contaminer un élevage, au
Mexique, ce qui est un comble-, l’Egypte est le seul Etat à prendre une telle
mesure. Il reste que ce pays ayant été durement frappée par la grippe aviaire, la
décision pourrait aisément se justifier si elle ne visait directement la plus
forte minorité chrétienne du pays, du moins la catégorie la plus pauvre de
cette population qui tire de l’élevage des porcs l’un de ses moyens de
subsistance, l’autre en étant le traitement des ordures du Caire, 20 millions
d’habitants, la ville la plus peuplée d’Afrique et du Moyen-Orient.
Les zabbalîn,
les ramasseurs d’ordures, qu’on appelle pudiquement les chiffonniers, depuis
que Feu sœur Emmanuelle a tenté de leur rendre leur dignité, s’entassent
par dizaines de milliers dans le quartier de Moqattam, dans l’est de la
capitale, et c’est là, dans la saleté et la puanteur qu’hommes, femmes et
enfants trient les ordures collectées dans la ville pour vendre les maigres
profits qu’ils en tirent, recyclant ce qui en reste, faisant œuvre d’utilité
publique en suppléant aux éboueurs officiels, débordés par la tâche. C’est là
aussi que les familles élèvent des porcs, leur deuxième source de revenu. La
réalité des images, insoutenables, rejoint l’imaginaire : saleté et
cochons font bon ménage. Le fait est que ces animaux contribuent eux-mêmes à
recycler une partie des détritus.
Selon toute vraisemblance, l’affrontement de dimanche
qui s’est soldé par des jets de pierres d’un côté et des gaz lacrymogènes, des tirs
de balles en caoutchouc et des arrestations de l’autre côté est une première.
La même résistance organisée ailleurs, à 25 kilomètres au nord du Caire, a obligé les policiers
à abandonner leur mission. Mais on aurait tort de croire que le gouvernement recule
par indulgence pour cette population. Il y a d’abord les conditions
d’application de ces mesures qui révèlent la faible capacité des abattoirs qui
n’ont pu égorger que trois cents cochons par jour. Mais il y a surtout les
déclarations du ministre de la santé qui a reconnu que les autorités ont profité de
l’occasion pour en finir avec l’élevage porcin, et critiqué le
vote du Parlement alors que la mesure était sans rapport avec la grippe.
Effectivement, le rôle des députés Frères musulmans a
été déterminant dans l’adoption du décret. On a même entendu l’interview d’un
responsable de l’organisation islamiste déclarer que c’est l’ensemble des pays
du monde qui devrait éradiquer l’espèce impure et néfaste des cochons.
Là aussi, il serait naïf de n’y voir qu’une
manifestation de l’aversion naturelle des musulmans pour le porc. A travers
l’animal qui n’en est que le symbole, ce sont les Egyptiens de confession
chrétienne qui sont visés, et au-delà, toute idée de différence. Et lorsqu’on
sait à quel point la vision islamiste de la différence est étendue, qu’elle
inclut les musulmans eux-mêmes, à commencer par les femmes, on se dit que le
cochon est décidément une belle aubaine.
Mais la vraie question est celle-ci, du moins, ce
serait celle-ci si l’Egypte était une vraie démocratie, si ces parlementaires Frères
musulmans oeuvraient pour toute la nation au lieu de siéger dans le seul but de
défendre leur stratégie entriste : à quoi sert d’avoir des députés s’ils ne se
préoccupent guère du bien-être, de la survie même de leurs électeurs ? Car
jusque là, aucune indemnité n’a été proposée aux éleveurs de cochons. Rien
d’étonnant à ce qu’ils se défendent bec et ongles.
En fait, ces misérables zabbalîn qui se révèlent moins bêtes qu’il n’y paraît, feraient
pâlir de jalousie la Camorra, la mafia napolitaine qui détient le monopole du ramassage des ordures, puisque leur
devise est devenue : « Pas de cochons, pas de ramassage des
ordures ».
Leïla Babès le 06/05/2009
23 avril 2009
Collectif Cheikh Yassine
L’Eglise islamique de France, la politique, Israël

On croyait la France épargnée par ce type
de manifestation publique. En tous cas, jusqu’ici, malgré leurs divergences
idéologiques, les musulmans qui oeuvrent dans les mosquées, les associations
culturelles et autres organisations islamiques, réglaient leurs différends par
communiqués, déclarations à la presse, ou se contentaient de critiquer leurs
concurrents dans leurs propres cercles. Concurrence, compétition, course pour
la représentation et le leadership : c’est exactement de cela qu’il
s’agit.
La loi de libération des associations de 1981 d’abord, la mascarade qui a conduit ensuite à la mise en place du CFCM en 2003, en ont été les deux détonateurs. Je rappelle simplement, à propos de la création de cette instance, la confusion qui a régné et qui règne encore au sujet de ses prérogatives, entretenue aussi bien par les pouvoirs publics que par les acteurs eux-mêmes, entre sa vocation d’organe chargé de la gestion du culte, et la volonté d’en faire une institution de représentation des musulmans, une Eglise en somme, à l’image de l’Eglise catholique, ce qui est un non-sens, au regard de la tradition musulmane. On comprend dès lors ce que cela a pu engendrer comme ambitions et plans de carrière
Au centre de ces
enjeux de pouvoir : les principaux protagonistes : quelques grandes
mosquées (par leur superficie) et associations regroupées par affiliation
ethnique, régionale ou nationale : comorienne, turque, africaine ; un
mouvement transnational d’origine pakistanaise, obscurantiste et
sectaire : le Tabligh ; une coquille vide, présidée par un personnage
controversé et au verbe haut : la
FNMF ; et enfin, les deux acteurs les plus en vue :
l’UOIF, un mouvement de Frères musulmans qui en met plein la vue en matière
d’organisation des troupes, et la
Grande mosquée de Paris, une vieille institution au statut
controversé, française mais contrôlée par l’Algérie, et d’inspiration libérale,
ces deux critères suffisant à en faire la bête noire de toutes les autres organisations,
par l’entremise de son ex-président, le Dr Dalil Boubaker, dont le propre père,
Si Hamza Boubaker, avait rempli la même charge, en d’autres temps.
Vendredi dernier, à l’heure de la prière, une trentaine de personnes se réclamant du Collectif cheikh Yassine (du nom du guide du Hamas, tué en 2004 par l'armée israélienne à Gaza) a pris d’assaut l’entrée la grande mosquée de Paris, empêchant les fidèles d’accéder à l’établissement, fermé par les forces de sécurité. Le but de l’opération : dénoncer Dalil Boubaker, jugé trop complaisant avec les Juifs de France avec lesquels il dialogue, et ses propos, jugés inacceptables, sur Israël. Le meneur de ce mouvement : un militant marocain, Abdelhakim séfrioui, dont les activités passées, sur fond de conflits avec les municipalités et les élus locaux et de confusion autour du statut légal des associations culturelles ou cultuelles qu’il présidait, le désignent comme imam, éditeur d’ouvrages islamiques, mais aussi ex-trésorier du Conseil des Imams de France (CIF), une organisation dont le président a fait l’objet de poursuites judiciaires pour malversations financières.
Tout semble indiquer que le caractère radical de son action coïncide avec la création de ce Collectif Cheikh Yassine dont le projet est de monter des dossiers de plaintes auprès des instances internationales de justice contre Israël pour crime de guerre contre la population de Gaza.
Mais revenons au coup de force de vendredi. Ce qui s’est passé ensuite rappelle les tristes méthodes du FIS lorsque les émules de Al Belhadj prenaient d’assaut les mosquées pour les transformer en lieux de contestation politique. Sauf que les portes de la mosquée ayant été fermées quarante minutes avant le début du prêche, c’est dans la rue que le leader du Collectif a fait son contre-prêche, fustigeant Dalil Boubaker, l’accusant d’être du côté des criminels de guerre. Après quoi, il a conduit la prière, dans la rue, sous la surveillance des forces de police, pour la foule constituée de ses militants mais aussi des fidèles bloqués à l’extérieur, pour certains médusés, et d’autres séduits.
Et voici ce que
déclarait le responsable de cette manifestation « musclée », le 1°
avril 2003, une semaine avant les élections du CFCM à Nicholas Sarkozy, alors
ministre de l’intérieur, lors d’une rencontre avec le conseil des imams de France :
« Les imams sont les oubliés de la consultation… Ils se réunissent
aujourd’hui pour évoquer un certain nombre de questions liées à leur statut.
Nous espérons que le ministre saura les entendre ».
D’une certaine façon, lorsqu’il disait que la reconnaissance publique des organisations islamiques par le moyen de la création du CFCM permettrait de canaliser les dérives intégristes, Sarkozy n’avait peut-être pas tout à fait tort. Ce qu’il n’a pas prévu, c’est que les frustrations des laissés pour compte de toute cette opération pouvaient conduire au résultat inverse. Comme quoi, au lieu d’être une affaire de conviction, la radicalité et l’outrance ne sont parfois qua la manifestation d’un dépit.
Quant au conflit israélien, il continuera d’alimenter, tant que durera le calvaire du peuple de Gaza, la surenchère à laquelle se livrent ceux qui ont pris la religion comme otage pour parvenir à leurs fins. La cause palestinienne est devenue l’alibi, l’instrument par excellence de tous les démagogues en manque de légitimité, une technique de culpabilisation à l’efficacité avérée, une autre façon de jeter l’anathème, à tel point qu’il n’est plus nécessaire de dire qu’un tel est un mauvais musulman, ou pire, un apostat, il suffit de l’accuser d’intelligence avec l’ennemi israélien, et le tour est joué.
Et que disent les responsables du CFCM sur cet incident ? Absolument rien. Il faut croire qu’ils sont dépassés par leurs propres ambitions de représentation.
Leïla Babès le 22/04/2009
16 avril 2009
Algérianesque
Algérianesque



Tous les spécialistes qui utilisent les enquêtes
chiffrées, de la conception des questionnaires, jusqu’au traitement des
données, en conviennent : rien n’est plus délicat que l’analyse de
l’étude. Croiser les résultats par classe d’âge, par sexe, statut
socio-professionnel, origine géographique, disposer d’études antérieures
fiables pour juger de l’évolution dans le temps, tenir compte de la part de
subjectivité de l’analyste, ne sont pas les moindres des règles à suivre ;
si tant est qu’en amont, toutes les précautions aient été prises comme la
manière de formuler les questions, savoir si celles-ci offrent une large
panoplie de réponses, etc.
On peut évidemment s’en tenir aux grandes lignes qui
nous informent sur le degré d’évolution des sentiments, des opinions, ou des
croyances d’une population.
A la décharge du journaliste pressé, on conviendra
que les simplifications qu’imposent les contraintes de l’information à chaud
sont excusables.
Le problème est que lorsque le sujet porte sur le
devenir d’une grande nation comme l’Algérie, que l’article, publié par le
quotidien le Monde, sous le couvert de l’objectivité qu’autorise la référence à
une enquête scientifique, laisse planer une succession de non-dits,
d’ambiguïtés et de contradictions, on a envie d’y regarder de plus près.
Portant la signature de la correspondante du
quotidien français à Alger, Florence Beaugé, l’article, paru le 9 avril,
s’intitule « Election présidentielle en Algérie sur fond de conservatisme
accru de la société ».
D’entrée de jeu, sur un ton de scoop, les premières
phrases, tombent comme l’annonce d’un drame national : « La société algérienne est plus conservatrice qu'il y a dix
ans et les libertés des femmes sont menacées. Les mentalités ont même régressé ».
Ces affirmations qui mêlent des lieux communs et des
coups d’enfoncement de portes ouvertes, sont censées s’appuyer sur les
résultats d’une étude menée au mois de juin 2008 par le Centre algérois d'information
et de documentation sur les droits de l'enfant et de la femme (Ciddef), et
publiée en mars dernier. Ce que
l’article ne dit pas, c’est que les chiffres de 2000 qui ont permis d’établir
la comparaison, émanent d’une autre source : le Collectif 95
Maghreb-Égalité.
Mais qu’importe. Il est vrai que la plupart des
indicateurs montrent un net recul : sur l’égalité des sexes, le travail
des femmes (seulement 3 hommes sur 10 y sont favorables), l'élection d'une femme à la présidence de la République, le divorce, l’héritage et le voile. Les experts
algériens cités dans l’article le reconnaissent. Les chiffres valident le
sentiment de régression que beaucoup d’algériens éprouvent depuis une décennie.
Pour illustrer ce phénomène de recul de l’adhésion au
principe de l’égalité homme/femmes, l’auteur note qu’un « tiers des
habitants seulement envisage désormais qu'une femme occupe la magistrature
suprême ». Ce qui correspond évidemment aux chiffres révélés. Voyons à
présent ce qu’elle ne dit pas : d’abord que ce recul pourrait bien
s’expliquer par le fait que les Algériens sont désabusés, que malgré le
pluralisme de façade, ils savent que les candidats qui n’appartiennent pas au
système ont peu de chance d’émerger, et ce n’est pas le simulacre du dernier
scrutin qui peut le démentir ; ensuite que l’Algérie reste le seul pays
arabe où une femme se présente depuis deux décennies aux élections
présidentielles sans que ceci ait jamais fait l’objet d’un rejet populaire
manifeste. Voilà qui change tout.
De la même manière, sur un autre chapitre, elle
dénonce les poursuites judiciaires dont sont victime des Algériens de
confession chrétienne. Ce qu’elle ne dit pas, c’est que contrairement à tant
d’autres pays comme le Soudan, l’Arabie saoudite, l’Iran, le Pakistan, et même
l’Egypte, les pays du Maghreb n’ont jamais appliqué la shari’a en matière
d’apostasie, pour utiliser le terme religieux, malgré les pressions des
islamistes.
Voyons à présent ce qu’il en est de la variable
régionale. L’article note que seule la Kabylie échappe à la « vague
rétrograde ». Sans aucune explication. Les kabyles seraient-ils à ce point
différents du reste des Algériens, si naturellement acquis aux thèses libérales
qu’il ne soit pas nécessaire de commenter le fait ? Décidément, le mythe
kabyle a la vie dure.
Les analyses des rédacteurs du rapport de cette
étude, publiées par des sources algériennes, donnent des conclusions autrement
plus nuancées. Ainsi, sur la question de l’accession des femmes à des postes
politiques, on apprend que les personnes qui se disent très favorables représentent
34% chez les adolescents comme chez les adultes, un pourcentage équivalent à celui des enquêtés qui se disent hostiles.
Autre point intéressant à relever : ils
sont 19% à se dire « nettement favorables » à la modernité et à
l’égalité hommes/femmes, même si pourcentage est en recul au profit de la
tendance conservatrice, et de la catégorie, plus floue des hésitants.
Les auteurs du rapport mettent très justement en
évidence les paramètres déterminants dans le positionnement : l’origine
régionale, le sexe, le niveau d’étude et le statut socio-professionnel.
Et surtout, ils se gardent bien de globaliser,
mettant l’accent sur la fracture idéologique qui continue de diviser la société
ainsi que sur les contradictions inhérentes aux systèmes de valeurs qui sont en
jeu.
En fait, l’auteur désigne les causes de cette
régression, dans le passage qui, dénonçant la responsabilité des autorités, souligne
que les confréries, les zaouias, n’ont jamais été autant courtisées qu'au cours
de ces dix dernières années. La question est simple : en quoi les
confréries –courtisées ou non- ont-elles contribué à détériorer l’image des
femmes ? La réponse donnée par la fondatrice du Ciddef, était pourtant on
ne peut plus claire : « Cette enquête confirme ce que nous constatons
sur le terrain. Les femmes paient le prix de dix années de pression
islamiste ».
J’en viens à présent à cette remarque sibylline selon
laquelle il ne fait pas de doute qu’il existe un lien entre cette régression et
la déception causée par l'échec du Front islamique de salut (FIS) à prendre le
pouvoir, et de citer un propos du sociologue Nacer Djabi qui explique très justement que la population ne croit plus à un projet
politique collectif, et qu’elle se replie sur le salut individuel et la réforme
des mœurs. De là à en déduire que c’est la déception causée par l’échec du Fis
qui a poussé la population à compenser en quelque sorte dans le puritanisme,
c’est oublier que ce qui se passe aujourd’hui n’est que le fruit de la
propagande qui a commencé il y a longtemps, et qui continue, sous des formes
diffuses et officielles.
On comprend qu’avec ses contradictions, ses femmes
voilées, ses prêches tonitruants, ses islamistes, ses terroristes mêmes, ses
laïcs, ses féministes qui ont décidément la vie dure, son multipartisme, son
armée et son président à vie, l’Algérie fascine et agace. Le sanglot de l’homme
blanc provoqué par le coup d’arrêt porté au triomphe du FIS, continue sous
d’autres formes : après le « qui tue », il ne reste que le regret
à se mettre sous la dent. Ah, si on avait laissé faire, au moins les choses
seraient claires : l’Algérie aurait choisi la voie toute tracée de
l’archaïsme.
Leïla Babès le 15/04/2009
27 mars 2009
Un appel des intellectuels algériens
Elections présidentielles en Algérie :
un appel des intellectuels algériens
Alors que la
campagne pour les présidentielles s’ouvrait, le 19 mars dernier, le Matin
d’Algérie a publié un appel lancé par un collectif d’universitaires,
de journalistes et de médecins pour « un changement
démocratique », selon les termes employés.
J’aimerais
revenir sur le contenu de ce texte dont les analyses et les points forts me
paraissent aussi adéquats que salutaires, même si certains passages laissent un
sentiment de malaise.
Ces
intellectuels qui se positionnent comme libres et indépendants, en appellent à
la mobilisation pour la démocratie et pour l’instauration d’un véritable Etat
de droit. Comment ne pas se réjouir de ce positionnement clair qui use enfin
sans détours des mots qu’il faut.
On ne peut que
souscrire également à la critique radicale d’un pouvoir «institutionnellement illégitime, politiquement incompétent et moralement
discrédité… qui fonctionne essentiellement sur l’arbitraire, le clientélisme, le laxisme et
la corruption ».
Comment ne pas
être sensible à la juste revendication d’une redistribution des richesses nationales,
de l’égalité citoyenne, du respect des droits de l’Homme et des libertés
individuelles, et de la nécessité de séparer les pouvoirs exécutif, législatif
et judiciaire ?
Le texte en appelle par ailleurs à la désobéissance civile et à l’abstention massive aux élections, ce qui ne manque pas de piment dans le contexte actuel.
Mais ce qui fait l’intérêt du manifeste, ce sont les propositions qui l’accompagnent, et l’appel lancé à l’armée pour soutenir le changement qui devrait s’opérer avec une phase transitoire de deux années maximum.
On connaît des
exemples d’Etat laïques protégés par l’armée, comme c’est le cas de la Turquie, mais des Etats de
droit soutenus par l’institution militaire, voilà qui est novateur. Au-delà de
la boutade, on ne peut qu’apprécier le rappel de la vocation républicaine de
cette composante essentielle de l’Etat, comme institution neutre qui devra au
terme de cette phase, se désengager de la gestion politique.
Enfin, le manifeste en appelle à la constitution d’un gouvernement provisoire secondé par un Conseil des Sages « constitué de personnalités issues du mouvement National, connues pour leur probité, leur intégrité, leur sagesse et leur engagement » et qui aura pour mission de préparer l’élection d’une Assemblée Constituante.
Quoiqu’on puisse penser de ces propositions, force est de reconnaître qu’on ne peut que se féliciter de cette initiative, signée par des personnalités non connues de la société civile, qui apporte un souffle de fraîcheur. En tous cas, le projet qui ne manque pas d’intérêt, mériterait d’être retenu et discuté.
Reste que le texte passe sous silence une question fondamentale : quid des partis fondés sur l’appartenance religieuse ou ethnique ? Il est pour le moins étrange qu’un appel à la l’instauration d’un Etat démocratique fasse l’impasse sur un problème qui a coûté si cher à un pays qui a encore du mal à relever de la tragédie que l’on connaît.
La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le texte fait abondamment référence aux valeurs de l’islamité, l’amazighité et l’arabité, qualifiées de fondements de la nation algérienne, avec cette vague formulation qu’elles ne doivent pas « être instrumentalisés ni être le monopole d’aucun parti ou tendance politique ». Est-ce à dire qu’il faille autoriser malgré tout des partis qui se réclament de l’une ou l’autre, ou de ces trois appartenances, qui sont justement ethniques et religieuses ?
Le pire n’est pas que le texte ne répond pas clairement à la question, c’est qu’il fonde la revendication de la démocratie et de l’Etat de droit sur ces appartenances, comme si ces valeurs étaient définitivement suspectes de trahison communautaire, de conspiration avec l’Occident.
A croire que dans ce pays, toute aspiration légitime aux valeurs de la modernité : la démocratie, les libertés individuelles, l’égalité citoyenne et la séparation des pouvoirs, étaient hypothéquées à jamais par le besoin d’habiller le neuf par du vieux, de les justifier par le rappel du référent identitaire, en somme de marteler ces mêmes slogans dont le pouvoir a usé et abusé quatre décennies durant. Depuis le temps qu’on le leur rappelle, les Algériens ne risquent pas d’oublier ce qu’ils sont, et peut-être qu’à force de le répéter, ont-ils fini par être dégoûtés qu’on mette en pièce leur identité nationale. La nation algérienne ne se décrète pas par des slogans, elle se construit dans la confiance renouée avec ses dirigeants, avec l’espérance, l’éducation, les libertés publiques, et une justice citoyenne.
On aurait aimé que cet appel qui semble renouer avec la rationalité moderne de l’égalité citoyenne, aille jusqu’au bout de la logique qu’impose un Etat de droit au service de la démocratie, pour dire le mot soigneusement éludé, un Etat laïque, c’est-à-dire un Etat tout simplement neutre qui ne saurait être ni islamique, ni amazigh ni arabe, mais l’Etat de tous les Algériens, quelque que soit leurs appartenances individuelles.
Leïla Babès le 25/03/2009
une femme ministre
Une femme ministre en Arabie saoudite

La nomination pour la première fois dans l’histoire de ce pays, d’une
femme, au gouvernement saoudien, sonne comme une révolution. Du moins, c’est la
première impression qui s’en dégage, tant le royaume wahhabite, probablement le
plus misogyne qui soit, fondé par une vision obscurantiste, nous avait habitués
à toutes sortes de discriminations et de vexations à l’égard des femmes.
Dans le cadre d’un important remaniement ministériel, le roi Abdallah a procédé samedi dernier à la nomination de Noura Al-Fayez, au poste de vice-ministre de
l'éducation, enfin, plus exactement, chargée des affaires des filles, ce qui
semble salué par les militants progressistes de ce pays comme une victoire, ce qui peut se comprendre, pour un pays où les femmes n’ont pas
le droit de travailler et dans le meilleur des cas, de parler ou de fréquenter
les mêmes espaces que les hommes, de circuler, de voyager et de se soigner sans
être accompagnées de leur mahram –un mari, père, frère, oncle ou neveu-, de
conduire une voiture, et bien évidemment, sont obligées de porter le
voile, obligation qui incombe d’ailleurs à toutes les femmes, y compris les non
musulmanes qui foulent le sol saoudien, sauf les hôtesses de l’air, les
compagnies aériennes ayant décidé de ne mettre dans les vols à destination de
ce pays, que des stewards, des hommes donc. Ce qui prouve à l’évidence que l’islam n’a rien à voir avec ça puisque
c’est l’ensemble du genre féminin, musulmanes ou pas, qui fait l’objet d’une
névrose obsessionnelle collective.
Dans le royaume des Ibn Séoud, où la redoutable
police des mœurs, la toute puissante commission de la prescription du bien et
de la prévention du mal, du ‘amr bil-ma’rûf wal-nahy ‘an al-munkar, règne d’une
main de fer, comme si cela ne suffisait pas qu’elles soient seulement victimes
de discriminations et de privation grave de liberté, les femmes sont en plus
l’objet d’une véritable diabolisation. En voici quelques exemples :
Prenons d’abord l’interdiction pour les femmes de
conduire des voitures. Hypocritement, les hommes diront toujours que c’est pour
les protéger. En réalité, dans un pays sans transports publics, privées
de ce droit, les femmes, tributaires du bon vouloir de leurs maris, frères ou
pères, sont tout simplement assignées à
ne pas se déplacer, et pour couronner le tout, leur revendication est assimilée
à une incitation au vice. La conduite pour une femme n’est pas seulement un
moyen d’émancipation, elle symbolise l’un des attributs de la virilité et du
pouvoir de l’homme.
On comprend que les
Saoudiennes passent beaucoup de temps sur internet, un refuge tout aussi mal
vu. Il y a un peu plus d’un an, une fatwa leur avait tout bonnement interdit
l’usage d’internet, sauf en présence d’un mahram, je cite « capable de
juger de sa débauche et de sa fourberie ». Cette fatwa faisait suite à une
autre fatwa qui portait sur la même interdiction en raison je cite « de la
perfidie des intentions de la femme ». Pas d’équivoque donc. Si la femme va
sur internet, ce n’est nullement pour s’instruire, s’informer, ou poursuivre
n’importe quel but respectable. De plus, elle est rusée et perfide, elle est
manipulatrice et recourt à des stratagèmes, bref, elle est tout sauf sincère et
digne de confiance, bref c’est le diable en personne. Dans le pays qui contrôle
les lieux saints de l’islam, des religieux prêchent impunément et
officiellement la haine et le mépris des femmes. Qu’on ne s’étonne pas alors
que l’arbitre d’un match amical de football ait refusé en septembre 2007, de
participer au jeu à cause de la présence, dans les gradins, d’une fillette de
12 ans, et que les autorités du stade aient demandé au père de faire sortir
l’enfant.
En
2002, alors que le feu avait pris dans le dortoir d’un collège de filles en
pleine nuit, la police des mœurs intervint pour empêcher la fuite des
adolescentes au motif qu’elles n’étaient pas suffisamment voilées, ce qui
conduisit à la mort dans l’incendie, de quinze d'entre elles. Pour assurer une
meilleure protection des collégiennes, le roi dût placer l’établissement sous
son autorité directe. Il suffit de se rappeler qu’en 1964, le roi Faysal avait
dû faire intervenir la Garde nationale pour ouvrir des écoles, même pas mixtes, juste réservées aux filles.
Même
dans le domaine des pratiques cultuelles où l’islam n’opère aucune différence
entre l’homme et la femme, les autorités saoudiennes trouvent le moyen
d’instaurer des discriminations, comme en 2006 lorsqu’ils ont interdit aux
femmes, officiellement par manque de place, l’accès de l'esplanade entourant la Kaaba. C'est d’ailleurs ce que les
misogynes musulmanes du monde entier disent lorsqu’ils refusent aux femmes
l’accès des mosquées : pas assez de place. Toujours dans le cadre du
pèlerinage, les discriminations sont flagrantes, à commencer par les restrictions
et autre tracasseries infligées aux femmes seules dans l’obtention de
l’autorisation, au motif qu’elle doive voyager avec un mahram. La femme qui
accomplit le pèlerinage est évidemment mal intentionnée ; seule, elle est
une dangereuse tentatrice, et même une prostituée potentielle, accompagnée,
elle est simplement sous bonne garde, empêchée de s’adonner à ses diaboliques
passions. En attendant, les Saoudiens continueront à aller à l’étranger pour
voir des films, les cinémas étant interdits dans leurs pays. Les femmes sont
peut-être diaboliques, mais on n’ose imaginer dans quel état mental les hommes
de se pays doivent se trouver.
Mais revenons à ce qui nous occupe. On comprend qu’étant privées des
libertés les plus élémentaires, les femmes saoudiennes n’aient aucune chance de
prétendre à l’exercice du pouvoir politique. C’est d’ailleurs le cas pour
l’ensemble des pays du Golfe où on compte une femme juge et une femme
ministre du Commerce aux Emirats arabes unis, et une ambassadrice du Bahreïn
aux Etats-Unis qui serait de confession juive.
Pour autant
que l’Arabie saoudite reste prisonnière d’un système archaïque d’autant plus
résistant qu’il fonde le royaume et le légitime, les réformettes actuelles
doivent être prises au sérieux lorsqu’on connaît les orientations libérales de
l’actuel roi, Abdallah, qui a fait de l’émancipation des femmes l’une de ses
priorités.
Noura Al
Fayez, 52 ans, ancienne directrice de l’Institut de
l’administration publique, avait fait ses études aux Etats-Unis.
La
nomination d’une femme ministre est un évènement majeur dont les Saoudiens
libéraux et les femmes bien sûr espèrent qu’il inaugure d’autres avancées futures dans
le domaine de l’émancipation féminine. On pense notamment à toutes ces
femmes diplômées –elles représentent les trois-quarts-, et dont certaines sont
obligées de s’expatrier pour travailler.
Les femmes
sont également redevables au roi d’accéder enfin aux professions
juridiques, aux métiers du tourisme, mais aussi à l’autorisation accordée aux
femmes chefs d’entreprises de voyager sans un accompagnateur masculin, sans
mahram donc, et même l’ouverture à Riyad, d’un hôtel réservé aux femmes. Oui,
il faut savoir qu’étant interdites de voyage et de libre circulation, les
femmes n’ont logiquement pas le droit d’aller dans un hôtel. On ne sait jamais,
on prendrait le risque d’accueillir une fugueuse, ou pire, une fornicatrice.
Il reste
que la féminisation même de la fonction de la nouvelle ministre, en quelque
sorte déléguée du ministre de l’éducation aux affaires des femmes, atteste des
résistances mais aussi des limites de la portée du changement.
En déclarant « Nous avons
longtemps souffert qu’un homme occupe ce poste. La femme connaît les problèmes
et les défis que rencontrent ses concitoyennes », Noura Al Fayez laisse entendre que l’avancée tient au fait qu’une
femme est mieux à même de s’occuper des femmes, autrement dit que cette
division sexuelle du travail favorise les femmes au lieu de les desservir, ce
qui est sûrement vrai dans l’absolu, mais dans la situation présente qui
s’applique à une société fondée sur la ségrégation. sexuelle, ou plus
exactement une société monosexuelle, pour reprendre le concept de Hassan
Al-Banna, mujtama’ ‘infirâdi, une société d’hommes qui condescend avec beaucoup
de réticences à tolérer que la deuxième partie de la société, les femmes,
puissent accéder à quelques miettes, de leur côté, à part, en parallèle, entre
elles. C’est ce schéma ségrégationniste qui se dessine avec l’ouverture d’un
hôtel pour femmes, et surtout la scolarisation scandaleusement tardive des
filles, avec des écoles séparées, et dans le cadre de la réforme déjà amorcée
par l’actuel roi, du projet d’université pour les filles, qui ouvrira en 2010.
Evidemment, notre premier réflexe est de saluer cette
décision qui permettra enfin aux jeunes saoudiennes qui n’ont pas la chance de
voyager, de faire des études supérieures. Mais enfin, séparés pendant toute leur jeunesse et leurs
études, on ne voit pas comment les hommes et les femmes pourraient être amenés
un jour prochain à travailler côte à côte sans développer de graves
pathologies.
Pour autant que les choses bougent, disons que le
clivage hommes/femmes reste déterminant dans une société qui n’est pas prête à
concevoir que le domaine de l’éducation puisse être conçu de manière égale,
abstraite, et universelle.
Détail non
négligeable : c’est la compétence et le mérite personnel qui ont joué dans
la nomination de Noura Al Fayez, comme dans les remaniements opérés, ce qui est un gage de rationalité dans ces
décisions qui touchent quatre ministères sensibles et particulièrement
importants pour les libertés individuelles et la condition et le statut de la
femme, des portefeuilles contrôlés par les religieux les plus
réactionnaires : l’éducation, la justice, la santé et l’information.
On apprend
ainsi le départ du cheikh Saleh
al-Louhaidan, le chef du Conseil supérieur de la magistrature, qui serait à
l’origine du blocage de toutes les tentatives de réformes précédentes. En
septembre dernier, cet homme qui occupait ce poste-clé depuis quarante ans,
n’avait pas hésité à déclarer qu’il fallait exécuter les propriétaires de
chaînes satellitaires qui diffusent des
émissions « immorales ».
Autre limogeage important : celui du chef de la
police des moeurs, la fameuse Commission pour la prévention du bien et la
prévention du mal, cheikh Ibrahim al-Gheith, fonction confiée à Abdel Aziz
al-Houmain.
Le remplacement du directeur de l’organisation des
droits de l’Homme témoigne également du souci du roi de réagir aux critiques et
aux condamnations de l’Arabie saoudite où on compte 102 exécutions
en 2008 et 153 en 2007.
Que
conclure de tout ceci ? Le problème n’est pas de dire non à des réformes,
aussi timides et aussi prudentes et aussi insuffisantes soient-elles, mais de
s’interroger d’une part sur la possibilité pour ce pays d’évoluer en l’absence
d’un chef réformateur, et sur la capacité réelle du roi Abdallah à changer le
pays en profondeur. Dans le fond, qu’un prince éclairé émerge de temps à autre
dans un pays aussi dramatiquement bloqué, n’a rien d’étonnant. Le problème
n’est pas seulement qu’un homme seul n’a pas les ressources suffisantes pour
venir à bout de tout un système, mais l’ironie qui se dégage de cette leçon de
l’histoire : Abdallah, le roi héritier du royaume fondé par et sur
l’alliance entre les Ibn Séoud et l’obscur fondateur du wahhabisme, ne peut pas
délier ce que ses ancêtres ont lié.
Abdallah a
beau être le monarque d’un pays qui porte le nom de sa famille, qui a été fondé
par sa famille, celle-là même qui détient les postes de décision les plus
importants, il lui faudra une longévité importante, beaucoup de courage et de
détermination et une forte dose de chance, pour réussir à ébranler l’édifice
construit par son arrière grand-père et qui est devenu le géant qu’on connaît
aujourd’hui, grâce à une poignée de prédicateurs bédouins et beaucoup de
pétrole.
Leïla Babès le 18/02/2009

