Le blog de Leïla Babès

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01 novembre 2009

Kadhafi à l’ONU

 

Kadhafi à l’ONU : la malédiction des peuples du sud

images_Kadhafi

 

Kadhafi nous avait habitués à toutes sortes d’excentricités. On connaissait son look invraisemblable, ses déclarations tonitruantes, sa mégalomanie, et sa tente de bédouin. Il y a un peu de tout cela dans la dernière fantaisie du dirigeant libyen, qui vient de participer à l’assemblée des Nations unies. Cette fois, il s’est résigné à loger dans des bâtiments en dur, appartenant à la mission libyenne à Manhatan, après avoir successivement échoué à planter sa tente à Central Park en plein New York, sur un terrain, dans le New Jersey où il possède une propriété, et enfin à Bedford, dans le parc de la propriété d’un milliardaire.

 

Les dernières frasques du président libyen concernent tout simplement le discours dont il nous a gratifiés mercredi dernier à la tribune des Nations unies.

 

C’est un Kadhafi au visage bouffi, bafouillant, cherchant l’inspiration dans des papiers chiffonnés qu’il jetait par-dessus son épaule, qui s’est donné en spectacle devant une assistance étourdie par un discours-fleuve, aussi incohérent qu’ennuyeux.

 

Mais le clou du spectacle reste l’effondrement, au sens propre comme au figuré, de son interprète, qui a jeté l’éponge au bout de 75 minutes de discours, criant en arabe, en direct, et dans le micro : « Je n'en peux plus ! », se faisant remplacer au pied levé par un autre confrère de la délégation libyenne. On n’ose imaginer ce qui aurait pu arriver à l’un de ces 25 interprètes arabophones des Nations-Unies, si Kadhafi n’avait pas imposé les siens, pourtant censés plus à même de décrypter le galimatias en dialecte libyen de leur chef.  Le pauvre garçon à qui incomba cette lourde tâche, fut littéralement terrassé par les onomatopées, les chuchotements et les grognements qui ponctuaient un discours lui-même décousu. Il paraîtrait même que son remplaçant qui n’a assuré que les vingt dernières minutes, a failli subir le même sort.

 

Il est vrai qu’au bout d’une heure, Kadhafi a déclaré être fatigué en raison des effets du décalage horaire. Pourtant, à voir cette image saisissante d’un chef d’Etat empêtré dans un énoncé des plus confus, on se demande si le président libyen s’est simplement livré à une parodie de discours par pure provocation, ou s’il a encore toutes ses facultés mentales, ceci n’empêchant pas cela, au demeurant.

 

Sur le fond, Kadhafi a fait des propositions qui n’étaient pas toutes farfelues, loin s’en faut. Je passe sur les appels de type provocatoire comme la libération du président/trafiquant de drogue panaméen, Manuel Noriega, entre dictateurs, il faut s’entraider, n’est-ce pas ? Je ne m’arrêterais pas non plus sur la réouverture du dossier de l’assassinat de Kennedy et de Marthin Luther King, qui sont autant d’épées dans l’eau, ni sur le transfert du siège des Nations Unies de New York vers la Chine ou l'Inde, trop chimérique, en tous cas, déraisonnable quant au choix du premier pays, et prématuré pour ce qui est du second. Pas plus que je ne commenterais son idée que la grippe A est une arme militaire. La seule précision à apporter concerne la comparaison qu’il fait entre les Taliban qui ont selon lui le droit d’instaurer un Etat religieux, avec le Vatican. C’est d’ailleurs Kadhafi lui-même qui tombe dans son propre piège en posant la question : « Le Vatican constitue-t-il un danger pour nous? Non ! ». Précisément, le Vatican n’est un danger pour personne, parce qu’il a beau être un Etat, c’est un Etat qui ne gouverne pas les catholiques qui sont citoyens de leurs propres pays et qui restent libres, en vertu de l’ensemble des droits individuels dont ils disposent, d’adhérer ou non à la doctrine, et de pratiquer ou non. Lorsque les pays d’islam offriront les mêmes garanties, les Taliban et leurs émules ne seront plus qu’un souvenir, à l’instar de l’inquisition, des bûchers de sorcières et de la persécution des hérétiques.

 

Mais venons-en au point central du discours : la diatribe lancée contre les Nations-Unies. Kadhafi accuse l’institution de n’avoir pas été capable d’empêcher 65 guerres depuis sa création en 1945, et qualifie le Conseil de sécurité, de « Conseil de la terreur ». Mais passons sur la provocation. Sur le fond, sa proposition d’abolir le droit de veto conféré aux cinq membres permanents (Chine, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne et Russie), et/ou l’ouverture du Conseil de sécurité à de nouveaux membres, ne manque pas de pertinence.

 

Le président français, Nicolas Sarkozy, qui a pris la parole après lui, n’a d’ailleurs pas caché qu’il était lui-même favorable à la désignation de nouveaux pays comme membres permanents, en proposant un pays africain, un pays d’Amérique du sud, l'inde, le Japon et l'Allemagne, faisant dépendre la légitimité des Nations Unies d’une telle réforme.

 

La deuxième proposition qui retient l’attention est la création d’un Etat unique qui rassemblerait Juifs, musulmans, et chrétiens, en place et lieu d’Israël, qui s’appellerait « Isratine ». Le projet qui n’est d’ailleurs pas nouveau, mais guère réaliste dans l’état actuel des choses, Kadhafi l’envisage dans un cadre communautariste, à l’exemple du Liban.

 

On ne discutera pas non plus ce point, l’intérêt ici n’est pas tant de décrypter ce qui s’est dit dans l’enceinte des Nations-Unies, que de rappeler, à travers le cas de Kadhafi, à quel point la cause des peuples du sud, et tout particulièrement les peuples arabes et musulmans, peut être desservie par leurs propres dirigeants. Pour ne prendre que cet exemple, la proposition de fédérer israéliens et palestiniens dans un même Etat démocratique est une bouffée d’oxygène, comparée aux sempiternelles jérémiades contre Israël auxquelles les dirigeants arabes nous ont habitués, il suffit d’avoir à l’esprit les déclarations antisémites de l’égyptien Farouk Hosni qui lui ont valu d’échouer à prendre la direction de l’Unesco, ou mieux encore, la croisade contre Israël à laquelle s’est encore livré Ahmadinéjad, dans la même enceinte, et le même jour.
Tout ça pour dire que même lorsqu’il dit des choses sensées, un Kadhafi ne sera jamais pris au sérieux. D’abord à cause de cette désinvolture faite d’arrogance et de manque de sérieux : comme de balancer ses notes aux quatre vents, ou pire encore, de mettre Obama dans l’embarras en l’appelant « mon fils », à l’heure où le président américain a beaucoup de mal à faire passer sa réforme de la santé pour donner une protection sociale à quelques 40 millions de laissés pour compte. Déjà qu’il passe pour un communiste et qu’il est soupçonné d’être malgré tout musulman, voilà qui donnera du grain à moudre à ses détracteurs.

 

Ensuite, parce que Kadhafi, comme beaucoup de dirigeants arabes et musulmans, incapables de quitter le registre de l’émotionnel, plus d’ailleurs par démagogie et par populisme que par conviction véritable, attaque, provoque et choque au lieu de défendre son point de vue ou la cause des peuples qu’il prétend représenter en s’élevant à la hauteur du langage diplomatique.

 

Lorsqu’ils seront à même de relever ce défi civilisationnel, les représentants des pays du sud seront applaudis par ceux-là même qu’ils fustigent, au lieu de les voir quitter la salle, les uns après les autres.

 


Leïla Babès le 30/09/2009

 


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12 septembre 2009

Le mythe kabyle et l’Arabie Saoudite

 

Le mythe kabyle et l’Arabie Saoudite

 

Décidément, le mythe kabyle a la vie dure. Cette fois il ne s’agit pas de l’imagerie coloniale, mais de la représentation arabo-musulmane, mais au fond assez analogue, qui voit dans le berbère le modèle du rebelle mal islamisé.

Lorsque le problème est circonscrit au contexte algéro-algérien, les choses sont déjà exécrables, mais dès lors qu’un autre pays s’en mêle, de surcroît par sa représentation diplomatique, cela devient carrément intolérable.

Dans sa livraison du 14 août, le quotidien algérien El Watan parlait de « Grave ingérence wahhabite » à propos de la distribution de l’envoi d’exemplaires du Coran aux directions régionales des affaires religieuses de Tizi Ouzou et de Béjaïa, respectivement, les capitales de la grande et de la petite Kabylie. Sans doute les émules de Muhammad ibn Abd al-Wahhâb ont-ils pensé que les deux autres régions berbères, les Aurès et le Mzab, n’en avaient pas besoin, la première parce qu’elle avait été le fief du réformisme musulman, et la seconde parce qu’elle est le territoire des pieux et puritains ibadites depuis un millénaire.

Mais passons sur le camouflet diplomatique qui consiste à distribuer directement des exemplaires du Coran à des services départementaux comme si l’ambassade d’Arabie saoudite était le ministère de tutelle. Peut-être pense t-on dans le pays du wahhabisme, qu’en cette matière, ils peuvent agir comme tel en toute impunité, parce qu’ils détiennent le monopole de la parole sur l’islam au motif qu’ils hébergent –disons plutôt qu’ils ont annexé-, les lieux saints.

Ce qu’il importe de retenir, c’est d’abord le fait que cette opération n’émane pas de l’une de ces organisations transnationales qui s’activent dans la prédication sauvage, mais d’une instance gouvernementale, de la représentation même de l’Etat saoudien, quoiqu’il soit établi de longue date que ce pays est leur principal bailleur de fonds, en finançant directement ou indirectement l’ensemble ou presque, des mouvements islamistes du monde, qu’ils fussent wahabites ou non. Ce qui n’en donne que plus de poids à cette intervention directe. Ensuite, de ce point de vue là, et pour ne parler que du seul exemple de l’Algérie, l’Arabie saoudite en a assez fait, la triste épopée du FIS et son cortège de malheurs est encore dans toutes les mémoires.

Mais il faut croire que les saoudiens se sentent missionnaires dans l’âme. Le mythe des berbères qui ont apostasié 12 fois comme nous l’avait si bien martelé Ibn Khaldoun, le souvenir de la reine des Aurès Al-Kahéna, les révoltes kharijites, les Fatimides shiites, le mythe colonial des kabyles, ces lointains cousins des romains que la France a cru bon d’évangéliser, leur révolte post-coloniale et leur farouche attachement à leur amazighité, tout ça a dû marquer la perception arabe des peuples du Maghreb, cet Occident musulman du bout des lèvres, si longtemps méprisé, classé en tête de liste des pays à réislamiser perpétuellement.

Les ‘Uqba ibn Nâfa’, Omeyyades, Abbassides, Idrissides, Aghlabides, Almoravides, Almohades, mudjahidines  et autres réformistes Ibnbadistes, sans compter les centaines de ulama que le Maghreb a produits, tous des amateurs, place au vrai islam.

Les wahhabites pensaient-ils que les Algériens étaient incapables de se procurer eux-mêmes des Corans, ou que leurs Corans étaient différents ? Il faut savoir qu’en plus d’avoir distribué des exemplaires du Coran, ils ont ajouté des ouvrages de tafsîrs, d’exégèse. Imaginons donc des Algériens qui n’ont jamais lu le Coran –oui car sinon pourquoi le leur envoyer-, et qui se plongent pour la première fois de leur vie dans la lecture de ce texte dont ils ignorent tout, il faut bien leur donner les clefs de compréhension. Car dans leur entourage, et à supposer que la seule lecture du texte leur donne l’illumination, comme ‘Umâr ibn al-Khattâb, ils ne trouveront sans doute personne pour les éclairer dans ces régions incultes de mécréants. Mais de quels tafsîrs s’agit-il ? Des exégètes classiques ou revus et corrigés par quelques obscurs prédicateurs salafistes ?

Mais peu importe. Il faut croire que l’Algérie représente le maillon faible du Maghreb. Car comment expliquer cet acte d’ingérence lorsqu’on sait que la distribution du Coran est soumise à une stricte réglementation, ce que la chancellerie saoudienne ne pouvait raisonnablement ignorer. Il faut bien admettre que les Saoudiens ont cru pouvoir agir en toute impunité. Pour autant que les faits se soient produits en l’absence d’une réelle complicité de la part des autorités –du moins, c’est ce qu’on espère-, et si celles-ci n’ont pas réagi comme il se doit à cet acte pour le moins inacceptable, alors cela signifie le mythe kabyle est largement partagé par les milieux officiels algériens. Dans tous les cas, ce n’est pas en injectant du salafisme qu’on pourra contrebalancer la prédication évangélique. A moins de vouloir transformer la région en poudrière.

 

Leïla Babès le 26/08/2009


 

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07 juin 2009

Apprentis sorciers

Apprentis sorciers d’extrême-droite

 

S’il est vrai que les élections européennes n’ont jamais vraiment passionné les électeurs français, ce n’est pas la morosité dans laquelle s’est déroulée l’actuelle campagne qui leur donnera envie de se rendre aux urnes dimanche prochain, pour élire leurs députés.

Une majorité essoufflée qui ne parvient pas à mobiliser, une opposition sans chef et sans projet, bref, des partis qui peinent à mobiliser, et à l’exception des verts, particulièrement engagés sur les questions qui touchent à l’Europe, rien d’étonnant à ce que les français ne se sentent guère concernés.

C’est durant ces périodes de déprime que les extrêmes se constituent ou renaissent de leurs cendres. Il ne s’agit pas cette fois du Front national, mais d’une liste qui se présente en Ile de France, sous le label antisioniste.

A la tête de cette liste : l’humoriste Dieudonné M’bala M’bala, plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale, propos injurieux et antisémites, Alain Soral, un ancien communiste passé par le Front national, et Yahia Gouasmi, une cinquantaine d’années, leader d’une association chiite, le Centre Zahra, et fondateur du Parti antisioniste, créé pendant les attaques israéliennes sur Gaza.

Dans ce cocktail détonnant conduit par un métis de père camerounais, plus connu pour son outrance que pour ses sketches, un journaliste attiré par les extrêmes (de gauche comme de droite), et un militant associatif Maghrébin chiite inconnu jusqu’ici, mais dont on dit qu’il est téléguidé par l’Iran, quel est donc le rapport avec le sionisme dans ces élections européennes ?  

Dans les discours de ces trois militants, il y a même leitmotiv : le lobby sioniste. C’est Yahia Gouasmi, sans doute parce qu’il apporte la caution arabe musulmane, qui exprime le mieux le projet de cette coalition hétéroclite.

Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une déclaration de guerre aux Juifs –bien qu’ils se défendent de tout antisémitisme-, adossée à la bonne vieille thèse du complot sioniste mondial. En résumé, et pour reprendre les propres termes de l’auteur de ce discours : les sionistes sont partout, ils ont gangréné la société française, ils gèrent tout, contrôlent le gouvernement, les médias, l’éducation et l’ensemble de la vie. Derrière chaque problème, il y a les sionistes lesquels sont responsables de tout, même des divorces. Ils sont venus d’Israël, ont importé le conflit, et à présent ils menacent la paix civile avec leurs manifestations.

La France et l’Europe qui soutiennent Israël, sont de ce fait responsables des crimes perpétrés contre le peuple palestinien.

Voilà pour l’essentiel. On aurait pu s’attendre, de la part d’un arabe ou d’un musulman, particulièrement touché par la cause qu’il prétend défendre, à un projet d’aide aux Palestiniens, à contribuer par exemple à la création d’un Etat, au lieu de cette rhétorique de haine et de paranoïa.

Trois choses frappent dans ce discours : d’abord à aucun moment, l’homme ne parle des Juifs comme de citoyens français, au contraire, l’opposition qu’il établit entre les sionistes et les Français renvoie l’ensemble des Juifs à un statut d’allogènes, d’étrangers. Ensuite, il y a le ton apocalyptique du désastre annoncé, comme l’indique le qualificatif de « bête immonde », référence biblique à l’Apocalypse de Jean, et à la fois à l’expression du dramaturge allemand Brecht, qui la réservait au fascisme.

Et enfin, alors même qu’il accuse les Juifs d’avoir transposé le conflit israélo-palestinien sur le sol français, c’est à une véritable guerre de religions qu’il en appelle, en s’adressant aux chrétiens qu’il compare aux Palestiniens et entend rallier à sa cause. En fait, il n’y a pas de place pour les citoyens dans cette vision du monde, mais une ligne de fracture entre les sionistes –le terme est évidemment un euphémisme politiquement correct pour Juifs-, et les autres, les musulmans d’abord, qu’il prétend représenter, même s’il ambitionne avant tout d’unifier les chiites de France, et les chrétiens qu’ils présentent comme les vrais français, victimes des Juifs. Le but étant, de « résister et d’extraire les racines de ce mal », d’aider notre nation à « se libérer en adhérant à ce nouveau parti politique libérateur et antisioniste ». Dire que le centre chiite Zahra, dont il est le fondateur, se présente comme un « centre de conciliation pour la mémoire de l’homme », voilà qui est un comble. En fait, le slogan de cette association : la prescription du convenable et l’interdiction du blâmable : al ‘amr bil-ma’rûf, wal-nayh ‘an al munkar. Et pour finir, l’homme se veut, excusez du peu, le représentant du renouveau de la conscience nationale.

Que conclure de tout ceci ? Certes, il ne s’agit là que d’un groupuscule, une alliance hétéroclite d’extrémistes en tous genres, et si Claude Guéant, le secrétaire général de l'Elysée n’avait pas il y a quelques semaines, évoqué une possible interdiction de cette liste, vainement d’ailleurs puisqu’elle a été finalement autorisée, créant ainsi la polémique, peu de gens auraient eu vent de son existence.

En attendant, elle a reçu le soutien, depuis sa cellule, du terroriste Carlos, et du président du front national, Jean-Marie Le Pen.

S’agissant de ce parti antisioniste dont la fonction est de servir de caution tout à la fois religieuse et communautaire et d’argument de la victime empirique, on est frappé par le contraste entre la représentation réelle de ce mouvement –insignifiante pour tout dire-, et l’agressivité du discours, l’arrogance même de l’offensive. Que dire de plus à par ce constat affligeant : l’islam n’en peut plus d’être instrumentalisé par toutes sortes d’apprentis-sorciers : pouvoirs, clergés, terroristes, tueurs en série, psychopathes, dictateurs, fascistes, antisémites, délinquants, convertis de la dernière heure, opportunistes en tous genres et aventuriers politiques.

 

Leïla Babès le 03/06/2009


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26 mai 2009

Lysistrata

Lysistrata au Kenya

 

Dans la série intitulée « Guerre des sexes, les femmes s’organisent », et après l’Egypte, c’est du Kenya qu’il s’agit à présent. Mais à la différence des femmes du Caire qui font l’objet de harcèlement sexuel, l’action des Kenyanes est sans rapport direct avec leur statut de victimes, et c’est ce qui fait son originalité.

A l’initiative d’un collectif d’associations, dont l’Organisation de développement des femmes et la Fédération des avocates kenyanes, un appel pour « une semaine d’abstinence sexuelle » a été lancé au début du mois de mai pour inciter les hommes politiques à faire taire leurs différends et initier les réformes promises. Cet appel au boycott du devoir conjugal –pour dire les choses en des termes plus appropriés à la perception des hommes-, loin de se justifier par une quelconque revendication féministe, se veut à la fois instrument de pression et technique de sensibilisation.

Le mouvement est un cri de révolte contre la paralysie du pays provoquée par la guéguerre à laquelle se livrent le président Mwai Kibaki, et son premier ministre, Raila Odinga, et dont la rivalité, au cours des élections présidentielles de décembre 2007, avait provoqué 1500 morts et le déplacement de 300 000 réfugiés. Lors du scrutin, Le premier ministre avait accusé le président sortant de fraude électorale, avant de signer un accord pour s’associer avec lui à un gouvernement de coalition.

Ces militantes qui demandent tout particulièrement aux épouses des deux hommes de les aider dans cette tâche, ont d’ailleurs reçu le soutien de la femme du premier ministre.

Il faut dire que l’argument des initiatrices du mouvement qui consiste à dire que l’étendue de la crise politique et économique que traverse le pays ne devrait pas laisser le temps aux dirigeants de penser à autre chose, est sans faille.

Arguant du fait que les grèves de la faim étaient devenues trop banales pour être réellement efficaces, les organisatrices qui déclarent que de nombreux hommes n’hésitent pas à battre leurs épouses pour les obliger à avoir des rapports sexuels, estiment qu’en s’attaquant à cela même que les hommes tiennent pour un droit naturel et indiscutable, elles les feraient réfléchir.

Pour autant que l’opération n’ait pas produit les effets escomptés au sommet de l’Etat, elle n’en a pas moins provoqué un vif débat au sein de la société.

La vague de protestation qu’elle a suscité de la part des hommes est la preuve de l’efficacité de la méthode. En témoignent ces deux exemples. D’abord la réaction de ce prédicateur qui déclarait sur un ton menaçant que la campagne n’aurait aucun effet parce que les hommes recourraient aux services des prostituées. Anticipant sur la parade, les militantes avaient décidé de dédommager les dames en question pour qu’elles rejoignent le mouvement.

Il y a ensuite la plainte de ce Kenyan qui poursuit en justice le collectif et qui demande réparation pour le traumatisme qu’il a subi durant la grève.

La grève du sexe des femmes du Kenya est sans doute inspirée de l’œuvre du dramaturge grec Aristophane, écrite en 411, Lysistrata. La pièce, jouée sur un mode humoristique, met en scène le combat d’un groupe de femmes, menée par Lysistrata, qui déclenche une grève générale du sexe pour faire cesser la guerre que se livrent Athènes et Sparte depuis 20 ans.

Dans ce combat pour la paix et contre la guerre, les femmes deviennent les actrices politiques principales en recourant à l’arme subversive la plus redoutable, non pas pour accéder elles-mêmes au pouvoir, mais pour rétablir l’ordre et la stabilité.

Avec les femmes du Kenya, la fiction est devenue réalité. Le scénario a fait rire, a irrité, déclenché les foudres des conservateurs, rallié ou choqué des femmes, et brisé un tabou. Le slogan « Réformes contre sexe » n’a pas eu les résultats espérés. Cela tient sans doute au fait que la guerre que les hommes se font entre eux est d’abord une affaire de testostérones.

 

Leïla Babès le 20/05/2009


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07 mai 2009

Ordures contre cochons

 

 Egypte : ordures contre cochons


cochons
 

Les images d’affrontement qui nous sont parvenues d’Egypte dimanche dernier, entre les forces de police et des éleveurs de porcs, constituent la scène la plus significative de la rencontre de deux formes de peur collective : celle de la maladie contagieuse, amplifiée par les risques de pandémie liés à la grippe porcine, débaptisée depuis, grippe mexicaine, ou plus précisément en terme épidémiologique, le virus AH1N1, et celle, plus ancienne, religieuse et culturelle, du porc, comme animal impur. Sur cette dernière peur, on aurait d’ailleurs tort de la circonscrire aux seuls peuples musulmans, pas simplement parce qu’elle est partagée par les Juifs, mais aussi parce qu’elle plonge ses racines dans cette aire civilisationnelle du Proche-Orient, et dont l’Egypte pharaonique semble représenter le foyer initial de la prohibition de la consommation de l’animal en question, à partir du II° millénaire A.J. C’est donc là que les peuples de la région élevaient et consommaient du porc, et c’est là que l’interdit a pris naissance.

Ces évènements font également penser à un autre type d’interférence entre le registre des croyances religieuses et celui de la science, ou plutôt des arguments religieux qui recourent à la science pour justifier le tabou. Beaucoup de musulmans avancent la thèse de l’origine infectieuse, ou parasitaire de l’animal, ce qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec la notion d’impureté, dans le but de donner une valeur scientifique à un interdit alimentaire. On retrouve d’ailleurs cette même explication chez des théologiens juifs du Moyen Âge.

Enfin, il n’est pas superflu de le souligner, c’est dans cette même Egypte qui a inventé le tabou que se sont déroulées les émeutes qui ont opposé dimanche, les coptes, éleveurs de porcs, et les forces de police, dépêchés sur les lieux pour réquisitionner les bêtes incriminées.

En fait les autorités égyptiennes avaient décidé dès le 29 avril, de procéder à l'abattage des 350 000 porcs  que compte le pays.

Bien que le pays ne soit pas touché par l’épidémie, que les scientifiques ne cessent de répéter que les élevages de porcs ne sont pas directement responsables que le cheptel égyptien est sain,  et que la grippe A ne se transmet pas du porc à homme –ce serait même l’inverse puisqu’on vient d’apprendre que c’est un homme qui vient de contaminer un élevage, au Mexique, ce qui est un comble-, l’Egypte est le seul Etat à prendre une telle mesure. Il reste que ce pays ayant été durement frappée par la grippe aviaire, la décision pourrait aisément se justifier si elle ne visait directement la plus forte minorité chrétienne du pays, du moins la catégorie la plus pauvre de cette population qui tire de l’élevage des porcs l’un de ses moyens de subsistance, l’autre en étant le traitement des ordures du Caire, 20 millions d’habitants, la ville la plus peuplée d’Afrique et du Moyen-Orient.

Les zabbalîn, les ramasseurs d’ordures, qu’on appelle pudiquement les chiffonniers, depuis que Feu sœur Emmanuelle a tenté de leur rendre leur dignité, s’entassent par dizaines de milliers dans le quartier de Moqattam, dans l’est de la capitale, et c’est là, dans la saleté et la puanteur qu’hommes, femmes et enfants trient les ordures collectées dans la ville pour vendre les maigres profits qu’ils en tirent, recyclant ce qui en reste, faisant œuvre d’utilité publique en suppléant aux éboueurs officiels, débordés par la tâche. C’est là aussi que les familles élèvent des porcs, leur deuxième source de revenu. La réalité des images, insoutenables, rejoint l’imaginaire : saleté et cochons font bon ménage. Le fait est que ces animaux contribuent eux-mêmes à recycler une partie des détritus.

Selon toute vraisemblance, l’affrontement de dimanche qui s’est soldé par des jets de pierres d’un côté et des gaz lacrymogènes, des tirs de balles en caoutchouc et des arrestations de l’autre côté est une première. La même résistance organisée ailleurs, à 25 kilomètres au nord du Caire, a obligé les policiers à abandonner leur mission. 

Mais on aurait tort de croire que le gouvernement recule par indulgence pour cette population. Il y a d’abord les conditions d’application de ces mesures qui révèlent la faible capacité des abattoirs qui n’ont pu égorger que trois cents cochons par jour. Mais il y a surtout les déclarations du ministre de la santé qui a reconnu que les autorités ont profité de l’occasion pour en finir avec l’élevage porcin, et critiqué le vote du Parlement alors que la mesure était sans rapport avec la grippe. 

Effectivement, le rôle des députés Frères musulmans a été déterminant dans l’adoption du décret. On a même entendu l’interview d’un responsable de l’organisation islamiste déclarer que c’est l’ensemble des pays du monde qui devrait éradiquer l’espèce impure et néfaste des cochons.

Là aussi, il serait naïf de n’y voir qu’une manifestation de l’aversion naturelle des musulmans pour le porc. A travers l’animal qui n’en est que le symbole, ce sont les Egyptiens de confession chrétienne qui sont visés, et au-delà, toute idée de différence. Et lorsqu’on sait à quel point la vision islamiste de la différence est étendue, qu’elle inclut les musulmans eux-mêmes, à commencer par les femmes, on se dit que le cochon est décidément une belle aubaine.

Mais la vraie question est celle-ci, du moins, ce serait celle-ci si l’Egypte était une vraie démocratie, si ces parlementaires Frères musulmans oeuvraient pour toute la nation au lieu de siéger dans le seul but de défendre leur stratégie entriste : à quoi sert d’avoir des députés s’ils ne se préoccupent guère du bien-être, de la survie même de leurs électeurs ? Car jusque là, aucune indemnité n’a été proposée aux éleveurs de cochons. Rien d’étonnant à ce qu’ils se défendent bec et ongles.

En fait, ces misérables zabbalîn qui se révèlent moins bêtes qu’il n’y paraît, feraient pâlir de jalousie la Camorra, la mafia napolitaine qui détient le monopole du ramassage des ordures, puisque leur devise est devenue : « Pas de cochons, pas de ramassage des ordures ».  
 

Leïla Babès le 06/05/2009





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23 avril 2009

Collectif Cheikh Yassine

L’Eglise islamique de France, la politique, Israël

 

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On croyait la France épargnée par ce type de manifestation publique. En tous cas, jusqu’ici, malgré leurs divergences idéologiques, les musulmans qui oeuvrent dans les mosquées, les associations culturelles et autres organisations islamiques, réglaient leurs différends par communiqués, déclarations à la presse, ou se contentaient de critiquer leurs concurrents dans leurs propres cercles. Concurrence, compétition, course pour la représentation et le leadership : c’est exactement de cela qu’il s’agit.

La loi de libération des associations de 1981 d’abord, la mascarade qui a conduit ensuite à la mise en place du CFCM en 2003, en ont été les deux détonateurs. Je rappelle simplement, à propos de la création de cette instance, la confusion qui a régné et qui règne encore au sujet de ses prérogatives, entretenue aussi bien par les pouvoirs publics que par les acteurs eux-mêmes, entre sa vocation d’organe chargé de la gestion du culte, et la volonté d’en faire une institution de représentation des musulmans, une Eglise en somme, à l’image de l’Eglise catholique, ce qui est un non-sens, au regard de la tradition musulmane. On comprend dès lors ce que cela a pu engendrer comme ambitions et plans de carrière

Au centre de ces enjeux de pouvoir : les principaux protagonistes : quelques grandes mosquées (par leur superficie) et associations regroupées par affiliation ethnique, régionale ou nationale : comorienne, turque, africaine ; un mouvement transnational d’origine pakistanaise, obscurantiste et sectaire : le Tabligh ; une coquille vide, présidée par un personnage controversé et au verbe haut : la FNMF ; et enfin, les deux acteurs les plus en vue : l’UOIF, un mouvement de Frères musulmans qui en met plein la vue en matière d’organisation des troupes, et la Grande mosquée de Paris, une vieille institution au statut controversé, française mais contrôlée par l’Algérie, et d’inspiration libérale, ces deux critères suffisant à en faire la bête noire de toutes les autres organisations, par l’entremise de son ex-président, le Dr Dalil Boubaker, dont le propre père, Si Hamza Boubaker, avait rempli la même charge, en d’autres temps.

Vendredi dernier, à l’heure de la prière, une trentaine de personnes se réclamant du Collectif cheikh Yassine (du nom du guide du Hamas, tué en 2004 par l'armée israélienne à Gaza) a pris d’assaut l’entrée la grande mosquée de Paris, empêchant les fidèles d’accéder à l’établissement, fermé par les forces de sécurité. Le but de l’opération : dénoncer Dalil Boubaker, jugé trop complaisant avec les Juifs de France avec lesquels il dialogue, et ses propos, jugés inacceptables, sur Israël. Le meneur de ce mouvement : un militant marocain, Abdelhakim séfrioui, dont les activités passées, sur fond de conflits avec les municipalités et les élus locaux et de confusion autour du statut légal des associations culturelles ou cultuelles qu’il présidait, le désignent comme imam, éditeur d’ouvrages islamiques, mais aussi ex-trésorier du Conseil des Imams de France (CIF), une organisation dont le président a fait l’objet de poursuites judiciaires pour malversations financières.

Tout semble indiquer que le caractère radical de son action coïncide avec la création de ce Collectif Cheikh Yassine dont le projet est de monter des dossiers de plaintes auprès des instances internationales de justice contre Israël pour crime de guerre contre la population de Gaza.

Mais revenons au coup de force de vendredi. Ce qui s’est passé ensuite rappelle les tristes méthodes du FIS lorsque les émules de Al Belhadj prenaient d’assaut les mosquées pour les transformer en lieux de contestation politique. Sauf que les portes de la mosquée ayant été fermées quarante minutes avant le début du prêche, c’est dans la rue que le leader du Collectif a fait son contre-prêche, fustigeant Dalil Boubaker, l’accusant d’être du côté des criminels de guerre. Après quoi, il a conduit la prière, dans la rue, sous la surveillance des forces de police, pour la foule constituée de ses militants mais aussi des fidèles bloqués à l’extérieur, pour certains médusés, et d’autres séduits.

Et voici ce que déclarait le responsable de cette manifestation « musclée », le 1° avril 2003, une semaine avant les élections du CFCM à Nicholas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, lors d’une rencontre avec le conseil des imams de France : « Les imams sont les oubliés de la consultation… Ils se réunissent aujourd’hui pour évoquer un certain nombre de questions liées à leur statut. Nous espérons que le ministre saura les entendre ».

D’une certaine façon, lorsqu’il disait que la reconnaissance publique des organisations islamiques par le moyen de la création du CFCM permettrait de canaliser les dérives intégristes, Sarkozy n’avait peut-être pas tout à fait tort. Ce qu’il n’a pas prévu, c’est que les frustrations des laissés pour compte de toute cette opération pouvaient conduire au résultat inverse. Comme quoi, au lieu d’être une affaire de conviction, la radicalité et l’outrance ne sont parfois qua la manifestation d’un dépit.

Quant au conflit israélien, il continuera d’alimenter, tant que durera le calvaire du peuple de Gaza, la surenchère à laquelle se livrent ceux qui ont pris la religion comme otage pour parvenir à leurs fins. La cause palestinienne est devenue l’alibi, l’instrument par excellence de tous les démagogues en manque de légitimité, une technique de culpabilisation à l’efficacité avérée, une autre façon de jeter l’anathème, à tel point qu’il n’est plus nécessaire de dire qu’un tel est un mauvais musulman, ou pire, un apostat, il suffit de l’accuser d’intelligence avec l’ennemi israélien, et le tour est joué.

Et que disent les responsables du CFCM sur cet incident ? Absolument rien. Il faut croire qu’ils sont dépassés par leurs propres ambitions de représentation.

 

Leïla Babès le 22/04/2009

 

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16 avril 2009

Algérianesque

 

Algérianesque


Louisa_Battue

 

Tous les spécialistes qui utilisent les enquêtes chiffrées, de la conception des questionnaires, jusqu’au traitement des données, en conviennent : rien n’est plus délicat que l’analyse de l’étude. Croiser les résultats par classe d’âge, par sexe, statut socio-professionnel, origine géographique, disposer d’études antérieures fiables pour juger de l’évolution dans le temps, tenir compte de la part de subjectivité de l’analyste, ne sont pas les moindres des règles à suivre ; si tant est qu’en amont, toutes les précautions aient été prises comme la manière de formuler les questions, savoir si celles-ci offrent une large panoplie de réponses, etc.

On peut évidemment s’en tenir aux grandes lignes qui nous informent sur le degré d’évolution des sentiments, des opinions, ou des croyances d’une population.

A la décharge du journaliste pressé, on conviendra que les simplifications qu’imposent les contraintes de l’information à chaud sont excusables.  

Le problème est que lorsque le sujet porte sur le devenir d’une grande nation comme l’Algérie, que l’article, publié par le quotidien le Monde, sous le couvert de l’objectivité qu’autorise la référence à une enquête scientifique, laisse planer une succession de non-dits, d’ambiguïtés et de contradictions, on a envie d’y regarder de plus près.

Portant la signature de la correspondante du quotidien français à Alger, Florence Beaugé, l’article, paru le 9 avril, s’intitule « Election présidentielle en Algérie sur fond de conservatisme accru de la société ».

D’entrée de jeu, sur un ton de scoop, les premières phrases, tombent comme l’annonce d’un drame national : « La société algérienne est plus conservatrice qu'il y a dix ans et les libertés des femmes sont menacées. Les mentalités ont même régressé ».

Ces affirmations qui mêlent des lieux communs et des coups d’enfoncement de portes ouvertes, sont censées s’appuyer sur les résultats d’une étude menée au mois de juin 2008 par le Centre algérois d'information et de documentation sur les droits de l'enfant et de la femme (Ciddef), et publiée en mars dernier.  Ce que l’article ne dit pas, c’est que les chiffres de 2000 qui ont permis d’établir la comparaison, émanent d’une autre source : le Collectif 95 Maghreb-Égalité.

 Mais qu’importe. Il est vrai que la plupart des indicateurs montrent un net recul : sur l’égalité des sexes, le travail des femmes (seulement 3 hommes sur 10 y sont favorables), l'élection d'une femme à la présidence de la République, le divorce, l’héritage et le voile. Les experts algériens cités dans l’article le reconnaissent. Les chiffres valident le sentiment de régression que beaucoup d’algériens éprouvent depuis une décennie.

Pour illustrer ce phénomène de recul de l’adhésion au principe de l’égalité homme/femmes, l’auteur note qu’un « tiers des habitants seulement envisage désormais qu'une femme occupe la magistrature suprême ». Ce qui correspond évidemment aux chiffres révélés. Voyons à présent ce qu’elle ne dit pas : d’abord que ce recul pourrait bien s’expliquer par le fait que les Algériens sont désabusés, que malgré le pluralisme de façade, ils savent que les candidats qui n’appartiennent pas au système ont peu de chance d’émerger, et ce n’est pas le simulacre du dernier scrutin qui peut le démentir ; ensuite que l’Algérie reste le seul pays arabe où une femme se présente depuis deux décennies aux élections présidentielles sans que ceci ait jamais fait l’objet d’un rejet populaire manifeste. Voilà qui change tout.

De la même manière, sur un autre chapitre, elle dénonce les poursuites judiciaires dont sont victime des Algériens de confession chrétienne. Ce qu’elle ne dit pas, c’est que contrairement à tant d’autres pays comme le Soudan, l’Arabie saoudite, l’Iran, le Pakistan, et même l’Egypte, les pays du Maghreb n’ont jamais appliqué la shari’a en matière d’apostasie, pour utiliser le terme religieux, malgré les pressions des islamistes.

Voyons à présent ce qu’il en est de la variable régionale. L’article note que seule  la Kabylie échappe à la « vague rétrograde ». Sans aucune explication. Les kabyles seraient-ils à ce point différents du reste des Algériens, si naturellement acquis aux thèses libérales qu’il ne soit pas nécessaire de commenter le fait ? Décidément, le mythe kabyle a la vie dure.

Les analyses des rédacteurs du rapport de cette étude, publiées par des sources algériennes, donnent des conclusions autrement plus nuancées. Ainsi, sur la question de l’accession des femmes à des postes politiques, on apprend que les personnes qui se disent très favorables représentent 34% chez les adolescents comme chez les adultes, un pourcentage équivalent  à celui des enquêtés qui se disent hostiles.

Autre point intéressant à relever : ils sont 19% à se dire « nettement favorables » à la modernité et à l’égalité hommes/femmes, même si pourcentage est en recul au profit de la tendance conservatrice, et de la catégorie, plus floue des hésitants.

Les auteurs du rapport mettent très justement en évidence les paramètres déterminants dans le positionnement : l’origine régionale, le sexe, le niveau d’étude et le statut socio-professionnel.

Et surtout, ils se gardent bien de globaliser, mettant l’accent sur la fracture idéologique qui continue de diviser la société ainsi que sur les contradictions inhérentes aux systèmes de valeurs qui sont en jeu.

En fait, l’auteur désigne les causes de cette régression, dans le passage qui, dénonçant la responsabilité des autorités, souligne que les confréries, les zaouias, n’ont jamais été autant courtisées qu'au cours de ces dix dernières années. La question est simple : en quoi les confréries –courtisées ou non- ont-elles contribué à détériorer l’image des femmes ? La réponse donnée par la fondatrice du Ciddef, était pourtant on ne peut plus claire : « Cette enquête confirme ce que nous constatons sur le terrain. Les femmes paient le prix de dix années de pression islamiste ».

J’en viens à présent à cette remarque sibylline selon laquelle il ne fait pas de doute qu’il existe un lien entre cette régression et la déception causée par l'échec du Front islamique de salut (FIS) à prendre le pouvoir, et de citer un propos du sociologue Nacer Djabi qui explique très justement que la population ne croit plus à un projet politique collectif, et qu’elle se replie sur le salut individuel et la réforme des mœurs. De là à en déduire que c’est la déception causée par l’échec du Fis qui a poussé la population à compenser en quelque sorte dans le puritanisme, c’est oublier que ce qui se passe aujourd’hui n’est que le fruit de la propagande qui a commencé il y a longtemps, et qui continue, sous des formes diffuses et officielles.

On comprend qu’avec ses contradictions, ses femmes voilées, ses prêches tonitruants, ses islamistes, ses terroristes mêmes, ses laïcs, ses féministes qui ont décidément la vie dure, son multipartisme, son armée et son président à vie, l’Algérie fascine et agace. Le sanglot de l’homme blanc provoqué par le coup d’arrêt porté au triomphe du FIS, continue sous d’autres formes : après le « qui tue », il ne reste que le regret à se mettre sous la dent. Ah, si on avait laissé faire, au moins les choses seraient claires : l’Algérie aurait choisi la voie toute tracée de l’archaïsme.

 

Leïla Babès le 15/04/2009


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27 mars 2009

Un appel des intellectuels algériens

Elections présidentielles en Algérie : un appel des intellectuels algériens

 

Alors que la campagne pour les présidentielles s’ouvrait, le 19 mars dernier, le Matin d’Algérie a publié un appel lancé par un collectif d’universitaires, de journalistes et de médecins pour « un changement démocratique », selon les termes employés.

J’aimerais revenir sur le contenu de ce texte dont les analyses et les points forts me paraissent aussi adéquats que salutaires, même si certains passages laissent un sentiment de malaise.

Ces intellectuels qui se positionnent comme libres et indépendants, en appellent à la mobilisation pour la démocratie et pour l’instauration d’un véritable Etat de droit. Comment ne pas se réjouir de ce positionnement clair qui use enfin sans détours des mots qu’il faut.

On ne peut que souscrire également à la critique radicale d’un pouvoir «institutionnellement illégitime, politiquement incompétent et moralement discrédité… qui fonctionne essentiellement sur l’arbitraire, le clientélisme, le laxisme et la corruption ».

Comment ne pas être sensible à la juste revendication d’une redistribution des richesses nationales, de l’égalité citoyenne, du respect des droits de l’Homme et des libertés individuelles, et de la nécessité de séparer les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire ?

Le texte en appelle par ailleurs à la désobéissance civile et à l’abstention massive aux élections, ce qui ne manque pas de piment dans le contexte actuel.

Mais ce qui fait l’intérêt du manifeste, ce sont les propositions qui l’accompagnent, et l’appel lancé à l’armée pour soutenir le changement qui devrait s’opérer avec une phase transitoire de deux années maximum.

On connaît des exemples d’Etat laïques protégés par l’armée, comme c’est le cas de la Turquie, mais des Etats de droit soutenus par l’institution militaire, voilà qui est novateur. Au-delà de la boutade, on ne peut qu’apprécier le rappel de la vocation républicaine de cette composante essentielle de l’Etat, comme institution neutre qui devra au terme de cette phase, se désengager de la gestion politique.   

Enfin, le manifeste en appelle à la constitution d’un gouvernement provisoire secondé par un Conseil des Sages « constitué de personnalités issues du mouvement National, connues pour leur probité, leur intégrité, leur sagesse et leur engagement » et qui aura pour mission de préparer l’élection d’une Assemblée Constituante.

Quoiqu’on puisse penser de ces propositions, force est de reconnaître qu’on ne peut que se féliciter de cette initiative, signée par des personnalités non connues de la société civile, qui apporte un souffle de fraîcheur. En tous cas, le projet qui ne manque pas d’intérêt, mériterait d’être retenu et discuté.

Reste que le texte passe sous silence une question fondamentale : quid des partis fondés sur l’appartenance religieuse ou ethnique ? Il est pour le moins étrange qu’un appel à la l’instauration d’un Etat démocratique fasse l’impasse sur un problème qui a coûté si cher à un pays qui a encore du mal à relever de la tragédie que l’on connaît.

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le texte fait abondamment référence aux valeurs de l’islamité, l’amazighité et l’arabité, qualifiées de fondements de la nation algérienne, avec cette vague formulation qu’elles ne doivent pas « être instrumentalisés ni être le monopole d’aucun parti ou tendance politique ». Est-ce à dire qu’il faille autoriser malgré tout des partis qui se réclament de l’une ou l’autre, ou de ces trois appartenances, qui sont justement ethniques et religieuses ?

Le pire n’est pas que le texte ne répond pas clairement à la question, c’est qu’il fonde la revendication de la démocratie et de l’Etat de droit sur ces appartenances, comme si ces valeurs étaient définitivement suspectes de trahison communautaire, de conspiration avec l’Occident.

A croire que dans ce pays, toute aspiration légitime aux valeurs de la modernité : la démocratie, les libertés individuelles, l’égalité citoyenne et la séparation des pouvoirs, étaient hypothéquées à jamais par le besoin d’habiller le neuf par du vieux, de les justifier par le rappel du référent identitaire, en somme de marteler ces mêmes slogans dont le pouvoir a usé et abusé quatre décennies durant. Depuis le temps qu’on le leur rappelle, les Algériens ne risquent pas d’oublier ce qu’ils sont, et peut-être qu’à force de le répéter, ont-ils fini par être dégoûtés qu’on mette en pièce leur identité nationale. La nation algérienne ne se décrète pas par des slogans, elle se construit dans la confiance renouée avec ses dirigeants, avec l’espérance, l’éducation, les libertés publiques, et une justice citoyenne.

On aurait aimé que cet appel qui semble renouer avec la rationalité moderne de l’égalité citoyenne, aille jusqu’au bout de la logique qu’impose un Etat de droit au service de la démocratie, pour dire le mot soigneusement éludé, un Etat laïque, c’est-à-dire un Etat tout simplement neutre qui ne saurait être ni islamique, ni amazigh ni arabe, mais l’Etat de tous les Algériens, quelque que soit leurs appartenances individuelles.

 

Leïla Babès le 25/03/2009


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une femme ministre

Une femme ministre en Arabie saoudite


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La nomination pour la première fois dans l’histoire de ce pays, d’une femme, au gouvernement saoudien, sonne comme une révolution. Du moins, c’est la première impression qui s’en dégage, tant le royaume wahhabite, probablement le plus misogyne qui soit, fondé par une vision obscurantiste, nous avait habitués à toutes sortes de discriminations et de vexations à l’égard des femmes.

Dans le cadre d’un important remaniement ministériel, le roi Abdallah a procédé samedi dernier à la nomination de Noura Al-Fayez, au poste de vice-ministre de l'éducation, enfin, plus exactement, chargée des affaires des filles, ce qui semble salué par les militants progressistes de ce pays comme une victoire, ce qui peut se comprendre, pour un pays où les femmes n’ont pas le droit de travailler et dans le meilleur des cas, de parler ou de fréquenter les mêmes espaces que les hommes, de circuler, de voyager et de se soigner sans être accompagnées de leur mahram –un mari, père, frère, oncle ou neveu-, de conduire une voiture, et bien évidemment, sont obligées de porter le voile, obligation qui incombe d’ailleurs à toutes les femmes, y compris les non musulmanes qui foulent le sol saoudien, sauf les hôtesses de l’air, les compagnies aériennes ayant décidé de ne mettre dans les vols à destination de ce pays, que des stewards, des hommes donc. Ce qui prouve à l’évidence que l’islam n’a rien à voir avec ça puisque c’est l’ensemble du genre féminin, musulmanes ou pas, qui fait l’objet d’une névrose obsessionnelle collective.

Dans le royaume des Ibn Séoud, où la redoutable police des mœurs, la toute puissante commission de la prescription du bien et de la prévention du mal, du ‘amr bil-ma’rûf wal-nahy ‘an al-munkar, règne d’une main de fer, comme si cela ne suffisait pas qu’elles soient seulement victimes de discriminations et de privation grave de liberté, les femmes sont en plus l’objet d’une véritable diabolisation. En voici quelques exemples :

Prenons d’abord l’interdiction pour les femmes de conduire des voitures. Hypocritement, les hommes diront toujours que c’est pour les protéger. En réalité, dans un pays sans transports publics, privées de ce droit, les femmes, tributaires du bon vouloir de leurs maris, frères ou pères, sont tout simplement assignées à ne pas se déplacer, et pour couronner le tout, leur revendication est assimilée à une incitation au vice. La conduite pour une femme n’est pas seulement un moyen d’émancipation, elle symbolise l’un des attributs de la virilité et du pouvoir de l’homme.

On comprend que les Saoudiennes passent beaucoup de temps sur internet, un refuge tout aussi mal vu. Il y a un peu plus d’un an, une fatwa leur avait tout bonnement interdit l’usage d’internet, sauf en présence d’un mahram, je cite « capable de juger de sa débauche et de sa fourberie ». Cette fatwa faisait suite à une autre fatwa qui portait sur la même interdiction en raison je cite « de la perfidie des intentions de la femme ». Pas d’équivoque donc. Si la femme va sur internet, ce n’est nullement pour s’instruire, s’informer, ou poursuivre n’importe quel but respectable. De plus, elle est rusée et perfide, elle est manipulatrice et recourt à des stratagèmes, bref, elle est tout sauf sincère et digne de confiance, bref c’est le diable en personne. Dans le pays qui contrôle les lieux saints de l’islam, des religieux prêchent impunément et officiellement la haine et le mépris des femmes. Qu’on ne s’étonne pas alors que l’arbitre d’un match amical de football ait refusé en septembre 2007, de participer au jeu à cause de la présence, dans les gradins, d’une fillette de 12 ans, et que les autorités du stade aient demandé au père de faire sortir l’enfant.

En 2002, alors que le feu avait pris dans le dortoir d’un collège de filles en pleine nuit, la police des mœurs intervint pour empêcher la fuite des adolescentes au motif qu’elles n’étaient pas suffisamment voilées, ce qui conduisit à la mort dans l’incendie, de quinze d'entre elles. Pour assurer une meilleure protection des collégiennes, le roi dût placer l’établissement sous son autorité directe. Il suffit de se rappeler qu’en 1964, le roi Faysal avait dû faire intervenir la Garde  nationale pour ouvrir des  écoles, même pas mixtes, juste réservées aux filles.

Même dans le domaine des pratiques cultuelles où l’islam n’opère aucune différence entre l’homme et la femme, les autorités saoudiennes trouvent le moyen d’instaurer des discriminations, comme en 2006 lorsqu’ils ont interdit aux femmes, officiellement par manque de place, l’accès de l'esplanade entourant la Kaaba.

C'est d’ailleurs ce que les misogynes musulmanes du monde entier disent lorsqu’ils refusent aux femmes l’accès des mosquées : pas assez de place. Toujours dans le cadre du pèlerinage, les discriminations sont flagrantes, à commencer par les restrictions et autre tracasseries infligées aux femmes seules dans l’obtention de l’autorisation, au motif qu’elle doive voyager avec un mahram. La femme qui accomplit le pèlerinage est évidemment mal intentionnée ; seule, elle est une dangereuse tentatrice, et même une prostituée potentielle, accompagnée, elle est simplement sous bonne garde, empêchée de s’adonner à ses diaboliques passions. En attendant, les Saoudiens continueront à aller à l’étranger pour voir des films, les cinémas étant interdits dans leurs pays. Les femmes sont peut-être diaboliques, mais on n’ose imaginer dans quel état mental les hommes de se pays doivent se trouver.

Mais revenons à ce qui nous occupe. On comprend qu’étant privées des libertés les plus élémentaires, les femmes saoudiennes n’aient aucune chance de prétendre à l’exercice du pouvoir politique. C’est d’ailleurs le cas pour l’ensemble des pays du Golfe où on compte une femme juge et une femme ministre du Commerce aux Emirats arabes unis, et une ambassadrice du Bahreïn aux Etats-Unis qui serait de confession juive.

Pour autant que l’Arabie saoudite reste prisonnière d’un système archaïque d’autant plus résistant qu’il fonde le royaume et le légitime, les réformettes actuelles doivent être prises au sérieux lorsqu’on connaît les orientations libérales de l’actuel roi, Abdallah, qui a fait de l’émancipation des femmes l’une de ses priorités.

Noura Al Fayez, 52 ans, ancienne directrice de l’Institut de l’administration publique, avait fait ses études aux Etats-Unis.

La nomination d’une femme ministre est un évènement majeur dont les Saoudiens libéraux et les femmes bien sûr espèrent  qu’il inaugure d’autres avancées futures dans le domaine de l’émancipation féminine. On pense notamment à toutes ces femmes diplômées –elles représentent les trois-quarts-, et dont certaines sont obligées de s’expatrier pour travailler.

Les femmes sont également redevables au roi d’accéder enfin aux professions juridiques, aux métiers du tourisme, mais aussi à l’autorisation accordée aux femmes chefs d’entreprises de voyager sans un accompagnateur masculin, sans mahram donc, et même l’ouverture à Riyad, d’un hôtel réservé aux femmes. Oui, il faut savoir qu’étant interdites de voyage et de libre circulation, les femmes n’ont logiquement pas le droit d’aller dans un hôtel. On ne sait jamais, on prendrait le risque d’accueillir une fugueuse, ou pire, une fornicatrice.

Il reste que la féminisation même de la fonction de la nouvelle ministre, en quelque sorte déléguée du ministre de l’éducation aux affaires des femmes, atteste des résistances mais aussi des limites de la portée du changement.

En déclarant « Nous avons longtemps souffert qu’un homme occupe ce poste. La femme connaît les problèmes et les défis que rencontrent ses concitoyennes », Noura Al Fayez laisse entendre que l’avancée tient au fait qu’une femme est mieux à même de s’occuper des femmes, autrement dit que cette division sexuelle du travail favorise les femmes au lieu de les desservir, ce qui est sûrement vrai dans l’absolu, mais dans la situation présente qui s’applique à une société fondée sur la ségrégation. sexuelle, ou plus exactement une société monosexuelle, pour reprendre le concept de Hassan Al-Banna, mujtama’ ‘infirâdi, une société d’hommes qui condescend avec beaucoup de réticences à tolérer que la deuxième partie de la société, les femmes, puissent accéder à quelques miettes, de leur côté, à part, en parallèle, entre elles. C’est ce schéma ségrégationniste qui se dessine avec l’ouverture d’un hôtel pour femmes, et surtout la scolarisation scandaleusement tardive des filles, avec des écoles séparées, et dans le cadre de la réforme déjà amorcée par l’actuel roi, du projet d’université pour les filles, qui ouvrira en 2010.

Evidemment, notre premier réflexe est de saluer cette décision qui permettra enfin aux jeunes saoudiennes qui n’ont pas la chance de voyager, de faire des études supérieures. Mais enfin, séparés pendant toute leur jeunesse et leurs études, on ne voit pas comment les hommes et les femmes pourraient être amenés un jour prochain à travailler côte à côte sans développer de graves pathologies.

Pour autant que les choses bougent, disons que le clivage hommes/femmes reste déterminant dans une société qui n’est pas prête à concevoir que le domaine de l’éducation puisse être conçu de manière égale, abstraite, et universelle.

Détail non négligeable : c’est la compétence et le mérite personnel qui ont joué dans la nomination de Noura Al Fayez, comme dans les remaniements opérés, ce qui est un gage de rationalité dans ces décisions qui touchent quatre ministères sensibles et particulièrement importants pour les libertés individuelles et la condition et le statut de la femme, des portefeuilles contrôlés par les religieux les plus réactionnaires : l’éducation, la justice, la santé et l’information.

On apprend ainsi le départ du cheikh Saleh al-Louhaidan, le chef du Conseil supérieur de la magistrature, qui serait à l’origine du blocage de toutes les tentatives de réformes précédentes. En septembre dernier, cet homme qui occupait ce poste-clé depuis quarante ans, n’avait pas hésité à déclarer qu’il fallait exécuter les propriétaires de chaînes satellitaires qui diffusent  des émissions « immorales ».

Autre limogeage important : celui du chef de la police des moeurs, la fameuse Commission pour la prévention du bien et la prévention du mal, cheikh Ibrahim al-Gheith, fonction confiée à Abdel Aziz al-Houmain.

Le remplacement du directeur de l’organisation des droits de l’Homme témoigne également du souci du roi de réagir aux critiques et aux condamnations de l’Arabie saoudite où on compte 102 exécutions en 2008 et 153 en 2007.

Que conclure de tout ceci ? Le problème n’est pas de dire non à des réformes, aussi timides et aussi prudentes et aussi insuffisantes soient-elles, mais de s’interroger d’une part sur la possibilité pour ce pays d’évoluer en l’absence d’un chef réformateur, et sur la capacité réelle du roi Abdallah à changer le pays en profondeur. Dans le fond, qu’un prince éclairé émerge de temps à autre dans un pays aussi dramatiquement bloqué, n’a rien d’étonnant. Le problème n’est pas seulement qu’un homme seul n’a pas les ressources suffisantes pour venir à bout de tout un système, mais l’ironie qui se dégage de cette leçon de l’histoire : Abdallah, le roi héritier du royaume fondé par et sur l’alliance entre les Ibn Séoud et l’obscur fondateur du wahhabisme, ne peut pas délier ce que ses ancêtres ont lié.

Abdallah a beau être le monarque d’un pays qui porte le nom de sa famille, qui a été fondé par sa famille, celle-là même qui détient les postes de décision les plus importants, il lui faudra une longévité importante, beaucoup de courage et de détermination et une forte dose de chance, pour réussir à ébranler l’édifice construit par son arrière grand-père et qui est devenu le géant qu’on connaît aujourd’hui, grâce à une poignée de prédicateurs bédouins et beaucoup de pétrole.

 

Leïla Babès le 18/02/2009

 

 

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07 mars 2009

UMA

L’Union du Maghreb Arabe (UMA) : 20 ans déjà, et après ?

Trompeuse comme tous les projets ambitieux qui ont du mal à voir le jour, la dénomination fait penser à une fondation réelle en même temps qu’elle rappelle le vague souvenir d’un rêve qui a tourné court : l’UMA, l’Union du Maghreb arabe, a fêté son vingtième anniversaire le 17 février dernier, sans tambour ni trompette, un peu l’enfant handicapé qu’on cache, mais dont on ne se résigne pas à se débarrasser, puisque le gigantesque « machin », pour pasticher le mot du Général De Gaulle, parlant de l’ONU, fondé à Marrakech par les dirigeants du Maroc, de la Mauritanie, de l'Algérie, de la Tunisie, et de la Lybie, existe toujours, à l’état de fantôme il est vrai, mais enfin, il existe officiellement, bureaucratiquement si j’ose dire.

Le but ici n’est pas de suivre le fil du projet, sa genèse, ou les conditions de sa création, mais de s’interroger sur les raisons de ce l’échec de l’union. Pour autant que le volontarisme des responsables qui font tourner l’organisation soit louable, force est de reconnaître la défaite historique de l’union dont l’organe suprême, le Conseil de la présidence, composé des cinq chefs d’Etat, ne n’est pas réuni depuis plus de dix ans. Bien sûr, il est question de travaux d’envergure comme l’autoroute maghrébine, la lutte contre la désertification, la coopération dans le domaine de la santé et des télécommunications, mais rien qui ressemble à une véritable intégration régionale. L’échec ne se mesure pas seulement en termes politiques, mais aussi et tout bêtement en termes de circulation des hommes, des marchandises, et des capitaux. Les échanges économiques représentent à peine 3%, un chiffre dramatiquement bas.

Au fond, comment parler d’union du Maghreb des cinq, lorsque les frontières terrestres entre les deux grandes nations régionales que sont l’Algérie et le Maroc, sont fermées ? On aurait pu penser que les résistances viendraient de la Mauritanie, le plus instable des cinq pays, ou même de la Lybie, où l’excentrique Kaddafi qui s’est essayé à d’autres unions avec l’Egypte notamment, pouvait menacer de ses caprices une entreprise d’autant plus fragile que le nombre des pays qui la composent est grand. Mais le contentieux algéro-marocain, mélange de malentendus historiques, de rivalités, et de délire mégalomaniaque, compromet toute initiative d’union. Force est de constater que toutes les ouvertures faites par les dirigeants marocains se sont heurtées à un mur d’obstination et de rejet, côté algérien.

La rencontre en mars 2005 entre le président Bouteflika et le roi Mohamed VI aurait pu être le présage d’une normalisation des relations entre les deux pays, il était même question de rouvrir les frontières terrestres, mais l’espoir d’une réconcliliation fut de courte durée.

L’ironie de l’histoire veut que le président Bouteflika, qui a fait ses classes comme diplomate, comme ministre des affaires étrangères, pendant plus de 15 ans, celui dont on admire et glorifie les initiatives de réconciliation, l’homme de la Concorde nationale, celui qui a su établir de bons rapports avec l’Occident tout en privilégiant les échanges avec les pays du Sud, celui dont on loue la politique comme président de l’OUA (l’union africaine), qui a mis un terme au conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée, cet homme que rien n’arrête, ni l’âge ni la maladie, qui a changé la Consitution pour se présenter à un troisième mandat présidentiel, cet homme ne peut pas, ne veut pas, plus exactement, prendre la main que les dirigeants du pays voisin lui tendent.

Comment expliquer une telle rancœur, une telle obstination ? Jalousie, compétition pour le leadership de la région, arrogance ? Tous les pays, même en des temps moins civilisés, finissent un jour par pactiser avec l’ennemi, même après des guerres, et dans le cas présent, il n’existe aucune animosité entre les deux peuples. Même l’Europe, qui a passé des siècles à se déchirer, à s’autodétruire dans des guerres intestines, dont deux guerres mondiales, a non seulement fait la paix, mais s’est construite dans l’union, le libre-échange et la libre-circulation.

Bouteflika a amnistié, gracié, innocenté des terroristes qui ont tué des citoyens algériens, mais refuse de fraterniser avec un pays voisin, frère et ami.

L’union n’est pas encore advenue, alors que l’unité géographique, culturelle, politique même, a existé et existe encore, sous différentes formes, est-il besoin de le démontrer ?

D’après une enquête réalisée en juillet 2006 par le Centre français d’études et de recherches internationales, le CERI, et l’institut algérien des études stratégiques et globales, 76% des algériens se déclarent concernés par l’UMA., 43% à fonder leur intérêt sur le rapprochement entre les peuples, et 64% se définissent comme maghrébins. Plus intéressant encore, le Maroc est perçu par 54% des enquêtés comme étant le pays le plus proche, avant la Tunisie qui recueille seulement 36% des voix. Et enfin, ils sont 78% à souhaiter la réouverture des frontières, et 85% à se dire favorables à l’établissement d’une monnaie unique.

Une seule ombre au tableau : la problématique notion d’arabité, parce qu’elle est discriminante à l’égard des minorités berbérophones et qu’elle nie les origines de la composante principale du peuple d’Afrique du Nord, et parce que l’entité Maghreb doit être posée comme une identité globale qui ne favorise ni ne discrimine l’une ou l’autre des appartenances.

Quelle que soit la cause du différend entre l’Algérie et le Maroc, à supposer qu’il s’agisse bien d’une cause réelle, rationnelle, aucun conflit ne saurait perdurer sans trouver de solution. La logique géostratégique, politique, économique, humaine, écologique, est à l’union et au rassemblement. Il y va de l’intérêt des Etats et des peuples, mais aussi de la planète.

En attendant que le grand Maghreb se construise, les deux protagonistes devront montrer l’exemple de la rationalité et de la sagesse. Ce sont ces valeurs de grandeur politique qui donnent au leadership tout son sens, et non la rhétorique arrogante du charisme.

Leïla Babès le 04/03/2009

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Posté par babesaliel à 11:40 - Politique - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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