Le mythe kabyle et l’Arabie Saoudite

 

Décidément, le mythe kabyle a la vie dure. Cette fois il ne s’agit pas de l’imagerie coloniale, mais de la représentation arabo-musulmane, mais au fond assez analogue, qui voit dans le berbère le modèle du rebelle mal islamisé.

Lorsque le problème est circonscrit au contexte algéro-algérien, les choses sont déjà exécrables, mais dès lors qu’un autre pays s’en mêle, de surcroît par sa représentation diplomatique, cela devient carrément intolérable.

Dans sa livraison du 14 août, le quotidien algérien El Watan parlait de « Grave ingérence wahhabite » à propos de la distribution de l’envoi d’exemplaires du Coran aux directions régionales des affaires religieuses de Tizi Ouzou et de Béjaïa, respectivement, les capitales de la grande et de la petite Kabylie. Sans doute les émules de Muhammad ibn Abd al-Wahhâb ont-ils pensé que les deux autres régions berbères, les Aurès et le Mzab, n’en avaient pas besoin, la première parce qu’elle avait été le fief du réformisme musulman, et la seconde parce qu’elle est le territoire des pieux et puritains ibadites depuis un millénaire.

Mais passons sur le camouflet diplomatique qui consiste à distribuer directement des exemplaires du Coran à des services départementaux comme si l’ambassade d’Arabie saoudite était le ministère de tutelle. Peut-être pense t-on dans le pays du wahhabisme, qu’en cette matière, ils peuvent agir comme tel en toute impunité, parce qu’ils détiennent le monopole de la parole sur l’islam au motif qu’ils hébergent –disons plutôt qu’ils ont annexé-, les lieux saints.

Ce qu’il importe de retenir, c’est d’abord le fait que cette opération n’émane pas de l’une de ces organisations transnationales qui s’activent dans la prédication sauvage, mais d’une instance gouvernementale, de la représentation même de l’Etat saoudien, quoiqu’il soit établi de longue date que ce pays est leur principal bailleur de fonds, en finançant directement ou indirectement l’ensemble ou presque, des mouvements islamistes du monde, qu’ils fussent wahabites ou non. Ce qui n’en donne que plus de poids à cette intervention directe. Ensuite, de ce point de vue là, et pour ne parler que du seul exemple de l’Algérie, l’Arabie saoudite en a assez fait, la triste épopée du FIS et son cortège de malheurs est encore dans toutes les mémoires.

Mais il faut croire que les saoudiens se sentent missionnaires dans l’âme. Le mythe des berbères qui ont apostasié 12 fois comme nous l’avait si bien martelé Ibn Khaldoun, le souvenir de la reine des Aurès Al-Kahéna, les révoltes kharijites, les Fatimides shiites, le mythe colonial des kabyles, ces lointains cousins des romains que la France a cru bon d’évangéliser, leur révolte post-coloniale et leur farouche attachement à leur amazighité, tout ça a dû marquer la perception arabe des peuples du Maghreb, cet Occident musulman du bout des lèvres, si longtemps méprisé, classé en tête de liste des pays à réislamiser perpétuellement.

Les ‘Uqba ibn Nâfa’, Omeyyades, Abbassides, Idrissides, Aghlabides, Almoravides, Almohades, mudjahidines  et autres réformistes Ibnbadistes, sans compter les centaines de ulama que le Maghreb a produits, tous des amateurs, place au vrai islam.

Les wahhabites pensaient-ils que les Algériens étaient incapables de se procurer eux-mêmes des Corans, ou que leurs Corans étaient différents ? Il faut savoir qu’en plus d’avoir distribué des exemplaires du Coran, ils ont ajouté des ouvrages de tafsîrs, d’exégèse. Imaginons donc des Algériens qui n’ont jamais lu le Coran –oui car sinon pourquoi le leur envoyer-, et qui se plongent pour la première fois de leur vie dans la lecture de ce texte dont ils ignorent tout, il faut bien leur donner les clefs de compréhension. Car dans leur entourage, et à supposer que la seule lecture du texte leur donne l’illumination, comme ‘Umâr ibn al-Khattâb, ils ne trouveront sans doute personne pour les éclairer dans ces régions incultes de mécréants. Mais de quels tafsîrs s’agit-il ? Des exégètes classiques ou revus et corrigés par quelques obscurs prédicateurs salafistes ?

Mais peu importe. Il faut croire que l’Algérie représente le maillon faible du Maghreb. Car comment expliquer cet acte d’ingérence lorsqu’on sait que la distribution du Coran est soumise à une stricte réglementation, ce que la chancellerie saoudienne ne pouvait raisonnablement ignorer. Il faut bien admettre que les Saoudiens ont cru pouvoir agir en toute impunité. Pour autant que les faits se soient produits en l’absence d’une réelle complicité de la part des autorités –du moins, c’est ce qu’on espère-, et si celles-ci n’ont pas réagi comme il se doit à cet acte pour le moins inacceptable, alors cela signifie le mythe kabyle est largement partagé par les milieux officiels algériens. Dans tous les cas, ce n’est pas en injectant du salafisme qu’on pourra contrebalancer la prédication évangélique. A moins de vouloir transformer la région en poudrière.

 

Leïla Babès le 26/08/2009


 

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