12 septembre 2009
Le mythe kabyle et l’Arabie Saoudite
Le mythe
kabyle et l’Arabie Saoudite
Décidément, le mythe kabyle a la vie dure. Cette fois
il ne s’agit pas de l’imagerie coloniale, mais de la représentation
arabo-musulmane, mais au fond assez analogue, qui voit dans le berbère le modèle
du rebelle mal islamisé.
Lorsque le problème est circonscrit au contexte
algéro-algérien, les choses sont déjà exécrables, mais dès lors qu’un autre
pays s’en mêle, de surcroît par sa représentation diplomatique, cela devient
carrément intolérable.
Dans sa livraison du 14 août, le quotidien algérien El
Watan parlait de « Grave ingérence
wahhabite » à propos de la distribution de l’envoi d’exemplaires du Coran
aux directions régionales des affaires religieuses de Tizi Ouzou et de
Béjaïa, respectivement, les capitales de la grande et de la petite Kabylie. Sans doute les
émules de Muhammad ibn Abd al-Wahhâb ont-ils pensé que les deux autres régions
berbères, les Aurès et le Mzab, n’en avaient pas besoin, la première parce
qu’elle avait été le fief du réformisme musulman, et la seconde parce qu’elle
est le territoire des pieux et puritains ibadites depuis un millénaire.
Mais passons sur le camouflet diplomatique qui
consiste à distribuer directement des exemplaires du Coran à des services
départementaux comme si l’ambassade d’Arabie saoudite était le ministère de
tutelle. Peut-être pense t-on dans le pays du wahhabisme, qu’en cette matière,
ils peuvent agir comme tel en toute impunité, parce qu’ils détiennent le
monopole de la parole sur l’islam au motif qu’ils hébergent –disons plutôt
qu’ils ont annexé-, les lieux saints.
Ce qu’il importe de retenir, c’est d’abord le fait
que cette opération n’émane pas de l’une de ces organisations transnationales
qui s’activent dans la prédication sauvage, mais d’une instance gouvernementale,
de la représentation même de l’Etat saoudien, quoiqu’il soit établi de longue
date que ce pays est leur principal bailleur de fonds, en finançant directement ou indirectement l’ensemble
ou presque, des mouvements islamistes du monde, qu’ils fussent wahabites ou
non. Ce qui n’en donne que plus de poids à cette intervention directe. Ensuite,
de ce point de vue là, et pour ne parler que du seul exemple de l’Algérie, l’Arabie
saoudite en a assez fait, la triste épopée du FIS et son cortège de malheurs est
encore dans toutes les mémoires.
Mais il faut croire que les saoudiens se sentent
missionnaires dans l’âme. Le mythe des berbères qui ont apostasié 12 fois comme
nous l’avait si bien martelé Ibn Khaldoun, le souvenir de la reine des Aurès
Al-Kahéna, les révoltes kharijites, les Fatimides shiites, le mythe colonial
des kabyles, ces lointains cousins des romains que la France a cru bon
d’évangéliser, leur révolte post-coloniale et leur farouche attachement à leur
amazighité, tout ça a dû marquer la perception arabe des peuples du Maghreb,
cet Occident musulman du bout des lèvres, si longtemps méprisé, classé en tête
de liste des pays à réislamiser perpétuellement.
Les ‘Uqba ibn Nâfa’, Omeyyades, Abbassides, Idrissides,
Aghlabides, Almoravides, Almohades, mudjahidines et autres réformistes Ibnbadistes, sans
compter les centaines de ulama que le Maghreb a produits, tous des amateurs,
place au vrai islam.
Les wahhabites pensaient-ils que les Algériens
étaient incapables de se procurer eux-mêmes des Corans, ou que leurs Corans
étaient différents ? Il faut savoir qu’en plus d’avoir distribué des
exemplaires du Coran, ils ont ajouté des ouvrages de tafsîrs, d’exégèse.
Imaginons donc des Algériens qui n’ont jamais lu le Coran –oui car sinon
pourquoi le leur envoyer-, et qui se plongent pour la première fois de
leur vie dans la lecture de ce texte dont ils ignorent tout, il faut bien leur
donner les clefs de compréhension. Car dans leur entourage, et à supposer que
la seule lecture du texte leur donne l’illumination, comme ‘Umâr ibn
al-Khattâb, ils ne trouveront sans doute personne pour les éclairer dans ces
régions incultes de mécréants. Mais de quels tafsîrs s’agit-il ? Des
exégètes classiques ou revus et corrigés par quelques obscurs prédicateurs
salafistes ?
Mais peu importe. Il faut croire que l’Algérie
représente le maillon faible du Maghreb. Car comment expliquer cet acte
d’ingérence lorsqu’on sait que la distribution du Coran est soumise à une
stricte réglementation, ce que la chancellerie saoudienne ne pouvait raisonnablement
ignorer. Il faut bien admettre que les Saoudiens ont cru pouvoir agir en toute
impunité. Pour autant que les faits se soient produits en l’absence d’une
réelle complicité de la part des autorités –du moins, c’est ce qu’on espère-,
et si celles-ci n’ont pas réagi comme il se doit à cet acte pour le moins
inacceptable, alors cela signifie le mythe kabyle est largement partagé par les
milieux officiels algériens. Dans tous les cas, ce n’est pas en injectant du
salafisme qu’on pourra contrebalancer la prédication évangélique. A moins de
vouloir transformer la région en poudrière.
Leïla Babès le 26/08/2009
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