07 novembre 2008
Intégration
Intégration :
et les Français alors ?
La publication du décret qui vient modifier les
modalités d’entrée et de séjour des étrangers, en complément de la loi sur
l’immigration du 20 novembre 2007, soulève des interrogations qui vont bien
au-delà de la question migratoire et des lois restrictives à laquelle la
politique de Sarkozy nous avait habitués.
Inscrite dans le cadre de « la préparation de
l'intégration en France des étrangers souhaitant s'y installer
durablement », le texte reprend et complète les mesures relatives à
l’immigration choisie, rendant obligatoire l'évaluation, non seulement du « degré
de connaissance de la langue française », mais aussi celui des valeurs de la République.
L'Agence nationale de l'accueil des étrangers et des
migrations (ANAEM), chargée de procéder à ces évaluations, doit également
examiner les dossiers des étrangers au titre du regroupement familial ou en
qualité de conjoints de Français, selon les mêmes critères, dans les soixante
jours suivant la délivrance de l'attestation de dépôt de la demande de visa. Il
est prévu que dans le cas où le candidat présente « un degré
insuffisant » de connaissance de la langue française ou des « valeurs
de
A vue de nez, ces nouvelles mesures n’ont rien de
bien surprenant, et on pourrait même se féliciter de la procédure
d’accompagnement et d’aide offerte à des candidats à l’immigration qui
n’auraient pas le niveau de compétence ou de connaissance requis. Sauf à
considérer qu’une quarantaine d’heures d’enseignement incluant aussi bien la
langue que les principes républicains ne saurait raisonnablement profiter qu’à
ceux qui possèdent déjà un certain bagage intellectuel.
On pourrait également se réjouir que des étrangers
désirant vivre en France ne soient plus dans l’ignorance des principes et des
valeurs qui fondent la société d’accueil et que ceci les aidera à mieux s’intégrer.
Mais exiger que des étrangers candidats à
l’immigration puissent maîtriser après une demi-journée de formation (comme le
prévoit le décret), non seulement l’égalité hommes/femmes, et la laïcité, mais
aussi le respect des droits individuels et collectifs, les libertés publiques,
la sécurité et la sûreté des personnes et des biens et les règles régissant l'éducation
des enfants, alors que des pans entiers de la population française, et ça ne
concerne pas uniquement les personnes issus de l’immigration, présentent un
déficit flagrant dans ce domaine, voilà qui paraît aussi chimérique
qu’hypocrite.
Pour ne citer que les deux principes qui font l’objet
de la plus grande attention, l’égalité hommes/femmes, et la laïcité, il y
aurait beaucoup à dire sur les lacunes et les manquements dont des français de
souche (comme on dit), de la société civile aussi bien que des milieux
politiques, font preuve.
Certes, ces deux valeurs, et tout particulièrement
l’égalité hommes/femmes qui est un principe fondateur des droits de l’Homme et
du citoyen, représentent des règles de droit essentielles dans les sociétés
démocratiques et sont depuis longtemps inscrites dans les textes.
Les discriminations en
matière de salaire, de promotion et de représentation politique témoignent du
fossé qui sépare la théorie de la réalité, et malgré les réformes sur la
parité, les femmes représentent à peine 12% au parlement, ce qui peut paraître
risible lorsqu’on songe au score accompli par les femmes rwandaises qui sont à
56% depuis les élections de septembre dernier.
S’agissant de la laïcité, dont on n’hésite pas à dire
qu’elle est rejetée par les étrangers et les populations issues de
l’immigration de confession musulmane, tous les débats qui ont eu lieu ces
dernières années autour des signes religieux à l’école ont montré une
lamentable ignorance de ses significations essentielles.
Pour la boutade, peut-être faudrait-il aussi
apprendre à ces étrangers le concept de laïcité positive que le président
Sarkozy affectionne tout particulièrement.
Plus sérieusement, ce projet est en totale
contradiction avec l’appellation du ministère de tutelle : le ministère de
l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale.
A moins que le deuxième terme, celui de l’intégration, n’ai été ajouté que pour servir d’alibi à une politique entièrement tournée vers la régulation de l’immigration, comme si les Français n’étaient pas concernés, ce qui donnerait un sens à cette loi et justifierait que l’intégration ne concerne que les nouveaux et futurs immigrés.
En attendant qu’une véritable pédagogie d’intégration
soit mise en place en direction de tous les laissés pour compte, il
conviendrait d’abord que les politiques soient eux-mêmes au clair avec ces
valeurs censées fonder la République, et qu’ils cessent de les défigurer et d’en
détourner le sens.
Leïla Babès le 05/11/2008
01 mai 2008
Ministère
Ministère de l’expulsion et de la rétention administrative

Dans un
article publié par le quotidien Le Monde
du 24 avril, Brice Hortefeux, Ministre
de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du
codéveloppement, répondait aux critiques qui se sont exprimées sur sa politique
de traitement de l’immigration clandestine, et tout particulièrement les fameux
quotas d’expulsions.
C’est d’ailleurs sur ce seul volet de son ministère que porte l’essentiel
du débat, les autres domaines, à savoir, l’intégration, l’identité nationale et
le codéveloppement, étant totalement évacués, à la fois dans le discours du
ministre et dans les réactions adverses qui se sont exprimées ces derniers
mois.
Même la question de l’identité nationale ainsi que l’association de cette
notion à celle d’immigration dans l’intitulé du portefeuille, semble aujourd’hui
oubliée, alors qu’elle avait soulevé dès la création de ce ministère, de vives
protestations.
Trois points forts marquent le discours du ministre : la
justification de sa politique de lutte contre l’immigration clandestine, les
contrôles d’identité, et le traitement des sans-papiers dans les centres de rétention
administrative.
Sur le premier point, le ministre s’appuie sur 4
arguments : d’abord la disparition de 1 800 immigrés clandestins en 2007, les fameux Harraga comme on les
appelle en Algérie, morts en mer ; ensuite la nécessité de maîtriser les flux
migratoires, pour assurer le succès de l'intégration des immigrés
réguliers ; puis la demande exprimée par les pays d’origine de ne pas
encourager l’émigration, « de ne pas piller leurs forces vives »,
selon l’expression du ministre ; et enfin, l’affirmation « que la France a le droit de choisir qui elle veut et qui elle peut accueillir sur son territoire".
En vérité, le
seul vrai argument qui justifie les expulsions massives est le dernier point,
qui concorde avec la volonté de la politique menée par Sarkozy, d’une
immigration choisie, les autres raisons évoquées, étant purement démagogiques. Le
ministre s’est d’ailleurs lui-même vanté du fait que pour la première fois
depuis une génération, le nombre de clandestins a diminué en 2007, connaissant
même une baisse de 6 %. Au total, ce sont près de 110 000 clandestins qui ont
quitté la France depuis 2002.
Seuls les
esprits naïfs peuvent donc croire que la tragédie des Harraga, ces brûleurs de
frontières qui embarquent sur des rafiots au péril de leur vie, est pour
quelque chose dans la politique des quotas. Il en est de même de l’argument de
l’intégration, et dont on ne nous a jamais expliqué clairement le rapport avec
l’immigration clandestine.
Ces deux
arguments procèdent du même tour de passe-passe qui consiste à dire que
finalement, les expulsions massives des clandestins ont des objectifs
philanthropiques : la compassion à l’égard des Harraga, ou l’intérêt des
immigrés réguliers dont il faut assurer l’intégration.
Dans la même
lancée, le ministre cite des exemples de régularisation de clandestins, dans le
but de montrer que sa politique n’est pas dénuée d’humanisme : celui d'une
femme turque malade âgée de 89 ans, ou celui d’une femme béninoise, la veuve
d'un Français.
S’agissant des
contrôles d’identité, le ministre affirme que dès sa prise de fonctions, il a
demandé expressément qu'il n'y ait pas de contrôle au faciès. Une affirmation
démentie quotidiennement. En effet, sur quel critère autre que le délit de
faciès, les contrôles d’identité se font-ils ?
Mes étudiants
étrangers, qui se font régulièrement contrôler, en savent quelque chose, et on
ne sache pas que des « blancs », pour utiliser une catégorie raciale,
fassent l’objet de la même stigmatisation. A Paris même, à la sortie des
métros, les policiers se livrent à de véritables rafles, ciblant les hommes et
les jeunes au teint basané, ou comme on disait de manière euphémistique dans
les années 80, « aux traits méditerranéens prononcés ».
Brice
Hortefeux lui-même a reconnu les objectifs de la politique de l’immigration en
donnant les chiffres des expulsions : atteindre le quota annuel des 25000
reconduites aux frontières que le gouvernement s’est fixé.
Seuls les
contrôles systématiques sont susceptibles d’atteindre ces chiffres. Un autre de
mes étudiants, en situation régulière depuis 13 ans est menacé d’expulsion
parce qu’une recherche approfondie a révélé qu’il était entré la première fois
sur le territoire français de manière illégale. Pour échapper à un contrôle ou
à des poursuites judiciaires, plusieurs sans papiers se sont suicidés, qui se
jetant dans un fleuve, qui se défénestrant, qui s’immolant par le feu.
Comment ne pas
constater les abus et la brutalité des policiers en pareil cas ?
S’agissant des
conditions de détention dans les centres de rétention administrative, le
ministre assure qu’elles sont plus libérales que celles des détenus et que les
sans-papiers ont des droits.
Au total, ce
sont plus de 35 000 étrangers qui ont été placés en centre de rétention en
2007. Parmi eux, 242 enfants, dont 80 % avait moins de 10 ans.
La Cimade dénonce les atteintes
aux droits et à la liberté des enfants, et les conditions déplorables des
demandeurs d’asile qui ne disposent que de cinq jours après leur arrivée en
centre de rétention pour déposer, par écrit, leur requête, alors qu’ils n’ont
pas les moyens intellectuels et matériels pour mener ces démarches.
La Cimade met également l’accent sur la situation des 20 % de détenus roumains dont le pays
d’origine fait pourtant partie de l'Union européenne depuis le 1er
janvier 2007. J’avais déjà évoqué le statut de ces Roumains, appartenant pour
la plupart au peuple Rom, ces Gens du voyage qui par tradition et aussi parce
qu’aujourd’hui la misère les y oblige, tentent de survivre dans les pays riches
de l’Europe de l’ouest.
On le voit
bien, contrairement aux assertions du ministre, le problème qui se pose n’est pas la contestation de la lutte
contre l’immigration clandestine, mais d’une part la politique des quotas d’expulsions
qui pousse à la brutalité et aux méthodes abusives des policiers, et d’autre
part le traitement inhumain réservé aux détenus des centres de rétention
administrative.
Quels que
soient les dispositifs mis en œuvre sur le territoire des pays d’immigration
pour réguler les flux migratoires, rien ne saurait être fait efficacement si
l’ensemble des pays de l’Union Européenne ne faisait tout pour aider les pays
d’origine dans leur développement.
Il ne
s’agirait plus de faire en sorte que les migrants retournent d’où ils viennent,
mais les aider à retrouver le désir de rester. Mais pour cela, il faudrait
mettre en veilleuse les intérêts économiques qui justifient les alliances avec
les régimes dictatoriaux et corrompus qui maintiennent leurs peuples dans
l’oppression et la misère, et soutenir les processus de démocratisation. Un
défi qui reste pour l’instant utopique.
Leïla Babès le 14/05/2008
14 janvier 2008
Harraga...
Harraga, brûleurs de vie

Il y a quelques jours, des gardes-côtes algériens
interceptaient dans les eaux territoriales des ports de Annaba et d’El-Kala, des embarcations dans laquelle
se trouvaient des jeunes gens.
Des candidats à l’immigration clandestine, des Harraga
comme on dit, des brûleurs.
Une tentative de plus, vouée à l’échec, depuis que les autorités ont renforcé la surveillance de ces nouveaux boat-people. Annaba serait même devenue une plaque tournante pour le trafic des immigrés clandestins, à destination des îles du sud de l’Italie, la Sardaigne ou la Sicile.
Tout est dit dans ce terme, un néologisme typiquement
algérien. On connaissait l’expression francarabe « brûler la
chaîne », c’est-à-dire resquiller, passer devant tout le monde en ne
respectant pas la file d’attente, les Harraga eux, brûlent le passage légal
devant la police des frontières, faute de visa, ce sésame devenu désormais
impossible à obtenir quand on est jeune et sans emploi
Signe
des temps, les jeunes algériens n’attendent plus, fatigués de passer leur temps
adossés à des murs, en rêvant à des jours meilleurs. Du statut de
"hittiste", ils sont passés à celui de "harraga".
Certains racontent leur galère, au sens propre comme
au figuré, obligés parfois de ramer lorsque le rafiot tombe en panne, mais
aussi le pécule qu’ils économisent pour payer les passeurs, leur arrestation,
les amis qui ont péri dans la mer, la traite des blanches, et leur
détermination à faire une nouvelle tentative, au péril de leur vie.
Les fatwas du ministère des affaires religieuses,
déclarant illicites la Harraga
et l’apparentant à un suicide, paraissent bien vaines, face à un phénomène de
désespoir collectif que les pouvoirs
publics peinent à comprendre. Le président Bouteflika, qui dans son discours du 5
Juillet, a pour la première fois évoqué de manière claire le décalage qui
sépare la génération de la guerre de libération et la jeunesse d’aujourd’hui,
dont il a rappelé qu’elle représente 75% de la population, a omis de préciser que
le clivage n’est pas seulement de nature générationnelle, car nulle politique
d’aide au jeunes ne saurait empêcher les inégalités, et notamment les
privilèges accordés à des catégories, devenues de véritables castes, les
anciens moudjahidines par exemple.
A bien y réfléchir, les Harraga ne sont-ils pas des
sortes de moudjahidines, à cette différence près que c’est le pays qui les a
sacrifiés ?
L’Algérie n’a-t-elle pas le devoir, alors qu’elle
détient des richesses colossales, d’opérer une redistribution, mieux encore,
une répartition plus équitable de la rente pétrolière ?
Au lieu de cela, le Président a comparé les Harraga
aux kamikazes.
Etrange théorie en vérité, que cette lecture qui se
focalise sur l’idée saugrenue que les Harraga veulent mettre fin à leurs jours.
Une théorie bien commode, qui tend à occulter la dimension collective du
phénomène –c’est le propre d’un phénomène que d’être de nature sociale-, et que
le pire scénario pour ces jeunes n’est pas de mourir, mais de rester.
Une façon de désigner le problème comme une simple
déviance, un fait marginal et un acte de stigmatisation, puisque les Harraga ne
sont pas des tueurs qui entraînent dans leur folie le massacre d’innocents, quel
que soit le désespoir qui peut conduire un kamikaze à commettre le pire.
Mais il y a encore un autre paramètre qui semble
faire l’objet d’une véritable cécité. Parmi les Harraga, il y a des jeunes sans
qualification, mais il y a aussi des étudiants et des jeunes diplômés sans
travail. D’autres, et ils sont nombreux, rêvent de partir : des jeunes, des
plus âgés, des hommes et des femmes établis professionnellement, des médecins,
des cadres supérieurs et j’en passe.
C’est dire que le phénomène dépasse largement le cas
des malheureux Harraga. L’attrait de l’Occident n’explique pas tout, les
Algériens ont mal dans leur pays. La détresse est matérielle pour la majorité,
elle est morale pour tous.
Dans le fond, de quoi les Algériens ont-il
besoin ? D’un travail et d’un toit bien sûr. Mais aussi d’une égalité des
chances. Rien ne pourra se faire si les décideurs n’ont pas compris l’étendue
du désastre que constitue ce sentiment général que tout leur échappe, que la
corruption règne et que le népotisme est le seul recours. Jusqu’aux jeunes
médecins qui ne peuvent entrer dans la vie professionnelle avant de se faire
exempter du service militaire en obtenant la fameuse carte jaune, un parcours
du combattant pour ceux qui ne comptent pas dans leurs relations un général, un
colonel, un politique qui a le bras long.
Il suffit de savoir qu’un étudiant fraîchement diplômé
se considère d’emblée comme un chômeur pour mesurer l’étendue du délabrement
moral et du sentiment de fatalité.
Ce qui manque aux Algériens, c’est aussi le bien-être
que procure la liberté de goûter aux joies de la vie, à ces petits plaisirs quotidiens
faits de rien, ou de si peu.
Ce qui leur manque, c’est de reprendre espoir et
confiance en eux.
Ce qui leur manque, c’est qu’on leur crée les
conditions qui leur permettraient d’opérer une résilience, cette capacité à
surmonter les souffrances pour revivre.
En
attendant, peut-être le ministère des affaires religieuses pourrait-il produire
une fatwa moins austère et plus positive, déclarant obligatoire, la liberté et
la joie de vivre.
Leïla Babès, le 31/10/2007
13 janvier 2008
Une oeuvre maghrébine de France ?
Une œuvre maghrébine de France ?

L’une des grandes questions qui à mon sens mérite
d’être posée, est celle de savoir si les Maghrébins de France sont à même de
produire une culture propre à eux. Je dis sciemment maghrébins et non
musulmans, les raisons qui justifient ce mode d’identification ne manquant pas.
D’abord parce qu’il est question des citoyens
français ou des populations originaires du Maghreb, et non de l’ensemble des
musulmans qui n’appartiennent pas tous à cette aire de civilisation (comme les
Turcs ou les Africains sub-sahariens). Ensuite parce qu’à l’encontre d’une
tendance perverse apparue en France à partir des années 80 à désigner les
maghrébins de France et au-delà, l’ensemble des Arabes, comme musulmans
(amalgamant au passage les chrétiens à ce référent unique), ce souci de
dé-globalisation et de dé-construction d’une telle fiction, me paraît
salutaire.
Reste que les Maghrébins eux-mêmes, du moins une
partie d’entre eux, ont participé largement de cette confusion en
s’auto-qualifiant par le recours à des schémas exclusivement identitaires et
notamment religieux, ou plutôt islamiques. Enfin, troisième raison : je
parle ici de culture et non d’identité, religieuse ou ethnique.
On ne peut évidemment s’empêcher de penser que
l’islam est aussi une culture, au point que des maghrébins non croyants en sont
venus à se désigner comme des athées musulmans, de la même façon que des arabes
chrétiens se réclament de l’islam comme culture et civilisation. Mais à
l’inverse de ces derniers, les Maghrébins de France qui revendiquent haut et
fort leurs appartenances, semblent davantage attachés à un schéma identitaire
qui les relie soi à un héritage religieux soit à des idéologies qui tiennent
lieu de rempart normatif contre des valeurs jugées destructrices. Or, dans
cette logique de rattachement à une tradition, c’est de coutume qu’il s’agit,
et non de culture au sens de production d’une œuvre esthétique, artistique ou
intellectuelle, une œuvre originale qui serait propre à cette population qui
vit une situation originale, des maghrébins arabo-berbères, pour moitié
citoyens français, européens, d’ici et de là-bas.
Comment imaginer alors qu’au lieu d’être un handicap,
une souffrance, un déchirement, comme le croient et le vivent certains, une
telle situation puisse féconder une musique, une littérature, une créativité
qui ne soit ni d’ici ni de là-bas mais d’ici et de là-bas à la fois, originale
et féconde ?
L’émergence d’une telle œuvre est évidemment
inséparable des conditions d’intégration des franco-maghrébins. Des évolutions
sont perceptibles dans l’ascension sociale des enfants de la seconde et
troisième, voire quatrième génération. Issus de parents illettrés pour la
plupart, des milliers d’entre eux ont fait de longues études, certains se sont
distingués en sortant diplômés des grandes écoles, et nombre d’entre eux
occupent des fonctions administratives ou exercent des professions libérales. A
un niveau intermédiaire, c’est principalement dans le tissu associatif que les
franco-maghrébins s’activent, un long parcours du combattant pour une minorité
susceptible d’accéder à la politique. Les dernières élections régionales ont
révélé les discriminations dont cette frange de la population fait encore
l’objet.
Le sport, l’activité physique donc, comme le football
ou l’athlétisme, reste le domaine où l’ascension sociale est la plus facile. La
représentation des franco-maghrébins dans les médias ou le show-busness,
renvoie une image ridiculement pauvre et sous-développée de l’arabe, tout juste
capable de faire des exploits grâce à la force de ses jambes ou de faire danser
les français sur une vague musique de raï soutenue par un sabir francarabe
digne des cireurs de chaussures de la période coloniale. Quant à la profession
d’acteur, peu de comédiens ont réussi à obtenir des rôles qui ne les cantonnent
pas dans le personnage du petit délinquant de banlieue. C’est tout juste si on
ne les obligeait pas à adopter l’accent arabe pour faire plus
« authentique », un peu comme ces films américains où les acteurs
blacks sont doublés en français par des comédiens africains, comme s’ils
venaient juste de débarquer de leurs navires de négriers.
Pendant ce temps, il y a les islamistes qui au mieux,
affichent le plus profond mépris pour ces artistes qui jouent les arabes de
service, au pire, propagent les fatwas et autres hadiths douteux sur
l’illicéité de l’art et de la musique en particulier.
Certes, les conditions d’intégration, la pauvreté
économique de la communauté franco-maghrébine, la vie dans des cités en voie de
ghettoïsation et la régression terrible liée à la greffe de l’intégrisme dans
cette misère sociale, suffisent à expliquer l’état de délabrement culturel de
cette population.
On aurait pu pourtant imaginer que cette même
détresse puisse être un catalyseur capable de libérer la créativité et produire
cette culture, qui pour autant qu’elle soit une culture du pauvre, ne soit pas
une sous-culture pauvre.
Entre la raideur paranoïaque du non, le repli frileux
sur l’appartenance exclusive aux origines, et la dilution des héritages dans la
machine assimilationniste, la question est de savoir si une troisième voie est
possible, celle de l’émergence de cette culture franco-maghrébine que rien
jusqu’à présent, ne laisse présager.
Leïla Babès le 10/11/2004
Binationaux
Binationaux

Dans l’une de mes précédentes chroniques, consacrée à
la situation des Juifs de France, j’avais notamment souligné à quel point la
loyauté de ces citoyens français à l’égard d’Israël, pouvait être
problématique, en particulier à l’échelle des institutions représentatives qui
n’ont pas hésité à encourager l’immigration de citoyens français vers Israël.
Le cas franco-israëlien est assez exemplaire à cet
égard, et il l’est d’autant plus que l’histoire du judaïsme français est depuis a Révolution
française, un modèle d’intégration.
Bien entendu, de nombreux citoyens dans le monde ont
une double appartenance citoyenne, et même pour certains de multiples
nationalités, sans que cela les rende suspects.
Même si les Français de confession ou d’appartenance
juive ne manifestent pas tous, loin s’en faut, une loyauté inconditionnelle
envers l’Etat d’Israël, le problème se pose de savoir dans quelles conditions
et selon quels ressorts, des citoyens choisissent de soutenir un autre pays au
détriment de leur pays de naissance, d’origine et de nationalité.
Par-delà le particularisme judéo-français, la
question plus fondamentale qui se pose, est de savoir dans quelles conditions la
double nationalité, non seulement en tant que dispositif juridique, mais
surtout comme levier, est susceptible de conduire à des choix ou des
préférences pouvant entraîner un préjudice à l’égard de l’un des deux pays.
Les déclarations faites jeudi dernier par le
président du Front national, Jean-Marie Le Pen, sommant les Français qui ont la
double nationalité de faire un choix, nous obligent à revenir sur cette
problématique.
Le Pen qui s’en est pris ouvertement au nouveau ministre
de la justice, Rachida Dati, qui jouit par ailleurs ou est susceptible de jouir
par ses origines de la nationalité marocaine, et dit-ton, sans doute aussi
algérienne par sa mère, n’a pas manqué de citer d’autres exemples, comme celui
de la malheureuse franco-colombienne Ingrid Béthancourt, et celui, beaucoup
moins reluisant du terroriste Moussaoui, emprisonné aux Etats-Unis, une façon
pour le leader d’extrême-droite de jeter l’anathème sur tout citoyen d’origine
étrangère, suspect par essence, et donc coupable de trahison envers la France. En tout état de cause, les motivations de Moussaoui,
son implication dans la préparation des attentats du 11 septembre, n’ont rien à
voir avec sa double nationalité, française et marocaine.
Poussant l’amalgame entre double nationalité et
islam, le Pen n’a d’ailleurs pas hésité dans le même discours à déclarer qu’il
y a des villes entières à majorité musulmane, Roubaix et Marseille.
Ce qui importe ici, ce n’est pas la gesticulation
xénophobe post- et pré-électorale du leader moribond, mais la question,
débarrassée de ses oripeaux extrémistes,
et formulée d’un point de vue républicain, de savoir si la double nationalité
est susceptible de poser un problème d’incompatibilité dans l’exercice du
pouvoir.
Il ne s’agit pas ici de débattre du cas particulier
de Rachida Dati, la première personne issue de l’immigration maghrébine à accéder
à un portefeuille important, ce dont on ne peut que se réjouir, mais de
s’interroger sur les implications éventuelles, dans le cadre de la
responsabilité politique, de décisions, de choix, de préférences pouvant
entraîner un désengagement ou un préjudice à l’égard du pays qu’on sert.
La question ne concerne d’ailleurs pas spécifiquement
les Maghrébins, mais l’ensemble des Français, d’origine étrangère ou pouvant
acquérir une autre nationalité, comme ceux qui vivent dans un autre pays par
exemple, comme l’autorise la loi française qui ne subordonne pas l'acquisition
de la citoyenneté au renoncement à la nationalité d’origine.
Le problème n’est d’ailleurs pas de nature
exclusivement juridique, il relève surtout de l’éthique politique.
Reste toutefois ce point de droit qui soulève un tout
autre problème : un binational étant considéré dans le pays de son origine
comme un ressortissant exclusif (c’est le cas du franco-algérien), il ne peut faire
prévaloir dans ce cas, sa nationalité française.
Imaginons donc un ou une ministre ou député français
séjournant dans son pays d’origine et se retrouvant automatiquement soumis à la
loi de celui-ci. Comme nous vivons dans des pays où le droit, quels que soient
les litiges bilatéraux qui peuvent se poser, se conjugue avec la diplomatie et
la raison politique, il y a tout lieu de croire que le scénario qu’on imagine,
très improbable, reste de l’ordre de l’humoristique.
Ce qui est sûr, c’est que Rachida Dati, en visite au
Maroc ou en Algérie, pourrait embrasser tous les hommes qu’elle voudra, et même
sauter en parachute, sans risquer comme la ministre pakistanaise du tourisme,
Nilofar Bakhtiar, au mois de mars dernier, de provoquer les foudres des
religieux.
Leïla Babès le 06/06/2007
