Une œuvre maghrébine de France ?

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L’une des grandes questions qui à mon sens mérite d’être posée, est celle de savoir si les Maghrébins de France sont à même de produire une culture propre à eux. Je dis sciemment maghrébins et non musulmans, les raisons qui justifient ce mode d’identification ne manquant pas.

D’abord parce qu’il est question des citoyens français ou des populations originaires du Maghreb, et non de l’ensemble des musulmans qui n’appartiennent pas tous à cette aire de civilisation (comme les Turcs ou les Africains sub-sahariens). Ensuite parce qu’à l’encontre d’une tendance perverse apparue en France à partir des années 80 à désigner les maghrébins de France et au-delà, l’ensemble des Arabes, comme musulmans (amalgamant au passage les chrétiens à ce référent unique), ce souci de dé-globalisation et de dé-construction d’une telle fiction, me paraît salutaire.

Reste que les Maghrébins eux-mêmes, du moins une partie d’entre eux, ont participé largement de cette confusion en s’auto-qualifiant par le recours à des schémas exclusivement identitaires et notamment religieux, ou plutôt islamiques. Enfin, troisième raison : je parle ici de culture et non d’identité, religieuse ou ethnique.

On ne peut évidemment s’empêcher de penser que l’islam est aussi une culture, au point que des maghrébins non croyants en sont venus à se désigner comme des athées musulmans, de la même façon que des arabes chrétiens se réclament de l’islam comme culture et civilisation. Mais à l’inverse de ces derniers, les Maghrébins de France qui revendiquent haut et fort leurs appartenances, semblent davantage attachés à un schéma identitaire qui les relie soi à un héritage religieux soit à des idéologies qui tiennent lieu de rempart normatif contre des valeurs jugées destructrices. Or, dans cette logique de rattachement à une tradition, c’est de coutume qu’il s’agit, et non de culture au sens de production d’une œuvre esthétique, artistique ou intellectuelle, une œuvre originale qui serait propre à cette population qui vit une situation originale, des maghrébins arabo-berbères, pour moitié citoyens français, européens, d’ici et de là-bas.

Comment imaginer alors qu’au lieu d’être un handicap, une souffrance, un déchirement, comme le croient et le vivent certains, une telle situation puisse féconder une musique, une littérature, une créativité qui ne soit ni d’ici ni de là-bas mais d’ici et de là-bas à la fois, originale et féconde ?

L’émergence d’une telle œuvre est évidemment inséparable des conditions d’intégration des franco-maghrébins. Des évolutions sont perceptibles dans l’ascension sociale des enfants de la seconde et troisième, voire quatrième génération. Issus de parents illettrés pour la plupart, des milliers d’entre eux ont fait de longues études, certains se sont distingués en sortant diplômés des grandes écoles, et nombre d’entre eux occupent des fonctions administratives ou exercent des professions libérales. A un niveau intermédiaire, c’est principalement dans le tissu associatif que les franco-maghrébins s’activent, un long parcours du combattant pour une minorité susceptible d’accéder à la politique. Les dernières élections régionales ont révélé les discriminations dont cette frange de la population fait encore l’objet.

Le sport, l’activité physique donc, comme le football ou l’athlétisme, reste le domaine où l’ascension sociale est la plus facile. La représentation des franco-maghrébins dans les médias ou le show-busness, renvoie une image ridiculement pauvre et sous-développée de l’arabe, tout juste capable de faire des exploits grâce à la force de ses jambes ou de faire danser les français sur une vague musique de raï soutenue par un sabir francarabe digne des cireurs de chaussures de la période coloniale. Quant à la profession d’acteur, peu de comédiens ont réussi à obtenir des rôles qui ne les cantonnent pas dans le personnage du petit délinquant de banlieue. C’est tout juste si on ne les obligeait pas à adopter l’accent arabe pour faire plus « authentique », un peu comme ces films américains où les acteurs blacks sont doublés en français par des comédiens africains, comme s’ils venaient juste de débarquer de leurs navires de négriers.

Pendant ce temps, il y a les islamistes qui au mieux, affichent le plus profond mépris pour ces artistes qui jouent les arabes de service, au pire, propagent les fatwas et autres hadiths douteux sur l’illicéité de l’art et de la musique en particulier.

Certes, les conditions d’intégration, la pauvreté économique de la communauté franco-maghrébine, la vie dans des cités en voie de ghettoïsation et la régression terrible liée à la greffe de l’intégrisme dans cette misère sociale, suffisent à expliquer l’état de délabrement culturel de cette population.

On aurait pu pourtant imaginer que cette même détresse puisse être un catalyseur capable de libérer la créativité et produire cette culture, qui pour autant qu’elle soit une culture du pauvre, ne soit pas une sous-culture pauvre.

Entre la raideur paranoïaque du non, le repli frileux sur l’appartenance exclusive aux origines, et la dilution des héritages dans la machine assimilationniste, la question est de savoir si une troisième voie est possible, celle de l’émergence de cette culture franco-maghrébine que rien jusqu’à présent, ne laisse présager.

 

Leïla Babès le 10/11/2004


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