Indispositions ramadanesques

La décision du parquet de Rennes de reporter un procès d’assises pour cause de faiblesse physique de certains des accusés musulmans en situation de jeûne, du moins, c’est la raison invoquée par la partie civile, ce qui est une première dans l’histoire de la République, soulève quelques interrogations.

Les faits remontent à 2000 et 2001 et portent sur une série de braquages commis dans les villes de Rennes et de St-Malo. Le procès, qui devait s’ouvrir le 16 septembre, est donc renvoyé au 19 janvier « dans le souci d'une bonne administration de la justice», selon l’ordonnance de justice.

Bien que le procureur ait rejeté l’argument du jeûne, les avocats des parties civiles en restent persuadés, se fondant en cela sur la demande de renvoi des avocats des accusés, évoquant « les contraintes diététiques et les obligations cultuelles qui s'imposent », « les contraintes du ramadan, d'un point de vue physiologique, mettent les gens en état de faiblesse physique ».

Cette affaire appelle deux observations. D’abord du point de vue de la perception française, et bien que nous soyons dans le pays de la laïcité par excellence, on a le sentiment, et en dépit de toutes les réactions d’incompréhension ou même d’hostilité qui peuvent se manifester à diverses occasions, que les observances musulmanes, et tout particulièrement le jeûne du ramadan, suscitent une forme de compassion, pour ne pas dire de pitié. Un milliard de personnes qui ne mangent ni ne boivent 30 jours par an, tout en continuant à travailler, dans la chaleur, le froid, et sans se plaindre, voilà qui dépasse l’entendement. Bref, le musulman, accablé par des obligations religieuses inhumaines, souffrant en silence : quelle abnégation et quel stoïcisme ! Des délinquants ont-ils commis des vols à main armée ? Qu’à cela ne tienne, s’ils séjournent en prison le ventre vide, les pauvres ont le droit d’être traités avec égard, et d’ailleurs comment pourraient-ils se défendre correctement ?

En terre d’islam, le fait de jeûner n’empêche aucunement le fonctionnement des institutions judiciaires, mais comme tout le monde est censé pratiquer le ramadan, corps magistral et prévenus confondus, l’idée que l’on puisse reporter tous les procès, est tout simplement impensable, car alors, ce serait le cas pour toutes les activités humaines, et les pays s’en trouveraient paralysés. Evidemment, toutes sortes de dispositions officielles sont prises pour le bien-être des citoyens, comme les aménagements horaires pour les travailleurs et les écoliers, les temps de prières, etc. Dans tous les cas, si elles n’empêchent pas des ralentissements importants de la productivité, toutes ces mesures ne vont pas jusqu’à considérer que le fait de jeûner confère à son auteur l’impunité.

De leur côté, les Musulmans de France, dans leur grande majorité, observent le rite sans manifester la moindre revendication de nature à leur donner des droits spéciaux. Pourtant, on observe de plus en plus –mais c’est sans doute le cas pour d’autres pays européens-, des comportements qui dénotent un resserrement identitaire passablement agressif. Dans les quartiers à forte concentration communautaire, certains, parmi les plus jeunes surtout, n’hésitent pas à s’en prendre à ceux qui ne jeûnent pas, se croyant invertis d’une mission divine. Cela va du prêche fait sur le mode courtois aux insultes et aux sentences vouant à l’Enfer. Et ces faits se produisent aussi bien dans les cités que dans les établissements scolaires. Depuis de nombreuses années, des enseignants évoquent régulièrement les comportements agressifs, des garçons surtout, sur tout ce qui touche aux obligations et aux interdits religieux. Cela va des demandes de repas halal (autrement dit d’une nourriture spécifique) aux revendications touchant à leur état physique durant le ramadan, tout cela sur un mode souvent sectaire et intolérant. On comprend le désarroi de ces professeurs, tiraillés entre le respect des lois laïques et celui des appartenances confessionnelles.

Les parents quant à eux, comme les associations cultuelles qui encadrent ces familles, ne semblent pas prendre la mesure d’une telle dérive. D’abord en obligeant de jeunes enfants pré-pubères à jeûner, ce qui est aberrant et improductif ; ensuite en ne leur apprenant pas que l’école laïque est un espace neutre où les pratiques religieuses ne sont pas reconnues, au sens où elles ne donnent aucun droit particulier, appartenant au domaine privé et non public. Le principe du clivage républicain entre l’espace public de l’école et des institutions de l’Etat d’une part, et l’espace privé de la famille et des organisations religieuses, ne semble pas avoir été tout à fait assimilé.

L’autre dérive est indiscutablement celle de l’ingérence dans la vie des autres musulmans. Le ramadan est certes un rite communautaire, mais il reste une observance personnelle, et ce n’est pas une raison pour faire des quartiers populaires des espaces de non droit. Peut-être faudrait-il apprendre à ces jeunes qu’avant de jeûner, il faut apprendre les bonnes manières. Cela aussi fait partie de la pratique.

Leïla Babès le 10/09/2008

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