Tariq Ramadan le charismatique


Interview parue dans Le courrier de l’Atlas, avril 2008

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1- Leïla Babès, comment expliquez-vous son succès progressif et la manière dont il s’est imposé sur la scène médiatique et aussi socio-politique?  

LB Le succès de TR tient essentiellement à son charisme, porté par un talent oratoire et un verbe puissant. Le personnage séduit et fascine. D’abord les milieux des jeunes musulmans, canalisés par des associations qui gravitent presque toutes autour de mouvements qui appartiennent aux Frères musulmans, comme l’UOIF en France, et qui disposent d’énormes moyens d’organisation. Ces jeunes, majoritairement issus des milieux immigrés, de parents analphabètes, nourris par une culture musulmane populaire, sont subjugués par ce brillant orateur, petit-fils du fondateur des Frères musulmans. Bien qu’ignorant tout de Hassan Al-Banna et de l’organisation qu’il a fondée, mis à part les écrits apologétiques de TR, ils voient dans le prédicateur suisse un modèle de fierté. TR parle bien, c’est un redoutable polémiste, il leur délivre un enseignement moral, et ça leur suffit.

Le succès médiatique de TR tient aux mêmes raisons : le charisme du personnage, la fascination qu’il exerce sur certains milieux médiatiques, politiques et religieux, et à la fois, son attachement à des idées traditionalistes. Le fonctionnement des médias est tel que dès lors qu’on est séduit par un acteur social, on l’invite systématiquement, faisant fi de la diversité des courants à l’intérieur de l’islam.

Par conséquent, le succès médiatique de TR est dû à son seul charisme, et non à ses idées.

2- Que pensez-vous de sa lecture de l’islam et des textes?  

LB TR est fondamentalement un prédicateur. Le fait de se présenter comme un islamologue –même s’il enseigne effectivement cette discipline-, est d’ailleurs ambigu, en ce sens qu’il tend à faire passer ses écrits et ses discours confessionnels et engagés dans la propagande d’une idéologie islamique, pour de l’islamologie, donc de la science. C’est un peu comme si on disait que TR faisait le même métier que Maxime Rodinson, Jacques Berque, ou Bernard Lewis, ce qui est absurde. La science exige une distance critique, et TR n’en a aucune.

Quant à sa lecture de l’islam, je la trouve fondamentalement traditionaliste. Travesti par un langage qui emprunte abondamment à la modernité, son discours colle entièrement à la tradition et aux idées de son grand-père dont il reconnaît lui-même qu’il ne renie rien de son héritage. On le présente comme un réformateur, titre dont il se réclame lui-même, mais on peut légitimement s’interroger sur son projet. A-t-il proposé la moindre réformette sur les discriminations envers les femmes, le statut des non-musulmans, la peine de mort réservée à l’apostat, la flagellation, l’héritage des femmes, la polygamie, etc. ? Non. Quant à son idée de faire un moratoire sur la lapidation, elle est tout simplement pathétique. Ce qu’il propose, c’est que les docteurs de la loi et autre prédicateurs, se mettent à discuter pour savoir s’il y a dans la loi, la moindre possibilité d’en suspendre l’application. Or, si effectivement cette prescription ne figure pas dans le Coran, elle a cependant été ajoutée dans la loi. On n’imagine pas, eu égard à l’intransigeance des clergés et des islamistes qui exercent –comme en Egypte- une influence considérable sur tout ce qui touche à la sacro-sainte charia, une quelconque disposition à faire un effort d’ijtihad.

3- Quelle est votre propre approche de ces mêmes textes et quels sont les sujets sur lesquels, selon vous, doit en priorité se pencher la pensée musulmane contemporaine? 

LB Il faut multiplier les appels en direction des Etats pour qu’un conseil international de sages, composés de dignitaires intègres –hommes et femmes-, se constitue d’urgence pour se pencher en priorité sur les dossiers brûlants. Il ne s’agirait pas d’un quelconque comité qui ferait des vœux pieux, mais d’une véritable autorité, capable de faire pression sur les pays où les atteintes aux droits de l’Homme sont les plus criantes. Il est impératif que l’application des châtiments corporels, ces pratiques d’un autre temps, puisse être suspendue. Il faudra ensuite supprimer ces infâmes codes de la famille qui maintiennent les femmes dans une situation exécrable, rétablir les droits constitutionnels de celles-ci, se pencher sur le sort déplorable des minorités religieuses, etc.

Il ne s’agit là que d’une piste. Les moyens ne manquent pas et les méthodes non plus. Ce sont les bonnes volontés qui font défaut.

Sur un autre plan, il est urgent de réformer les systèmes éducatifs, revisiter les textes qui portent atteinte aux droits de l’Homme, interdire les partis politiques fondés sur l’appartenance religieuse, les discours et les idéologies qui appellent à la violence et à la haine contre les femmes, et l’impunité avec laquelle n’importe qui excommunie ses congénères, et faire en sorte que les pouvoirs politiques cessent d’instrumentaliser la religion. La liste n’est qu’indicative. C’est dire que c’est à une véritable révolution culturelle et politique qu’il faut s’atteler.

Les jeunes musulmans, si curieux de leur religion, si enthousiastes et si dynamiques, ont un rôle considérable à jouer dans cette affaire. Mais encore faut-il qu’on leur apprenne à cultiver leur sens critique, au lieu de les endoctriner par des certitudes et des schémas identitaires rigides.

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