Une fatwa anti-ménage

 

Que des musulmans, et même des islamistes convaincus, n’hésitent pas à aider leurs femmes dans l’accomplissement de travaux ménagers, on le savait. Cette fois, c’est une fatwa d’un shaykh d’Al-Azhar, Abd al-Sabur Nahru Tantawi, qui vient appuyer d’une manière radicale, l’idée que les femmes ne sont tenues par aucune obligation religieuse en cette matière. 

Par son caractère inédit, la fatwa, qui a fait l’effet d’un électrochoc, peut paraître audacieuse. Pourtant, à y regarder de plus près, force est de constater qu’il n’existe aucune prescription de ce genre dans les textes fondateurs. Si le célèbre verset 34 de la sourate IV, que les hommes brandissent pour se prévaloir de leur supériorité, ordonne aux hommes de subvenir aux besoins de leurs femmes, il établit un certain nombre de devoirs pour celles-ci, comme le devoir conjugal, mais il n’est nulle part question de travaux ménagers. Sans doute pourrait-on objecter à cela que la chose va de soi, a fortiori dans les vieilles sociétés patriarcales, et que le fait est tellement enraciné dans les mentalités, qu’il n’y avait nul besoin de le mentionner. Précisément, Nahru Tantawi a simplement eu l’honnêteté de mettre en lumière cette fausse évidence, un fait de culture qu’il serait d’autant plus abusif de justifier par la religion, qu’aucune source de cette nature ne le mentionne. Partant de ce constat, il propose que les femmes introduisent cette clause dans leur contrat de mariage.

Nahru Tantawi va beaucoup plus loin en posant l’égalité des droits entre les époux, faisant une critique radicale de ce qu’il appelle une servitude, un esclavage qui a fait perdre à la femme sa dignité.

   

L’hebdomadaire égyptien en langue française, qui rapporte les faits, présente l’auteur de la fatwa comme un islamiste. Il est vrai que ce shaykh d’Al-Azhar, qui appartenait aux Frères musulmans, avait fréquenté les groupes armés des Al-Jama'a Al-Islamiyy et takfir wal-hijra, et qu’il avait été emprisonné de 1992 à 1995. Mais il semblerait qu’il ait tiré profit de ce séjour en prison pour se concentrer sur l’étude du Coran et changer radicalement son approche.

Ainsi, dans un ouvrage intitulé « Relire le Coran », il soutient que les seules sources de législation musulmane sont le Coran et les quelques 309 hadiths qu’il juge suffisamment crédibles pour être considérés comme authentiques, notamment par statut de tawâtur, de solidité au niveau de la chaîne des transmetteurs.

Il avance également que les versets coraniques doivent être interprétés en tenant compte des significations de la langue arabe et du contexte de leur révélation. Quant à ce qu’on appelle la sunna, elle n’est pas une source de loi crédible parce qu’elle a été inventée par les ulama. Cette seule audace a valu à Nahru Tantawi d’être accusé d’apostasie par le shaykh Abd al-Muhsen Al-Abikan, en 2006.

Si la sunna n’est pas source de loi parce qu’elle est sujette à caution, a fortiori en est-il de l’ijmâ’ (le consensus), du qiyâs (l’analogie), de l’ijtihâd, et du principe du nâsikh wa'l-mansûkh, l’abrogeant et l’abrogé.

Pourquoi l’ijtihâd, parce qu’il a permis à des clercs de donner des avis et d’établir des règles qui n’apparaissent pas dans le Coran, allant même jusqu’à le contredire.

L’application du principe du nâsikh et du mansûkh aux versets coraniques fut encore plus désastreuse, parce qu’elle a permis d’abroger les versets mekkois de tolérance au profit des versets plus tardifs sur le jihâd. Jusque là, les thèses de Nahru Tantawi n’ont rien de révolutionnaire puisqu’elles ont toutes été émises, à un moment ou à un autre, par des intellectuels et parfois des religieux, comme le soudanais Mahmoud Muhammad Taha. Or le point le plus innovant et pour le moins singulier, est la lecture qu’il fait des causes et de la nature du jihâd. Pour lui, le jihâd du Prophète n’avait rien d’une guerre religieuse destinée à propager l’islam, c’était une guerre qui visait la récupération des biens et des propriétés des musulmans qui se trouvaient à la Mekke et dont ils avaient été dépossédés.

Quant aux accusations pour hérésie ou apostasie, il déclare que seul Dieu peut en juger, et de ce fait, s’oppose à la peine de mort réservée à l’apostat, parce que le Coran ne se prononce pas à ce sujet.

Autre point intéressant : à l’encontre des islamistes qui ont fait de la critique des libertés individuelles leur cheval de bataille, il plaide au contraire pour une conciliation entre la religion et la modernité, et se déclare favorable à une législation humaine, dès lors qu’elle n’entre pas en contradiction avec le Coran.

Et enfin, la cerise sur le gâteau : l’interdiction de la mixité, dont les islamistes ont fait un mort d’ordre, n’étant pas mentionnée par le Coran, et ne pouvant s’appuyer sur un hadith douteux, ne tient pas la route. Seule compte la décence, qui s’applique d’ailleurs aux femmes comme aux hommes. De la même manière, s’il ne remet pas en cause le voile, il précise que le Coran n’en a défini ni la forme ni la couleur.

La fatwa contre l’obligation pour les femmes des tâches ménagères est donc le fait d’un auteur prolixe, très controversé pour ses analyses innovantes. Sauf que cette fois, il s’est attaqué à un véritable tabou qui va bien au-delà des cercles universitaires et azharites, parce qu’il touche tous les musulmans, comme en témoigne la polémique qu’il a déclenchée, et qui continue de faire rage. C’est toute une population d’hommes et de femmes qui se sent offensée par la fatwa et qui manifeste son mécontentement, notamment à travers des interventions de téléspectateurs. Il est même question de fitna, de sédition.

Que des hommes réagissent contre un avis qui s’attaque à l’un de leurs privilèges les plus précieux et qui de surcroît pourraient se sentir menacés par l’idée d’une clause inscrite dans le contrat de mariage, n’a rien de surprenant. Il faut dire que l’activisme du shaykh, qui milite auprès des associations et de la justice pour faire adopter la clause, a de quoi les inquiéter. Mais les réactions, parfois violentes, des femmes, laissent perplexes. Il semblerait d’ailleurs que si l’avis a été pluôt bien accueilli par les femmes célibataires, les femmes mariées y sont hostiles.

La différence tient sans doute au fait que les célibataires ont tout à y gagner, alors que les épouses peuvent craindre de voir leurs maris se révolter contre elles. De plus, comme mères et comme belles-mères, elles agiront exactement comme on a agi avec elles, perpétuant les traditions, même lorsqu’elles leur sont défavorables, inculquant très tôt à leurs filles qu’il est normal de servir leurs frères et que l’espace de la domesticité et tout ce qu’il comporte comme tâches quotidiennes est leur lieu d’assignation. Les garçons, aussi gentils puissent-ils être, trouveront tout aussi naturel d’être servis et choyés comme des rois. Et on s’étonne qu’ils soient plus égoïstes et moins affectueux.

A voir la réaction du Dr Yahia Al-Ahmadi, on est plutôt enclin à se féliciter de l’initiative de Nahru Tantawi. Ainsi, ce conseiller matrimonial rejette catégoriquement la fatwa, se disant outré par le fait de qualifier les travaux ménagers d’esclavage. Pour lui, la femme accomplit ces tâches par amour et respect pour ses enfants et pour son époux, et il ajoute qu’elle le fait par instinct, parce que la formation de son corps et ses hormones féminines lui permettent d’exécuter ces travaux. En somme, elle est naturellement prédisposée à cela. Le shaykh Nahru Tantawi a au moins le mérite de s’appuyer sur le Coran, alors que ce conseiller conjugal n’a ni Coran, ni aucune science pour appuyer son explication.

 

Leïla Babès le 04/08/2010

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