14 janvier 2008
la socio...
La
sociologie comme éthique politique
Le métier de sociologue, comme objectivation du
fonctionnement des institutions et des pratiques sociales dans leurs logiques
de pouvoirs et de domination, réels et symboliques, ne peut se réaliser
pleinement que dans la mesure où celle-ci s’applique ipso facto au sujet
de la science, c’est-à-dire à la condition que le sociologue soumette son
propre point de vue et le champ scientifique à partir duquel il opère, à la
même distance critique.
En se gardant de toute tentation de vision souveraine,
par la défiance à l’égard des certitudes, il fait avancer la connaissance sur
le monde social, et ce faisant, agit sur celui-ci.
C’est pourquoi le sociologue ne peut se reconnaître
dans le mythe de la tour d’ivoire qui voit la science sociale comme une science
« pure », devant s’interdire toute implication dans le champ social
et politique. Abusés par les oripeaux de l’académisme de façade qui confond
neutralité axiologique et peur du risque, les esprits naïfs ne perçoivent pas
la stérilité d’une telle posture.
En préférant les privilèges mondains que procure le
statut académique à l’impératif de connaissance, ce que l’approche scolastique
s’interdit en vérité, c’est l’exercice de la science comme raison critique. En
cédant au « sacrifice de l’intellect » qu’impose l’attachement
dogmatique, soit à la théorie « pure » qui fonctionne comme une machine
sophistiquée qui tourne à vide dans le cercle étroit d’un corporatisme
fossilisé, soit au savoir-faire empiriste des exécutants pour qui la technique
tient lieu de science, elle se nourrit des illusions sociales qu’elle a fonction
de dévoiler, car comme la société, elle « se paie toujours elle-même de la fausse
monnaie de son rêve » selon la belle formule de Marcel Mauss.
Pas plus que dans le scientisme, le sociologue ne
peut se reconnaître dans cette nouvelle vague d’experts auto-proclamés,
prophètes du relativisme, scientifique d’abord parce que la science leur fait
défaut, et culturel ensuite parce que sourds à toute éthique universaliste qui
risquerait de leur faire perdre leur clientèle.
L’amateurisme qui caractérise ces spécialistes en
séduction mondaine dont la connaissance est aussi limitée que leur désir de
satisfaire les attentes du vulgaire est grand, se manifeste dans des milieux
aussi divers que celui de la recherche ou de la militance d’extrême gauche,
mais qui ont en commun la défense de mouvements se réclamant d’une appartenance
culturelle ou religieuse.
Voyant dans ces idéologies différencialistes l’expression
sociale d’une catégorie de dominés, ils font de leurs représentants les
nouveaux « damnés de la terre », un substitut à la classe ouvrière. Ainsi
en est-il de la revendication par les islamistes d’une reconnaissance de leurs
particularismes religieux ou supposés tels, qui représentent désormais pour ces
chantres du relativisme qui ne font que promouvoir d’autres formes d’absolu, les
minorités dominées issues des pays du Sud face aux dominants, la mondialisation
et les puissances occidentales.
Le confusionnisme qui entoure cette fiction sociale
s’illustre tout particulièrement dans le fait que la transposition faite des
termes de la lutte sociale dans le registre des valeurs culturelles ou
religieuses de leurs protégés, passe par l’occultation de la violence
symbolique qui est au fondement des idéologies qu’ils défendent, et dont le
statut des musulmanes comme catégorie doublement dominée, est l’exemple le plus
criant.
Si le sociologue n’a pas à se soucier de la censure
positiviste, son activité n’a de sens que dans la mesure où elle est autonome.
Ethique fondamentalement critique, la science sociale a vocation à démystifier,
à dévoiler les visions dominantes, à arracher les esprits à l’état d’innocence
qui est le propre de toute idéologie comme croyance commune.
Parce qu’il est un scientifique, le sociologue est un
empêcheur de tourner en rond, un trouble-fête qui dérange et se met en danger. Il
ne doit jamais oublier qu’il participe lui-même peu ou prou eu jeu social et
politique qu’il a pour fonction d’en dévoiler les rapports de force et de sens,
y compris dans sa profession qui n’est qu’un microcosme de la société, un
schéma réduit des luttes et des enjeux de pouvoir.
C’est à la condition qu’il soumette à la critique ses
propres présupposés, les mécanismes conscients et inconscients qui lui dictent le
choix de son objet d’étude, les questions qu’il pose et celles qu’il ne pose
pas, ses méthodes et ses résultats, à retourner les armes scientifiques
destinées au monde social vers le monde scientifique qu’il contribue à faire de
sa science une éthique.
La défiance à l’égard de l’inertie frileuse du
scientisme, autant que la vigilance à l’égard de des compromissions mondaines,
sont des armes indispensables à l’avancée de la connaissance scientifique. Car
toute bataille gagnée contre l’ignorance est une victoire pour la liberté.
Leïla Babès le 31/05/2006

Pierre Bourdieu
