03 février 2009
Intégristes catholiques
Intégristes catholiques

Le décret du Vatican, publié samedi dernier,
réintégrant les quatre évêques intégristes qui avaient été excommuniés par
Jean-Paul II en 1988, soulève diverses questions, dont les plus importantes
sont : le rapport de l’Eglise
catholique à la modernité et aux autres religions, en particulier l’islam, et
dans une perspective comparative avec celui-ci, le traitement de la question de
l’unité et de la diversité.
Mais d’abord un bref rappel des faits : à
l’origine, l’acte d’excommunication touchait ces quatre prélats, à savoir l'Argentin
Alfonso de Galarreta, le Britannique Richard Williamson, et deux français, Bernard
Tissier de Mallerais et Bernard Fellay, pour avoir été ordonnés sans le consentement de Rome, ainsi que l’archevêque qui a
procédé à leur nomination, Mgr Marcel Lefebvre.
Mgr Lefebvre aujourd’hui décédé, avait fondé la Fraternité Saint
Très attaché à l’unité de l’Eglise, Benoît XVI, l’ex-cardinal
Ratzinger qui avait été chargé dès 1988, de trouver solution à cette crise, avait
reçu dès son accession au pontificat en 2005 Mgr Fellay. De même qu’il a
rétabli en juillet 2007 la « messe tridentine » en latin
abandonnée après le concile Vatican2, et que les intégristes de la Fraternité
Plus inquiétant encore, c’est du moins le sentiment
de beaucoup de catholiques, en juin 2008, le Pape a déclaré avoir renoncé à
exiger des membres de cette congrégation de reconnaître ce qu’ils ont toujours
rejeté et continuent de rejeter : le concile Vatican2. Ce qui signifie que
toutes ces concessions accordées l’ont été de manière unilatérale, sans
contrepartie, ce qui est pour le moins surprenant lorsqu’on considère la
proximité de ce courant avec les milieux d’extrême droite.
Il se trouve justement que l’un des quatre évêques
réhabilité, le Britannique Richard Williamson, a dans un entretien diffusé
mercredi dernier par la télévision suédoise, tenu des propos négationnistes,
niant l'existence des chambres à gaz, ce qui a incité le grand rabbin de Rome à
demander au Vatican de revenir sur sa décision de lever son excommunication, à
quoi l’Eglise a répondu que la décision du pape n'avait rien à voir avec les idées de cet évêque.
Pourquoi le Pape a-t-il pris cette décision ?
Nous savons que Ratzinger qui a toujours œuvré pour l’unité de tous les
chrétiens, catholiques, protestants et orthodoxes, du moins dans la perspective
de l’Europe chrétienne qu’il chérit tant, a évidemment fait de l’unité des catholiques
une priorité. Un autre facteur qui a pu peser dans cette décision est le nombre
important de prêtres qui officient dans cette congrégation, -ils seraient 500,
dit-on-, alors que l’Eglise connaît une crise profonde de la vocation des
prêtres et que le nombre de séminaristes diminue à vue d’œil. Dans un monde
sécularisé marqué par l’incroyance et où les croyants eux-mêmes ressentent de
plus en plus le besoin de croire et de pratiquer librement sans suivre aveuglément
les prescriptions de l’Eglise, la tendance du Vatican est à l’adaptation et en
même temps à la reconquête des fidèles. Se vidant sur le flanc de la
sécularisation, l’Eglise a donc tout intérêt à se renflouer sur le versant de
la tradition, quitte à faire des compromis, et même des compromissions en
acceptant de réintégrer les intégristes par exemple.
En réintégrant les têtes du mouvement, à savoir les
quatre évêques, le Vatican ne donne à leurs prêtres et à leurs fidèles que deux
alternatives : suivre leurs chefs et revenir au giron de l’Eglise, ce qui
est le résultat escompté, moyennant quoi les 500 prêtres pourront donner les
sacrements et les fidèles les recevoir dans n’importe quelle église, ou
refuser, et se condamner à jamais puisqu’ils n’auront plus de hiérarchie.
L’autre scénario serait que le courant se divise sur la question et finisse par
se détruire.
Reste cette question : dans quelle mesure la
reconnaissance par le Vatican d’un courant qui pour autant qu’il a souhaité
revenir à l’Eglise, n’en reste pas moins intégriste et farouchement opposé aux
principes de la modernité et de l’ouverture aux autres, sera-t-elle
préjudiciable à ces mêmes principes qui sont inscrits dans les positions
officielles de l’Eglise depuis plus de quarante ans ? Cet évènement risque
t-il d’encourager les tendances les plus traditionalistes et affaiblir la volonté
de dialogue aves les autres religions, ou au contraire étouffer les intégristes
dans l’œuf en les dissolvant dans l’Eglise-mère ? Beaucoup de catholiques,
sceptiques, ne croient pas à cette deuxième hypothèse.
Plus que jamais, l’Eglise catholique se trouve
confrontée aux grands enjeux de la modernité, tiraillée entre le désir –et
l’obligation-, d’adaptation, et sa vocation évangélique de religion universelle
et prosélyte. Quoiqu’on dise que Vatican2 n’est pas un dogme de foi, les
principes de ce concile qui représentent une véritable révolution, dans la
reconnaissance des libertés individuelles et surtout des autres religions, ne
sauraient être remis en question sans mettre en péril le devenir de l’Eglise et
la paix dans le monde.
En comparaison, les problèmes qui se posent à l’islam
semblent similaires et différents à la fois. Similaires parce que des courants
identiques aux intégristes, autrement plus nombreux, plus diversifiés, et plus
dangereux, s’activent dans de nombreux pays, et qui bien que partageant la même
vision que leurs homologues catholiques, sectaire, misogyne, xénophobe, raciste
même, sont infiniment plus inquiétants parce qu’ils font usage de la violence
physique.
Différents, parce que contrairement à l’Eglise
catholique qui représente l’instance unique de représentation, l’islam est à la
fois dépourvu d’un tel organe, et soumis à la liberté offerte à n’importe quel
croyant de prescrire le bien et de corriger le mal.
L’islam n’a pas d’Eglise comparable à l’Eglise
catholique. Faut-il s’en réjouir ou au contraire le regretter ?
La vraie question est peut-être de se demander ce qui
empêche les clergés ou les dirigeants politiques ou des représentants des deux
sphères de se réunir en concile et produire une sorte de fatwa unique, interdisant
l’usage de la violence au nom de la religion. Le fait est que de telles
rencontres ne sont pas rares, mais la volonté et le courage ne sont toujours
pas au rendez-vous. ![]()
Leïla Babès le 28/01/2009
20 mars 2008
Doha
Minorités
en terre d’islam et dialogue islamo-chrétien

Pour la première fois dans l’histoire de l’Emirat du Qatar,
une église catholique vient d’être inaugurée. Contrairement aux autres Emirats,
comme le Koweït, Abu Dhabi ou Bahreïn qui
accueillent déjà des lieux de culte chrétiens, le Qatar, qui pratique un islam
wahhabite et suit en cela la politique d’intransigeance à l’égard des autres
religions de l’Arabie saoudite, s’y était toujours opposé. 
La présence dans la péninsule arabique de milliers de travailleurs
immigrés de confession chrétienne originaires du Proche-Orient ou d'Asie et les
moyens mis en œuvre par le Vatican, justifient l’ouverture progressive de ces
églises, auxquelles vient s’ajouter à présent, l’église Sainte-Marie-du-Rosaire
à Doha, sous l’égide du vicariat apostolique d'Arabie.
Le travail inlassable de l’ancien ambassadeur de France et
la visite historique que le roi Abdallah d'Arabie Saoudite a effectuée au
Vatican en novembre 2007, ont eu raison des dernières résistances. Il aura fallu
huit années pour construire cette église de 2000 places, sans cloches, et dépourvue
de symboles chrétiens.
L’évènement coïncide avec la
volonté affichée de l’Emir du Qatar d’adopter une politique d’ouverture, comme
en témoignent les rencontres interreligieuses que ce pays organise depuis
quelques années, malgré les oppositions internes.
Le fait est
attaché à une double symbolique : le Qatar est le pays de la chaîne
satellitaire Al-Jazeera –qui joue un rôle ambigu dans la diffusion des messages
d’Al-Qa’ida et de l’islamisme radical, et que j’ai notamment évoquée il y a
quelques semaines à propos d’un sondage scandaleux effectué par cette chaîne
sur les attentas d’Alger-, et c’est aussi le pays de résidence et d’adoption du
prédicateur égyptien Frère musulman, Youssef Al-Qardhaoui.
A l’heure où
la présence des Irakiens de confession chrétienne se réduit à peau de chagrin,
-ils ne sont plus que 2%, et ceux qui restent sont sur le chemin de l’exil-, on
ne peut que se féliciter d’une telle initiative.
Dans le même temps, nous apprenons la création d'un Forum catholiques-musulmans pour le dialogue entre le
Vatican et l'islam, représentant
plus de 40 pays, et dont la première rencontre se tiendra à Rome les 4 au 6
novembre prochain. Cette réunion qui s’achèvera par une rencontre avec le pape
Benoît XVI, rassemblera
24 représentants de chacune des religions, avec, du côté musulman, 12 religieux
et 12 intellectuels.
Les faitsSainte-Marie-du-Rosaire, première église
catholique consacrée en terre wahhabite
Cette initiative est l'aboutissement d'une démarche lancée
en octobre 2007 par le prince jordanien Ghazi bin Muhammad bin Talal, frère du
défunt roi Hussein, avec une lettre signée par 138 dignitaires musulmans
(aujourd'hui au nombre de 222), venus des différents courants de l'islam, et où
il invitait les responsables de toutes les Eglises chrétiennes à s'engager dans
un dialogue avec l'islam, estimant que « la survie du monde en
dépend ».
Le prince Hassan, promoteur du concept de wisâtiyya, et qui
préside entre autres organismes, «la fondation pour la Recherche
entre les Religions », compte parmi les personnalités musulmanes les plus
engagées dans le dialogue interreligieux et la recherche de la paix dans le
monde.
La Jordanie compte également une commission de cent dignitaires musulmans,
créée à la suite du discours tenu par le Pape en
septembre 2006, à Ratisbonne, où Benoît XVI avait mis en cause le lien entre la
foi musulmane et la violence, et chargée de répondre
par le dialogue aux grandes questions de la communauté musulmane dans le monde
et de combattre l'extrémisme.
Lorsque j’évoquais dans cette même chronique, ce
discours historique du Pape, j’avais surtout mis l’accent sur les réactions
émotionnelles, et quelquefois violentes, des musulmans, ainsi que sur les
lettres indignées et pleines de dénégations des dignitaires musulmans, qu’ils
appartiennent au clergé ou aux instances non officielles de dialogue
islamo-chrétiens.
C’est un fait que les initiatives que j’évoque
aujourd’hui sont d’une tout autre nature. D’abord parce qu’elles s’inscrivent
dans la durée, ensuite parce qu’elles semblent procéder d’une volonté de
combattre la violence et de résoudre les conflits par le dialogue.
Reste cependant à se demander dans quelle mesure
elles peuvent être efficaces et si elles ne s’avèrent pas, comme tant d’autres
commissions et autre instances plus ou moins officielles, des vœux pieux, ou
pire, des démarches purement diplomatiques.
En tous cas, elles resteront vaines si elles ne remplissent
pas trois conditions :
1) si elles ne s’accompagnent pas de réformes
importantes, et tant que les Etats et les clergés musulmans continueront d’instrumentaliser la religion
pour maintenir le despotisme ;
2) si un véritable débat théologique sur les
textes et références religieux qui servent d’inspiration à la violence et au
terrorisme n’est pas engagé. Car ce n’est pas en répétant à l’infini que
l’islam est une religion de paix et de fraternité qu’il y aura une avancée
réelle sur ce terrain.
Et puisque le discours provocatoire du Pape a eu
un effet heureux en provoquant ces ondes de choc, un débat sur la relation
intrinsèque entre la foi et la violence devient urgent. A condition d’avoir le
courage d’affronter les tabous que constituent l’épineuse question des versets
coraniques qui évoquent la violence ;
3) si les intellectuels qui composent cette
commission avec les religieux sont les intellectuels organiques habituels,
incapables de rompre avec le rapport apologétique à l’islam, au lieu de
personnalités indépendantes, laïques, modernistes et critiques.
Cela étant dit, l’idée du prince jordanien de la
wisâtiyya est une piste intéressante. Elle trouve sa source dans le concept
coranique de la ‘umma wasata, de la communauté médiane. Il ne s’agit pas de
cette vague notion du juste milieu, mais de l’idéal d’une communauté musulmane qui
soit une communauté d’ouverture, de dialogue et de compromis, ce qui pourrait
constituer un véritable contrepoids à l’hostilité à l’autre et au recours à la
violence.
Leïla Babès le19/03/2008
19 janvier 2008
Antisionisme juif
Antisionisme juif

La polémique qui a cours en ce moment en
Israël sur le refus de soldats d’évacuer des colons qui occupaient illégalement
deux maisons à Hébron, repose la question des rapports entre le religieux et le
politique, en Israël et dans le judaïsme.
Une problématique dont l’intérêt va
bien-au-delà du cadre étroit de cette religion, par les éclairages qu’elle peut
apporter, dans une perspective comparative avec le monde de l’islam.
Mais d’abord, un point rapide sur cette
polémique dont les termes dépassent largement le cadre des divisions internes
entre religieux et laïcs, libéraux et conservateurs, sionistes
ultranationalistes et fondamentalistes ultra-orthodoxes, puisque c’est
l’autorité même de l’Etat qui est en cause.
En effet, les douze soldats incriminés ont
expliqué qu'après avoir consulté leurs rabbins, ils ont estimé qu’ils ne pouvaient
obéir à des ordres « contraires à
la loi religieuse ».
Le président du conseil des rabbins de
Judée-Samarie (en Cisjordanie) a même publié un édit religieux proclamant que
la participation directe ou
indirecte à l'expulsion de juifs d’Israël est contraire à la Torah, et jugé le pouvoir, « mauvais
et immoral ».
Le parallèle avec les islamistes est
saisissant, et on s’attendrait presque à entendre les mots fatwa, shari’a, kufr (mécréance, blasphème, apostasie), là yajûz (au sens d’illicite, mais
prononcé comme une sentence), taghût
(pouvoir tyrannique et impie), etc.
Voilà donc des membres de l’armée,
composante essentielle de l’Etat, refusant d’obéir aux ordres de leurs chefs,
parce qu’ils jugent la loi de Dieu supérieure à la loi des hommes. Une logique
que partage avec eux des militaires acquis aux thèses des islamistes radicaux,
comme cela a pu se produire dans un certain nombre de pays musulmans.
Sauf que dans le cas d’Israël, la
situation est, toutes proportions gardées, plus grave, pour les raisons que
l’on peut imaginer : l’importance cruciale de la sécurité d’un pays
entouré d’ennemis, dans une région instable et minée par la guerre, la singularité
même de la nature de l’Etat d’Israël, fondé par des laïcs sur des bases
ethnico-religieuses, et le caractère radical de certains courants religieux,
dont cette affaire de mutinerie n’est qu’une manifestation du conflit latent qui
oppose le religieux et le politique.
Ce n’est certes pas la première fois que
des rabbins appellent les soldats à refuser d’obéir aux ordres, comme on a pu
le voir il y a deux ans, lors de l'évacuation de la bande de Gaza, et ces
incidents pour l’instant sporadiques, auraient pu être sans conséquences si
l’armée ne recrutait pas dans les écoles talmudiques, (où on étudie la
tradition et les textes religieux), pour palier la désaffection des laïcs,
qui représentaient jusque là le gros des troupes.
J’avais déjà eu l’occasion, lors d’une
précédente chronique, d’évoquer le caractère paradoxal de l’Etat
israélien : petit et puissant, oriental mais tourné vers l’Occident et, ce
n’est pas le moindre des paradoxes, fondé par des sionistes laïcs sur des bases
religieuses, à l’encontre même de toute une tradition juive fondée sur le seul
rapport au texte.
Ce qui signifie que dans le judaïsme et
en Israël même, il existe deux catégories de religieux intransigeants (intransigeants
au sens où l’utilise Jean-Marie Donégani à propos des intégristes catholiques) :
ceux qui croient que la
Palestine est la terre promise qu’il faut défendre jusqu’au
bout, y compris par la force et la rébellion contre les lois du pays ; et
ceux qui au contraire, considèrent que la création d’Israël est une hérésie et
une trahison à l’égard lois religieuses.
Un historien de l’Université de Montréal,
Yakov Rabkin, va même plus loin en affirmant qu’il y a plus de chrétiens que de
juifs parmi les partisans inconditionnels de l’Etat hébreu, et que l’antisionisme
juif représente pour l’Etat d’Israël, une menace plus importante que
l’hostilité arabe et palestinienne.
Au début du XXe siècle, au moment de la
déclaration de Balfour, consacrant l'établissement d'un foyer national juif en
Palestine, des religieux, appartenant notamment au mouvement orthodoxe des Loubavitch,
pensaient qu’un tel projet était une forme d’idolâtrie, une rupture dans une
tradition identitaire fondée sur l’étude de la loi et l’interprétation des
textes. L’idée même de nation, au sens moderne du terme, avec un Etat, une
armée, un drapeau, et des institutions laïques, était considérée comme une
hérésie, et l’est encore pour une partie de ces juifs attachés à la tradition
d’un peuple dispersé qui attend son Messie.
A Jérusalem même, dans le quartier
traditionaliste de Mea Sharim,
certains courants ultra-orthodoxes rejettent la souveraineté de l’Etat d’Israël
et sa prétention à représenter tous les Juifs de ce pays. C’est le cas des Haredim
(littéralement : ("les trembleurs", autrement dit, ceux qui
tremblent devant Dieu), parmi lesquels les fameux Neturei Karta (ce qui veut dire « les gardiens de la
cité ») qui ont participé au congrès
« révisionniste » organisé à Téhéran les 11 et 12 décembre 2006 par
le président Ahmadinéjad.
Pour eux, la destruction de l’ancien
royaume d’Israël a été voulue par Dieu, et seul le Messie pourra le rétablir.
Toute expérience humaine pour recréer cet Etat est un blasphème.
Dans quelle mesure l’expérience israélienne
et la relation antagonique, complexe au demeurant, qui oppose la sphère du
religieux et la sphère du politique, peuvent-elles nous éclairer sur la
situation du monde de l’islam ?
Pour autant que les développements,
nécessaires, qu’appelle une telle question, dépassent le cadre de cette
chronique, quelques observations méritent d’être soulignées, comme autant de
pistes de réflexion.
On aura évidemment compris que pour le
judaïsme comme pour l’islam, et plus fondamentalement pour les trois religions
monothéismes, la question du pouvoir politique s’est fondamentalement
construite dans une relation étroite, de manière différente pour chacune de ces
traditions, par-delà la complexité du rapport entre les fondements théologiques
et la part de l’historicité, et les changements induits par l’avènement de la
modernité.
Si on admet que le christianisme –pour
être plus exact, l’Eglise catholique dans l’espace européen-, a perdu toute
prétention à contrôler la société et la sphère du pouvoir, en raison d’une
sécularisation accomplie, le problème est loin d’être résolu dans le cas de
l’islam et du judaïsme, plus précisément Israël, de manière évidemment différente.
Une question fondamentale se pose. D’abord,
plus que la viabilité d’une société israélienne travaillée par une forte
hétérogénéité de groupes et de courants que tout sépare culturellement, il y a les
contradictions qui se logent au cœur même d’un Etat qui conjugue deux systèmes
de valeur irréconciliables : des institutions politiques et des valeurs
qui empruntent à la modernité, et des formes de légitimation qui réfèrent
directement à la religion, au sens ethnique du terme. De fait, le religieux est
au cœur même de l’Etat et du mode de gouvernement.
Qu’arriverait-il si les courants
religieux radicaux venaient à contrôler les institutions de l’Etat ? Plusieurs
hypothèses sont envisageables, à commencer par le recours à la violence :
n’oublions pas l’assassinat d’ Yitzhak Rabbin en 1995 par un extrémiste
religieux.
Une chose est sûre : du côté du
monde de l’islam, l’instrumentalisation du religieux par la quasi-totalité des
Etats dits laïques (et je ne parle même pas des Etats proprement islamiques), a
eu des conséquences désastreuses.
L’une des différences majeures entre le
judaïsme et l’islam est que les groupes et les courants qui militent –y compris
par la violence- pour l’instauration d’un Etat islamique n’appartiennent pas au
clergé, à l’exception de l’Iran, les talibans afghans et leurs émules pakistanais
n’entrant pas dans cette catégorie de la cléricature traditionnelle.
A cet égard, la position du clergé
antisioniste à l’égard de l’Etat hébreu rappelle à s’y méprendre celle d’une
partie du clergé shiite iranien à l’égard de la théorie de la Velayet al faqih de Khomeini, la souveraineté
du clerc religieux, considérée comme blasphématoire, en ce sens que les hommes
n’ont pas à proclamer un ordre qui n’appartient qu’à Dieu et à se substituer à
lui, la souveraineté ne lui appartenant qu’à lui. Une thèse exactement
contraire à celle du pakistanais Mawdudi (très proche par ailleurs de Khomeini
et de l’égyptien frère musulman Sayyid Qutb).
Inutile de rappeler les effets
destructeurs et autodestructeurs de ces théories totalitaires. Il est
intéressant de noter que la récusation de la Velayet al faqih de Khomeini, la souveraineté
du faqih, du religieux au sens juridique, a été le fait de dignitaires
religieux, de fuqaha.
Pour eux, la légitimation de l’exercice
du pouvoir par le recours à des références divines est non seulement religieusement
infondée, elle est blasphématoire.
Une leçon d’autant plus importante à
retenir qu’il y a deux traditions qui militent en faveur du judaïsme, au
contraire de l’islam : une forte tradition religieuse apolitique,
extra-mondaine, par opposition à la dimension mondaine de la dunya, et les islamistes seraient tentés
d’ajouter abusivement la dawla
(l’Etat), et une autre tradition de non prosélytisme.
Leïla Babès le 15/08/2007
14 janvier 2008
Coptes...
Les Coptes,
citoyens de seconde zone

Le statut des citoyens arabes de confession
chrétienne constitue l’une des ignominies les plus aberrantes des systèmes
politiques qui régissent les pays où vivent des minorités religieuses. Je veux
bien sûr parler des pays du Moyen Orient. Les Eglises chrétiennes qui ont
pratiquement disparu en Afrique du Nord, vers le X° siècle, se concentrent
surtout en Syrie, Liban, Egypte, Irak et Palestine.
Dimanche dernier, à l’initiative d’associations
d’égyptiens de confession copte, un rassemblement a eu lieu à Paris, pour
protester contre les discriminations dont cette communauté fait l’objet.
Ces dernières années, les coptes, qui représentent
presque 10/° sur une population globale de 65 millions, ont notamment fait
parler d’eux à propos d’affrontements violents qui les ont régulièrement
opposés à des musulmans en Haute Egypte, faisant parfois de nombreuses
victimes. En réalité, depuis l’accession de Sadate au pouvoir en 1970, cette
communauté fait régulièrement l’objet d’agressions physiques : incendies
d’Eglises, lynchages, enlèvements suivis de conversions par la force, attentats
à la bombe.
Les coupables restent souvent impunis, ce qui
exacerbe le sentiment d’insécurité de cette catégorie de la population. Les
auteurs de ces crimes, appartiennent tous aux groupuscules extrémistes nés de
la mouvance des Frères musulmans. Leur but : restaurer le statut de
dhimmis, qu’on appelle improprement statut de protection des Gens du Livre, en
réalité, un dispositif humiliant et un déni de citoyenneté. Cette surenchère
destinée à durcir encore plus les discriminations dont les coptes sont déjà
l’objet, vise en réalité l’élimination pure et simple de la minorité
chrétienne : par la conversion, l’encouragement à l’exil ou le meurtre.
Depuis l’islamisation du pays, la condition des
coptes a connu des hauts et des bas. Il est curieux de constater que leur
situation s’est dramatiquement dégradée depuis l’accession de Nasser au pouvoir
en 1952, alors que la période de la monarchie, de 1804 à 1922, et celle qui lui
a succédé, de 1922 à 1952, sous le régime nationaliste du parti Wafd, ont été
marquées par une relative tolérance à l’égard des coptes.
Jusque-là, il était de coutume d’interdire aux coptes
l’accès aux fonctions de ministre de l’intérieur. La nationalisation des
banques et des sociétés privées a curieusement coïncidé avec une
dé-christianisation de toutes les hautes fonctions. En réalité, les ministères
qui sont confiés aux coptes sont sans portefeuille. Même le célèbre Boutros
Boutros Ghali, n’était que ministre par intérim ou ministre délégué aux
affaires étrangères de 1977 à 1991.
Toujours dans le domaine politique, sur 444 députés,
seulement 3 sont coptes. Ils sont pratiquement exclus des hauts
grades de l’armée, des services de renseignements, de la magistrature, de même
qu’ils ne peuvent être gouverneur ou doyen d’une faculté.
Conséquence de cette politique d’exclusion des postes
de décision, les coptes se sont trouvés systématiquement écartés des accords de
coopération entre l’Egypte et les pays du Golfe et se voient ainsi interdits
d’être envoyés dans ces pays comme experts.
La liste des discriminations est longue. Citons
seulement quelques exemples. Dans le domaine de l’éducation, les coptes ne
peuvent enseigner l’arabe. En revanche, les enfants coptes apprennent le Coran
à l’école, alors qu’ils ne peuvent apprendrela Bible, interdite
d’enseignement à l’école publique. Autre exemple : malgré la loi
d’interdiction de changement de conversion des moins de 21 ans, Al-Azhar valide
les conversions des mineurs chrétiens. Autre atteinte, cette fois à la liberté
religieuse : contrairement aux musulmans, les chrétiens ne peuvent
construire ou réparer une église sans une autorisation des pouvoirs publics, ce
qui montre bien que les membres de cette communauté ne sont pas considérés
comme des citoyens à part entière, mais des dhimmis.
Enfin, chose incroyable, aucune université égyptienne
n’est dotée d’une chaire ou d’un département d’études coptes, contrairement à
de nombreuses universités occidentales.
Dans leurs
revendications, les coptes de France formulent deux demandes : d’abord que
l’inscription de l’appartenance religieuse sur la carte nationale d’identité ne
soit plus mentionnée. Cette référence à la confession est non seulement un
anachronisme aberrant, mais aussi une source de discrimination qui désigne
officiellement les chrétiens d’Egypte comme des sous-citoyens. Ensuite, que les
persécutions et attaques exercées par les extrémistes musulmans sur cette
communauté soient jugées et condamnées.
J’ajouterais
pour ma part, que si une réforme qui reconnaisse aux égyptiens de confession
chrétienne leurs droits fondamentaux, et tout particulièrement une pleine
citoyenneté et une égalité claire et sans conditions entre tous les égyptiens,
me paraît nécessaire et urgente, il est à tout le moins inacceptable en
attendant qu’une telle réforme soit engagée, que des injustices de cette nature
soient commises impunément. Et puisque la référence majeure est l’islam, ne
dit-on pas que c’est une religion de justice ? L’Egypte, cette grande
nation, a beaucoup à offrir. Et elle gagnerait sûrement à rassembler tous ses
enfants, avec leurs différences, dans le partage de valeurs humanistes, au lieu
de la complaisance face à la tyrannie de la majorité.
Leïla Babès, le 24/01/2005
13 janvier 2008
Juifs de France
Juifs de
France
La
nomination d’un nouveau président à la tête du CRIF, le Conseil représentatif
des institutions juives de France, survenue il y a quelques jours, est l’occasion
pour nous d’élargir le débat sur la question de la représentation du culte
musulman, en partant du judaïsme, pour tenter de voir en quoi les deux
religions, dans leur inscription dans le droit et leur rapports à l’Etat, leur
traitement de la pluralité interne autant que leurs dysfonctionnements
institutionnels et leur relation ambigüe au pouvoir politique, peuvent être à
la fois similaires et différentes. Pour étendre la question à un cadre
historique plus global, celui de l’avènement de la modernité et de la
sécularisation, -ainsi que son expression institutionnelle, la laïcité, dans le
pays le plus laïque qui soit, pour ne pas dire le pays de la laïcité-, il
conviendrait aussi de s’interroger sur la manière avec laquelle chacune de ces
deux religions, s’est inscrite dans ce processus qui a fondamentalement touché
la religion dominante, l’Eglise catholique, en tant que pouvoir, dans sa
relation historique avec l’Etat séculier.
Au-delà
de ce cadre général de la réflexion, il s’agit d’abord de faire un bref état
des lieux du judaïsme.
Mais
d’abord une première précision, généralement occultée : les Musulmans,
dont on dit et répète inlassablement qu’ils sont divisés, et que ce sont leurs
divergences profondes qui rendent difficiles, et même impossibles leur rassemblement,
ne sont pas seuls dans ce cas. Les Juifs de France, en dépit de l’image
d’unité, d’homogénéité même qu’ils présentent, sont tout aussi divisés, et notamment
sur cette question de la représentation.
Il
y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer cette fausse image de l’unité.
Napoléon parachèvera leur émancipation avec la
promulgation du Code civil de 1804, et en 1808, par l’organisation du culte israëlite et
la création du Consistoire.
A cette caractéristique de l’ancienneté
du judaïsme français, consacrée d’ailleurs par le terme d’israélite, plus
moderne et plus séculier, en cela qu’il renvoie davantage à l’inscription de la
confession dans le cadre de la Loi,
même si l’usage de la notion de juif, qui réfère plutôt au groupe ethnique, au
peuple juif, a connu un renouveau par la suite, s’ajoute la dimension
proprement libérale et laïque, du judaïsme français, inscrit en quelque sorte
dans le processus de modernisation de l’Etat. Ce n’est pas un hasard si le
culte israélite de France compte une femme rabbin, une ouverture peu banale
pour une religion qui ne reconnaît traditionnellement aucun rôle à la femme
dans l’exercice de la cléricature. Dans le cas de l’islam, une telle ouverture
reste pour l‘instant de l’ordre de l’utopie.
Par opposition à l’islam de France,
marqué par son origine migratoire, son émergence récente en tant que marqueur
identitaire, son poids démographique, -les Juifs comptent à peine moins d’un
million-, la propension de ses organisations à revendiquer une reconnaissance
officielle-, le judaïsme français est loin de susciter, comme c’est le cas pour
l’islam, l’engouement des médias.
Contrairement à l’islam, le judaïsme est
perçu comme endogène, établi, partageant même une proximité biblique avec la
religion dominante, le christianisme. Il n’est pas rare d’ailleurs qu’on parle
de judéo-christianisme, un peu comme si le christianisme s’était figé dans sa
dimension primitive de réforme judaïque, ce qui ne va pas sans déplaire à ceux
parmi les chrétiens et les juifs, plus soucieux de préserver leur
particularisme.
Le sentiment de culpabilité lié à
l’histoire honteuse de Vichy et au sort des Juifs durant la seconde guerre
mondiale, n’est sans doute pas étranger à ce désir d’étendre l’oeucuménisme, le
dialogue intra-chrétien, vers une religion considérée désormais comme la source
du christianisme.
Quoiqu’il en soit, les clivages et les
divisions internes existent bel et bien : entre Juifs de souche,
Ashkénazes d’Europe centrale, et Sépharades originaires d’Algérie, ces derniers
apportant un nouveau dynamisme démographique et religieux, allant même jusqu’à
imiter les courants ashkénazes Ultra-orthodoxes et Loubavitch en adoptant leur rigorisme en matière d’observances,
entre laïcs et religieux conservateurs, entre organisations confessionnelles et
militantes, et enfin concurrence entre le consistoire, organe du culte et le
CRIF, créé en 1943, une fédération de 64
associations, plus politisée que le Consistoire, même si la division du travail
entre les deux instances n’est pas toujours très claire.
On voit donc qu’en dépit de son
enracinement national, sa faiblesse numérique et la nature officielle de ses
fondations –des spécialistes du judaïsme n’hésitent pas à soutenir que la
communauté juive est une création de l’Etat- le judaïsme français connaît les
mêmes dissensions que l’islam : idéologiques, politiques, culturelles,
identitaires. On retrouve d’ailleurs ces mêmes clivages en Israël, dans des
proportions plus graves, si l’on considère la situation particulière de ce
pays, la nature religieuse de son Etat et le poids plus important des courants
radicaux.
Sur cette question particulière des
divisions, ou plutôt de la pluralité interne des courants, ce qui est une
manière plus positive de dire les choses, -car après tout le pluralisme, en
tant que diversité reconnue, acceptée et protégée comme exercice de la liberté
de conscience, est le propre d’une société sécularisée régie par un Etat de
droit, ce qui distingue les Musulmans des juifs de France, c’est que ces
derniers ne font pas un étalage public de leurs divergences, sans doute parce
que se vivant à la fois comme ethnie, c’est-à-dire comme religion de peuple,
non prosélyte, et comme groupe minoritaire, les juifs ont fait de la culture du
secret une condition de survie.
Un autre trait distinctif est le type de
loyauté inter-confessionnel. Les Musulmans de France peuvent être soupçonnés
d’entretenir des relations coupables avec leurs pays ou leurs Etats d’origine,
de témoigner leur solidarité avec les Musulmans du monde entier, -sur ce point
précis, les catholiques ne sont pas différents-, ou avoir des liens encore
moins avouables avec des Etats dits islamiques, des organisations islamistes
mondiales ou encore des réseaux extrémistes. Dans le cas de l’islam, les
appartenances et solidarités peuvent être à la fois partielles, variées,
diffuses et disséminées. Mais il n’existe dans ce cas aucun rapport similaire à
celui qui lie les Juifs –dans leur majorité à l’Etat d’Israël. Je ne parle pas
là du lien affectif, identitaire, ni même de la solidarité avec ce pays avec
lequel tout juif peut s’identifier, mais de l’ambiguïté de la double allégeance. La
défense de l’Etat d’Israël, et l’amélioration de l’image de celui-ci dans les
médias est d’ailleurs l’un des objectifs du CRIF.
Mais plus troublant encore, sont les engagements
pris il y a 3 ans, par les deux organisations, le CRIF comme le Consistoire,
auprès du gouvernement israélien, pour encourager l’émigration de Juifs
français vers Israël, arguant des actes antisémites commis durant cette période
par des jeunes Arabes. Dégarnir la communauté juive de France pour renflouer un
pays font les habitants ont été chassés, est une manière à peine subtile de
faire de la purification ethnique, et un manquement certain de loyauté envers la France. Une dérive que de
nombreux français d’appartenance ou de confession juive dénoncent
régulièrement, avec courage.
Leïla Babès le 16/05/2007
Israël et ses immigrés
Israël et
ses immigrés
Israël
est-il en passe de devenir un pays ordinaire ? Pour autant que l’hypothèse
puisse surprendre, elle est loin d’être fantaisiste, pour peu qu’on la situe
dans la perspective du devenir de ce pays dans le contexte régional, pas
seulement du Moyen-Orient, mais de l’ensemble de la région, et notamment
africain.
La présence de réfugiés soudanais du Darfour sur le
territoire israélien, sans compter celle de clandestins africains, est une
première dans l’histoire de ce pays, d’autant que ces populations, fuyant le
génocide, la guerre et la misère, ne sont pas juifs, mais musulmans, chrétiens
ou animistes.
Bien entendu, de nombreux Israéliens sont d’origine
africaine, ceux issus du Maghreb et de l’Egypte bien sûr, et puis il y a les
fameux Falashas d’Ethiopie. Sauf que les Falashas, dont le gouvernement
israélien a fini par reconnaître la judéité en 1975, sont noirs, avec des
origines incertaines. Mais ils ont beau se réclamer de la descendance du prince
Ménélik, que la reine de Saba aurait eu avec le prophète-roi Salomon selon leur
légende, légende que partagent avec eux d’autres éthiopiens chrétiens, les
Falashas, bien que reconnus à présent comme les descendants de la tribu de Dan,
l’une des dix tribus perdues d’Israël, font l’objet de discriminations raciales
criantes.
Evidemment, difficile de croire, quand on appartient
à une religion fondée sur le lien ethnique, que la tribu en question puisse
porter les stigmates de la négritude. Soit dit en passant, et pour la boutade,
comment expliquer alors la blancheur et les yeux bleus des Ashkénazes, si on se
base sur l’unité d’un peuple sémite dont le moins qu’on puisse en dire est que
sa couleur d’origine devait être passablement basanée ?
C’est d’ailleurs cette idée du brassage et des
mariages mixtes que certains juifs défendent eux-mêmes, pour protester contre
le mythe de la pureté ethnique du peuple Juif, ce qui au demeurant remet en question
la notion même de peuple, utilisée dans un sens exclusivement singulier.
Quoiqu’il
en soit, noirs ou pas, les Falashas, ou plutôt les Beta Israel ou encore les
Juifs d’Ethiopie comme on les appelle à présent, sont reconnus comme des frères
lointains, et en matière de discrimination, ils n’auront pas été les premiers à
en souffrir, dans une société hiérarchisée où les Juifs du monde arabe sont
déjà les têtes de turcs –si j’ose dire-, des Ashkénazes originaires d’Europe.
Sauf que jusque là, il n’a
été question que de l’émigration de Juifs en Israël, que le gouvernement
encourage toujours dangereusement, spécialement celle de Juifs d’Europe, de
France notamment, comme je l’ai évoqué au mois de mai dernier.
Or, Israël est
actuellement confronté aux retombées humanitaires du génocide du Darfour, et
au-delà, d’un phénomène sans précédent, d’immigration clandestine d’africains.
La tragédie
du Darfour ne se limite pas au génocide, elle continue au Moyen-Orient. Fuyant
les massacres, les viols et les déportations commis par les terribles
Janjawirs, ces miliciens armés par le gouvernement soudanais qui les utilise
dans sa lutte contre les rebelles, les réfugiés –plus d’un millier depuis le
début de l’été- ne sont pas davantage épargnés dans cette nouvelle traversée du
désert qui leur fait parcourir toute l'Egypte, en passant par le Sinaï, et ensuite
pour les plus chanceux, passer l'une des frontières les mieux surveillées au
monde grâce à des passeurs bédouins.
Certains
d’entre eux tombent sous les balles des soldats égyptiens, d’autres sont
renvoyés par les autorités israéliennes en Egypte, d’après un accord passés entre
les deux pays.
Ceux qui
restent ne sont guère mieux traités.
Ils sont
239 hommes, femmes et enfants, parqués dans des caravanes ceinturées de
barbelés. D’autres, errent dans le pays, ont trouvé du travail ou sont pris en
charge par des organismes des droits de l’Homme ou des familles.
Interrogé par un journal saoudien le mois dernier, le ministre soudanais de la défense a déclaré
que la faute en incombait aux 24 organisations juives qui ont exagéré les faits
(notamment le nombre des victimes du génocide, terme évidemment rejeté) et ont
mené campagne aux Etats-Unis et en Grande Bretagne.
Il a ajouté qu’il ne s’agissait que d’un conflit qui opposait des fermiers
et des nomades sur la question de l'eau. Hypocrisie, auto-déresponsabilisation
et dénégation, voilà ce qui qualifie ce discours honteux du ministre qui a omis
de préciser que c’est avec la bénédiction et les encouragements de son
gouvernement que Janjawids et nomades pratiquent la politique de la terre
brûlée en massacrant les tribus sédentarisées et les cultivateurs.
Les raisons
de crime contre l’humanité dans ce pays ravagé par les inégalités dans
l’accès à l’eau, les discriminations raciales et religieuses, les massacres de
populations civiles et les exactions commises par des milices pro-gouvernementales
: l’appropriation et le contrôle total des riches territoires du sud.
Il y a
quelques semaines, le ministre de l’intérieur du Soudan avait accusé Israël d’encourager
l’immigration des soudanais vers ce pays. Difficile d’accorder le moindre
crédit à cette affirmation qui contredit les nouvelles qui nous parviennent de
la région.
En Israël même, des organismes défense des droits des immigrés,
comme le collectif israélien pour le
Darfour, se mobilisent pour que le gouvernement, encore hésitant sur les
décisions à prendre, reconnaisse à tous les immigrés africains, et pas
seulement les réfugiés du Darfour, le droit de rester sur le territoire.
Alors,
Israël en passe de devenir un nouvel Eldorado pour des immigrés non
juifs ? En tous cas, en plus d’être considéré comme un refuge par des
misérables qui fuient le génocide, il représente déjà pour les quelques
centaines qui s’y trouvent, et dont seulement le tiers est constitué de
réfugiés du Darfour, une nouvelle terre d’émigration.
C’est là
un fait inédit que l’Etat hébreu ne peut ignorer. Un défi pour le devenir de ce
pays qui devra choisir entre le mythe de la citadelle assiégée ou l’ouverture
au pluralisme et la coopération avec une région dont il fait partie, qu’on le
veuille ou non.
A
condition que la recherche des dix tribus d’Israël, dont ont dit que leurs
descendants sont disséminés en Inde, au Pakistan, en Afghanistan, et que
sais-je encore, alimentée par des croyances messianiques sur leur
rassemblement, ne constitue pas un nouveau prétexte à l’émigration de ces
populations.
Mais pour
cela, il faudrait les convertir, -seuls les Falashas ont été reconnus sans
conversion, et la conversion n’est pas une pratique courante dans le judaïsme-,
et puis accepter que la judéité s’enrichisse de nouvelles races et de nouvelles
couleurs, une perspective peu probable.
Reste qu’Israël
est condamné à revisiter ses mythes fondateurs. Dans ce cas, un pas de plus
serait franchi vers la paix dans cette partie du monde.
.
Leïla Babès le 07/08/2007
06 janvier 2008
Le Pape et l'islam
Le Pape et l’islam
Par-delà
la polémique : pour un débat franc et fraternel
Article publié dans Vues d’ensemble, La revue de l’université catholique de Lille, n°31, Octobre 2006

Le discours
que le Pape Benoît XVI a prononcé à l'université de Ratisbonne le 12 septembre dernier,
aurait dû provoquer une onde de choc positive dans les milieux musulmans, au
lieu de l’habituel concert de jérémiades et de scènes d’hystérie collective, ponctuées hélas par des
agressions et des actes de barbarie.
Comment, devant le spectacle affligeant de cette
propension exécrable à manifester son mécontentement en recourant au registre
de l’émotionnel, ne pas donner raison au Pape ? Une fois de plus, une fois
de trop, les Musulmans ont montré leur incapacité à dépasser le niveau victimaire
pour poser un acte rationnel et raisonnable, a fortiori si l’offense est
réelle.
Il va sans dire qu’en parlant des Musulmans, je
grossis le trait intentionnellement pour pointer sur un problème de conscience,
non pour incriminer la totalité des musulmans, ce qui serait absurde. Car il y
aurait beaucoup à dire sur les motivations religieuses et/ou politiques,
réelles ou feintes, ainsi que sur les milieux qui oeuvrent dans ce sens :
dirigeants, dignitaires religieux plus ou moins officiels, extrémistes de tous
bords, chefs de guerre. Beaucoup sont passés maîtres dans l’instrumentalisation
des frustrations les plus élémentaires des couches populaires, exacerbant les
clivages religieux, jouant sur le ressentiment et l’humiliation.
Dans cette crise où
l’islam est devenu le référent privilégié de l’expression politique,
identitaire, sociale, culturelle, un alibi de choix pour les despotes et un
instrument idéal pour neutraliser toute aspiration aux libertés individuelles,
le risque est grand que le milliard de musulmans qui ne s’exprime pas se
confonde avec les quelques milliers de fanatiques qui brûlent des drapeaux ou
plus grave, des églises, à Gaza, Oman, Peshawar ou Islamabad. Face à toute
cette violence qui se donne à voir, il devient difficile de faire le tri entre
un simple badaud et un terroriste qui a tué plus d’une fois.
Mettant très justement en exergue l’usage de la violence,
cette pathologie de la religion, le Pape cite l’Empereur qui expliquait ainsi à
son interlocuteur musulman, l’absurdité de la propagation de la foi par la
violence : « Dieu n'aime pas le sang- dit-il-,
ne pas agir selon la raison (…) est contraire à la nature de Dieu. La foi est
le fruit de l'âme et non du corps. Celui qui veut conduire quelqu'un vers la
foi, doit être capable de bien parler et de raisonner correctement et non
d'user de la violence et de la menace…Pour convaincre une âme raisonnable on
n'a besoin ni bras, ni d'armes, ni non plus d'un quelconque moyen par lequel on
peut menacer quelqu’un de mort… »
Comment ne pas souscrire à ce beau principe que le Pape a
rappelé, selon lequel la violence est contraire à la nature de Dieu et à la
nature de l'âme ?
Venons-en à présent au
passage qui a scandalisé les Musulmans. S’adressant à son interlocuteur
musulman dans un ton polémique qui n’a pas échappé au Pape, Manuel II lui
dit : : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de
nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit
de défendre par l'épée la foi qu'il prêchait ».
Si le propos peut choquer les esprits naïfs, quiconque
connaît un tant soit peu l’histoire des relations passées entre les deux
religions ne verrait là qu’un échantillon banal du discours polémique habituel,
fût-il celui d’un érudit, et fût-ce dans un esprit de dialogue, comme c’est le
cas dans cette controverse.
Quant à
l’allusion à l’épée, il ne s’agit pas d’un simple reliquat du Moyen âge, c’est
un symbole qui figure dans le drapeau de l’Arabie Saoudite, et dans celui de
l’organisation des Frères musulmans, dont la devise est : « L’islam
est religion et politique, adoration et commandement, Coran et épée unis de
manière indéfectible ».
S’agissant donc du jihâd, le Pape dit dans son allocution :
« L'Empereur savait certainement que dans la sourate II, 256, on peut
lire : « Aucune contrainte dans les choses de la foi ».
C'est un texte de la période initiale, disent les experts, durant laquelle
Mahomet était lui-même sans pouvoir et menacé. Mais naturellement, l'Empereur
connaissait aussi les dispositions développées plus tard et fixées dans le
Coran concernant la guerre sainte »[1].
Si le verset 5
commande de tuer les polythéistes, le verset 29 autorise le combat de tous ceux
qui ne croient pas à « la religion du Vrai », y compris « parmi
ceux qui ont reçu l’Ecriture », levant ainsi l’interdiction de tuer les
« Gens du Livre ». Le verset désigne donc clairement les Juifs et les
Chrétiens, et si ceux-ci ont pu avoir la vie sauve par la suite, moyennant
paiement de l’impôt de capitation (jizyâ), le verset n’en existe pas
moins, et on comprend qu’il puisse être considéré comme une source de
légitimation pour les terroristes qui ont déclaré la guerre aux Juifs et aux
« Croisés ».
Si le Coran -dans sa période médinoise, de 622 à 630-
et les hadiths[2]
s’inscrivent globalement dans le contexte guerrier qui opposait le Prophète aux
polythéistes mekkois ou aux Juifs de Médine, le jihad prôné par les extrémistes
contemporains, comme guerre totale, se distingue du jihad classique en ce qu’il
ne se conforme pas à l’éthique du combat et des règles tirées des sources
religieuses : jihad défensif, délimitation du territoire de l’ennemi,
respect de l’intégrité des prisonniers et des non-combattants (femmes, enfants,
vieillards et invalides), etc… L’extension du combat armé à un ennemi extérieur
–alors même qu’il n’est pas forcément coupable d’agression-, et à un ennemi
intérieur (d’autres musulmans par l’acte d’excommunication), la proclamation du
jihad comme une obligation individuelle (et non plus collective), et même comme
un sixième pilier de l’islam, la dé-territorialisation par laquelle les
terroristes peuvent frapper n’importe qui, n’importe où, tout ceci est le fait
du radicalisme contemporain, inspiré d’idéologues extrémistes comme l’Egyptien
Sayyid Qutb ou le pakistanais Mawdudi, et les générations de disciples qui leur
ont succédés.
Avec le terrorisme islamiste, c’est la guerre aveugle
et meurtrière, la barbarie.
Ceux des musulmans qui entendent se désolidariser de
cette violence aveugle avancent presque toujours les mêmes arguments :
l’islam est étranger à ces actes de violence, c’est une religion de paix et de
fraternité et les auteurs de ces attentats ne sont pas des bons musulmans,
voire ne sont pas musulmans du tout.
Reste que cette réaction naïve occulte cette triste
réalité : les terroristes agissent au nom de l’islam, et s’ils n’hésitent
pas à interpréter les textes d’une manière abusive et dévoyée, ils justifient
toujours leurs actes en s’appuyant sur des références qui existent bel et bien
et qui n’ont guère fait jusqu’ici l’objet d’une remise en question.
Les condamnations des
attentats et des actes terroristes qui sont prononcées de temps à autre, sont
nécessaires mais non suffisantes. C’est le terrorisme dans l’absolu qu’il faut
disqualifier. Allons plus loin : il faut neutraliser la violence comme un
mal qui ne doit pas corrompre la foi et la renvoyer définitivement du côté du
profane.
Cet événement sanglant qui
se produisit pendant l’apostolat du Prophète devrait servir de source de
méditation : le massacre de prisonniers polythéistes, commis par le
général Khalid Ibn Al-Walid, à l’encontre des recommandations du Prophète.
Question : Khalid était-il un fou sanguinaire ou un compagnon intouchable,
assuré d’aller au Paradis ?
On
est surpris de constater que pour étayer son analyse, le Pape ait recouru à un
texte écrit par un polémiste, en plein contexte de rivalités religieuses, dans
une Constantinople en butte aux assauts de l’armée ottomane. Il est non moins
surprenant de lire sous la plume s’un islamologue aussi distingué que le
Libanais Khoury, pourtant fin connaisseur de la théologie musulmane, un
commentaire aussi grossier. L’image obscure qui se dégage de l’évocation d’Ibn
Hazm dans ce passage ne ressemble en rien à celle qu’a laissée cet homme
brillant, né à Cordoue à la fin du X° siècle, théologien, philosophe, juriste,
historien et poète. Mais plus que tout, ce que Khoury aurait dû rappeler, c’est
qu’Ibn Hazm appartenait au Zahirisme, un courant minoritaire, attaché à la
lettre du texte (le zâhir).
Du
reste, la pensée théologique de cet auteur qui connaissait fort bien la
philosophie aristotélicienne, était bien plus subtile que ne le laisse entendre
le commentaire expéditif de Khoury. Voici en quels termes le même Roger
Arnaldez, résume sa pensée sur cette question : « En somme, (pour Ibn
Hazm), l’homme est créé libre en chacun de ses actes, et cela avec sagesse, car
Dieu met chaque être à sa place. La liberté appartient à l’homme sans cesser
d’être dans la main de Dieu »[3].
Cette question importante
de la prédestination et du libre-arbitre, que le Coran n’a pourtant pas
soulevée avec précision, mais qui a fait l’objet d’une production théologique
foisonnante, ne mérite certainement pas qu’on lui règle son compte avec une
telle désinvolture.
Sil est vrai que le Coran qui affirme que
la parole de Dieu est inscrite sur la tablette céleste, et qu’elle contient la
totalité de l’avenir du monde et des hommes, donne le primat à la
toute-puissance de Dieu, le libre arbitre humain est tout aussi clairement
affirmé. Bien au contraire, le Texte coranique insiste bien sur le fait que les
hommes sont responsables et comptables de leurs actes face à la justice de
Dieu. C’est sur cette coexistence entre prédestination absolue et
responsabilité de l’homme, que les courants théologiques se sont divisés.
Quoiqu’il en soit, et contrairement à l’image stéréotypée
héritée des querelles médiévales d’un Dieu musulman écrasant par sa
transcendance, les thèmes de la prédestination et du libre-arbitre ont été
longtemps débattus, et la notion de raison était présente chez un grand nombre
de penseurs. Dès le début du VIII° siècle, avec la propagation de la
philosophie grecque, les savants de l’islam ont confronté les questions qui
touchent à la foi, la
Création, le destin de l’homme, la prophétie et les fins
dernières, à la science hellénistique.
Le Mu’tazilisme, le courant le plus rationaliste -et auquel
Ibn Hazm était farouchement opposé-, privilégia le libre-arbitre, considérant
que le mal était le résultat des actes commis par les hommes, et non un dessein
de Dieu, car dans ce cas, la punition divine n’aurait pas de sens. Cette
doctrine s’était également distinguée par l’idée selon laquelle le Coran était
créé et non incréé (éternel), en ce sens qu’on ne pouvait lui appliquer les
attributs réservés à Dieu. Certes, le Mu’tazilisme n’a pas prévalu comme
doctrine dominante. Mais réduire la
théologie musulmane à un schéma caricatural inspiré du propos, extrait de son
contexte, d’un penseur andalou appartenant à un courant minoritaire, lui-même
réduit à une caricature, c’est aller vite en besogne.
Cela étant, il est vrai que depuis que le domaine du droit a
disqualifié les autres disciplines et l’ensemble du savoir encyclopédique qui
faisaient la grandeur de l’islam, ce qui tient lieu aujourd’hui de
« pensée religieuse », c’est une pensée juridique réifiée. Il suffit
d’observer le désarroi des imams et autres gestionnaires de lieux de culte
lorsqu’ils sont confrontés à des théologiens chrétiens ou juifs, pour s’en
convaincre.
Un autre fait troublant montre à quel point l’islam a régressé
: les attaques à Gaza, contre des
églises orthodoxes, dans un pays de pluralisme religieux. Il est consternant de
voir que les jeunes musulmans d’aujourd’hui, contrairement à leurs aînés,
ignorent tout du christianisme.
En tous cas, ce n’est pas dans les
discours des représentants officiels -et moins officiels- de la religion, mais
paradoxalement dans les écrits des penseurs modernistes et laïques, que nous
pouvons trouver des éléments susceptibles de nourrir la réflexion théologique.
Comment parler du statut de Jésus dans le Coran, de
la trinité, de la question de l’engendrement de Dieu, du libre-arbitre, de la
raison, du salut des croyants et des incroyants ? Autant de questions qui
exigent que l’on renoue librement avec le débat théologique pour s’atteler à
une refonte de ce champ fertile que des esprits étroits ont rendu stérile.
C’est à cette seule condition que l’islam deviendra un interlocuteur crédible
du dialogue inter-religieux
C’est là une vision
essentialiste qui fait table rase de l’historicité des religions, et qui de
plus, recourt à un comparatisme où l’une des deux parties ne peut qu’avoir..
raison de l’autre.
Des exemples
d’historicité ? Je me bornerai à en citer deux :
1) le rôle des Arabes dans
la traduction et la transmission de la science et de la philosophie grecques.
L’héritage hellénistique transmis par les Musulmans à l’Europe chrétienne, a
d’ailleurs atteint son apogée avec Averroès dont la pensée a nourri celle d’un
Saint Thomas d’Aquin. Nul besoin d’en dire plus. Il est pour le moins amusant
que le Saint-Père m’ait donné là une bonne raison de rappeler la grandeur
passée de l’islam, moi qui ai toujours ressenti de l’agacement à voir tant de
musulmans s’en glorifier, lorsqu’il s’agissait surtout de s’interroger sur les
raisons du déclin.
Dans le dernier passage
que je retiens, le Pape dit : « Quand on constate cette rencontre(
entre la foi biblique et la raison), on ne peut guère s'étonner que le christianisme,
en dépit de son origine et de son important développement en Orient, ait fini
par trouver en Europe le lieu de son empreinte historique décisive. Nous
pouvons dire à l'inverse : cette rencontre, à laquelle s'est ajouté par
la suite l'héritage romain, a créé l'Europe et reste le fondement de ce qu'on
peut avec raison appeler Europe ».
Une seule question me
vient à l’esprit à l’évocation de cette Europe dans laquelle l’islam ne trouve
pas la moindre petite place et qui se confond pour ainsi dire avec le
christianisme romain : comment peut-on être européen et musulman ?
2) S’il est vrai que
l’Eglise catholique a connu une extraordinaire ouverture avec le Concile
Vatican II et une modernisation de la pensée théologique -ce que sociologues et
théologiens ont appelé « sécularisation interne »-, il ne faut pas
perdre de vue que la modernité s’est d’abord construite « contre » la
religion.
Dans la perspective d’une
étude comparée des religions, et quoiqu’on puisse penser des différences
théologiques, bien réelles, entre judaïsme, christianisme et islam, les trois
religions appartiennent à la même aire de civilisation et constituent ce que le
sociologue allemand Max Weber appelle « les religions éthiques ». En
introduisant l’idée d’un Dieu transcendant qui sépare l’homme de son cosmos,
elles ont accompli un travail de dé-magification, qualité rationnelle des
prophéties éthiques.
Mais une telle rationalité
n’a rien à voir avec la rationalité scientifique qui s’est opérée d’une manière
radicale avec l’avènement de la modernité, dans tous les champs de la société,
mais également, et fondamentalement, comme vision du monde. La science n’est
plus ce savoir déterminé par les conceptions religieuses et morales du monde,
mais un domaine de production autonome, en constant progrès.
L’effondrement de la vision du monde telle qu’elle
était dominée par la morale religieuse, signifie que la religion n’exerce plus
son emprise sur les domaines du social, du politique, du culturel, du
judiciaire. En un mot, elle ne contrôle plus que ses affaires propres.
Ce qui ne signifie pas que la sécularisation a sonné
le glas des religions, mais seulement que celles-ci ne peuvent plus comme dans
le passé, imposer ce « sacrifice de l’intellect » qu’est la
mutilation de l’intelligence auto-suffisante qui permet la libre critique, et
que la modernité seule, en substituant à la vision du monde religieuse
l’exercice autonome de la raison scientifique et technique, a rendu possible.
Une des questions que se
posaient les penseurs musulmans de la fin du XIX° siècle était de savoir
comment on pouvait accéder à la modernité et rattraper le retard technologique
sans perdre sa foi et son identité. Question fausse pourrait-on dire, lorsqu’on
mesure à quel point le problème n’est pas celui de la perte, mais bien celui de
la conversion mentale qui accompagne la modernité dans le rapport à la foi et à
l’identité.
Le vrai problème
aujourd’hui consiste à s’interroger sur les moyens qui empêchent l’accès à la
modernité. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas la
religion qui est le véritable obstacle à cette émancipation, mais bien la peur
de la liberté qu’offre en perspective l’avènement de la modernité, une liberté
qui risquerait de mettre à mal les mécanismes de la tyrannie, et dont la
religion a longtemps servi et continue de servir de source ultime de
légitimation. Le blasphème, l’apostasie, le péché, tous ces concepts puisés
dans le langage religieux ne sont que leurre et mystification destinés à cacher
l’enjeu véritable : l’emprisonnement de l’espace du politique dans un
imaginaire archaïque, et le refus de l’autonomie du sujet.
L’islam est donc l’alibi
qui sert à justifier l’assujettissement à la tyrannie, et non comme le
prétendent certains, sa cause profonde.
Leïla Babès
[1] Cette notion de « guerre sainte » qui sert souvent de traduction au concept de jihad est pour le moins inadéquate. Il n’y a pas de guerre « sainte » dans l’islam, et l’expression elle-même ne figure pas dans le corpus des textes islamiques.
[2] Les
hadiths, ou la Sunna
(tradition du Prophète) sont l’ensemble des actes et des dires du Prophète, et
ont constitué la deuxième source d’inspiration pour l’élaboration de la Loi religieuse.
[3] Encyclopédie de l’islam, article « Ibn Hazm ».
