Le blog de Leïla Babès

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03 février 2009

Intégristes catholiques

Intégristes catholiques

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Le décret du Vatican, publié samedi dernier, réintégrant les quatre évêques intégristes qui avaient été excommuniés par Jean-Paul II en 1988, soulève diverses questions, dont les plus importantes sont : le rapport de l’Eglise catholique à la modernité et aux autres religions, en particulier l’islam, et dans une perspective comparative avec celui-ci, le traitement de la question de l’unité et de la diversité.

Mais d’abord un bref rappel des faits : à l’origine, l’acte d’excommunication touchait ces quatre prélats, à savoir l'Argentin Alfonso de Galarreta, le Britannique Richard Williamson, et deux français, Bernard Tissier de Mallerais et Bernard Fellay, pour avoir été ordonnés sans le consentement de Rome, ainsi que l’archevêque qui a procédé à leur nomination, Mgr Marcel Lefebvre.

Mgr Lefebvre aujourd’hui décédé, avait fondé

la Fraternité Saint

Pie X dont Bernard Fellay est l’actuel supérieur, pour marquer son opposition au concile Vatican 2, dont il ne reconnaissait pas –et dont ce courant ne reconnaît toujours pas- les orientations modernistes et l’ouverture vers les autres religions. Le terme intégriste est d’ailleurs un concept qui ne s’appliquait à l’origine qu’à ce courant catholique, attaché à la lettre de la tradition. On estime le nombre de ces traditionalistes à 200 000 personnes, dont près de la moitié en France, les autres vivant en Allemagne et aux Etats-Unis.

Très attaché à l’unité de l’Eglise, Benoît XVI, l’ex-cardinal Ratzinger qui avait été chargé dès 1988, de trouver solution à cette crise, avait reçu dès son accession au pontificat en 2005 Mgr Fellay. De même qu’il a rétabli en juillet 2007 la « messe tridentine » en latin abandonnée après le concile Vatican2, et que les intégristes de

la Fraternité

continuaient de pratiquer.

Plus inquiétant encore, c’est du moins le sentiment de beaucoup de catholiques, en juin 2008, le Pape a déclaré avoir renoncé à exiger des membres de cette congrégation de reconnaître ce qu’ils ont toujours rejeté et continuent de rejeter : le concile Vatican2. Ce qui signifie que toutes ces concessions accordées l’ont été de manière unilatérale, sans contrepartie, ce qui est pour le moins surprenant lorsqu’on considère la proximité de ce courant avec les milieux d’extrême droite.

Il se trouve justement que l’un des quatre évêques réhabilité, le Britannique Richard Williamson, a dans un entretien diffusé mercredi dernier par la télévision suédoise, tenu des propos négationnistes, niant l'existence des chambres à gaz, ce qui a incité le grand rabbin de Rome à demander au Vatican de revenir sur sa décision de lever son excommunication, à quoi l’Eglise a répondu   que la décision du pape n'avait rien à voir avec les idées de cet évêque.

Pourquoi le Pape a-t-il pris cette décision ? Nous savons que Ratzinger qui a toujours œuvré pour l’unité de tous les chrétiens, catholiques, protestants et orthodoxes, du moins dans la perspective de l’Europe chrétienne qu’il chérit tant, a évidemment fait de l’unité des catholiques une priorité. Un autre facteur qui a pu peser dans cette décision est le nombre important de prêtres qui officient dans cette congrégation, -ils seraient 500, dit-on-, alors que l’Eglise connaît une crise profonde de la vocation des prêtres et que le nombre de séminaristes diminue à vue d’œil. Dans un monde sécularisé marqué par l’incroyance et où les croyants eux-mêmes ressentent de plus en plus le besoin de croire et de pratiquer librement sans suivre aveuglément les prescriptions de l’Eglise, la tendance du Vatican est à l’adaptation et en même temps à la reconquête des fidèles. Se vidant sur le flanc de la sécularisation, l’Eglise a donc tout intérêt à se renflouer sur le versant de la tradition, quitte à faire des compromis, et même des compromissions en acceptant de réintégrer les intégristes par exemple.

En réintégrant les têtes du mouvement, à savoir les quatre évêques, le Vatican ne donne à leurs prêtres et à leurs fidèles que deux alternatives : suivre leurs chefs et revenir au giron de l’Eglise, ce qui est le résultat escompté, moyennant quoi les 500 prêtres pourront donner les sacrements et les fidèles les recevoir dans n’importe quelle église, ou refuser, et se condamner à jamais puisqu’ils n’auront plus de hiérarchie. L’autre scénario serait que le courant se divise sur la question et finisse par se détruire.

Reste cette question : dans quelle mesure la reconnaissance par le Vatican d’un courant qui pour autant qu’il a souhaité revenir à l’Eglise, n’en reste pas moins intégriste et farouchement opposé aux principes de la modernité et de l’ouverture aux autres, sera-t-elle préjudiciable à ces mêmes principes qui sont inscrits dans les positions officielles de l’Eglise depuis plus de quarante ans ? Cet évènement risque t-il d’encourager les tendances les plus traditionalistes et affaiblir la volonté de dialogue aves les autres religions, ou au contraire étouffer les intégristes dans l’œuf en les dissolvant dans l’Eglise-mère ? Beaucoup de catholiques, sceptiques, ne croient pas à cette deuxième hypothèse.

Plus que jamais, l’Eglise catholique se trouve confrontée aux grands enjeux de la modernité, tiraillée entre le désir –et l’obligation-, d’adaptation, et sa vocation évangélique de religion universelle et prosélyte. Quoiqu’on dise que Vatican2 n’est pas un dogme de foi, les principes de ce concile qui représentent une véritable révolution, dans la reconnaissance des libertés individuelles et surtout des autres religions, ne sauraient être remis en question sans mettre en péril le devenir de l’Eglise et la paix dans le monde.

En comparaison, les problèmes qui se posent à l’islam semblent similaires et différents à la fois. Similaires parce que des courants identiques aux intégristes, autrement plus nombreux, plus diversifiés, et plus dangereux, s’activent dans de nombreux pays, et qui bien que partageant la même vision que leurs homologues catholiques, sectaire, misogyne, xénophobe, raciste même, sont infiniment plus inquiétants parce qu’ils font usage de la violence physique.

Différents, parce que contrairement à l’Eglise catholique qui représente l’instance unique de représentation, l’islam est à la fois dépourvu d’un tel organe, et soumis à la liberté offerte à n’importe quel croyant de prescrire le bien et de corriger le mal.

L’islam n’a pas d’Eglise comparable à l’Eglise catholique. Faut-il s’en réjouir ou au contraire le regretter ?  

La vraie question est peut-être de se demander ce qui empêche les clergés ou les dirigeants politiques ou des représentants des deux sphères de se réunir en concile et produire une sorte de fatwa unique, interdisant l’usage de la violence au nom de la religion. Le fait est que de telles rencontres ne sont pas rares, mais la volonté et le courage ne sont toujours pas au rendez-vous.


Leïla Babès le 28/01/2009


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20 mars 2008

Doha

Minorités en terre d’islam et dialogue islamo-chrétien

 

 

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Pour la première fois dans l’histoire de l’Emirat du Qatar, une église catholique vient d’être inaugurée. Contrairement aux autres Emirats, comme le Koweït, Abu Dhabi ou Bahreïn  qui accueillent déjà des lieux de culte chrétiens, le Qatar, qui pratique un islam wahhabite et suit en cela la politique d’intransigeance à l’égard des autres religions de l’Arabie saoudite, s’y était toujours opposé.  111075_mosqu_e_irak

La présence dans la péninsule arabique de milliers de travailleurs immigrés de confession chrétienne originaires du Proche-Orient ou d'Asie et les moyens mis en œuvre par le Vatican, justifient l’ouverture progressive de ces églises, auxquelles vient s’ajouter à présent, l’église Sainte-Marie-du-Rosaire à Doha, sous l’égide du vicariat apostolique d'Arabie.

Le travail inlassable de l’ancien ambassadeur de France et la visite historique que le roi Abdallah d'Arabie Saoudite a effectuée au Vatican en novembre 2007, ont eu raison des dernières résistances. Il aura fallu huit années pour construire cette église de 2000 places, sans cloches, et dépourvue de symboles chrétiens.

L’évènement coïncide avec la volonté affichée de l’Emir du Qatar d’adopter une politique d’ouverture, comme en témoignent les rencontres interreligieuses que ce pays organise depuis quelques années, malgré les oppositions internes.

Le fait est attaché à une double symbolique : le Qatar est le pays de la chaîne satellitaire Al-Jazeera –qui joue un rôle ambigu dans la diffusion des messages d’Al-Qa’ida et de l’islamisme radical, et que j’ai notamment évoquée il y a quelques semaines à propos d’un sondage scandaleux effectué par cette chaîne sur les attentas d’Alger-, et c’est aussi le pays de résidence et d’adoption du prédicateur égyptien Frère musulman, Youssef Al-Qardhaoui.

A l’heure où la présence des Irakiens de confession chrétienne se réduit à peau de chagrin, -ils ne sont plus que 2%, et ceux qui restent sont sur le chemin de l’exil-, on ne peut que se féliciter d’une telle initiative.

Dans le même temps, nous apprenons la création d'un Forum catholiques-musulmans pour le dialogue entre le Vatican et l'islam, représentant plus de 40 pays, et dont la première rencontre se tiendra à Rome les 4 au 6 novembre prochain. Cette réunion qui s’achèvera par une rencontre avec le pape Benoît XVI, rassemblera
24 représentants de chacune des religions, avec, du côté musulman, 12 religieux et 12 intellectuels. L'église, privée de cloche, est dépourvue à l'extérieur de symboles chrétiens. | AP/Sam
Les faitsSainte-Marie-du-Rosaire, première église catholique consacrée en terre wahhabite

Cette initiative est l'aboutissement d'une démarche lancée en octobre 2007 par le prince jordanien Ghazi bin Muhammad bin Talal, frère du défunt roi Hussein, avec une lettre signée par 138 dignitaires musulmans (aujourd'hui au nombre de 222), venus des différents courants de l'islam, et où il invitait les responsables de toutes les Eglises chrétiennes à s'engager dans un dialogue avec l'islam, estimant que « la survie du monde en dépend ».

Le prince Hassan, promoteur du concept de wisâtiyya, et qui préside entre autres organismes, «la fondation pour la Recherche entre les Religions », compte parmi les personnalités musulmanes les plus engagées dans le dialogue interreligieux et la recherche de la paix dans le monde.

La Jordanie compte également une commission de cent dignitaires musulmans, créée à la suite du discours tenu par le Pape en septembre 2006, à Ratisbonne, où Benoît XVI avait mis en cause le lien entre la foi musulmane et la violence, et chargée de répondre par le dialogue aux grandes questions de la communauté musulmane dans le monde et de combattre l'extrémisme.

Lorsque j’évoquais dans cette même chronique, ce discours historique du Pape, j’avais surtout mis l’accent sur les réactions émotionnelles, et quelquefois violentes, des musulmans, ainsi que sur les lettres indignées et pleines de dénégations des dignitaires musulmans, qu’ils appartiennent au clergé ou aux instances non officielles de dialogue islamo-chrétiens.

C’est un fait que les initiatives que j’évoque aujourd’hui sont d’une tout autre nature. D’abord parce qu’elles s’inscrivent dans la durée, ensuite parce qu’elles semblent procéder d’une volonté de combattre la violence et de résoudre les conflits par le dialogue.

Reste cependant à se demander dans quelle mesure elles peuvent être efficaces et si elles ne s’avèrent pas, comme tant d’autres commissions et autre instances plus ou moins officielles, des vœux pieux, ou pire, des démarches purement diplomatiques.

En tous cas, elles resteront vaines si elles ne remplissent pas trois conditions :

1) si elles ne s’accompagnent pas de réformes importantes, et tant que les Etats et les clergés musulmans  continueront d’instrumentaliser la religion pour maintenir le despotisme ;

2) si un véritable débat théologique sur les textes et références religieux qui servent d’inspiration à la violence et au terrorisme n’est pas engagé. Car ce n’est pas en répétant à l’infini que l’islam est une religion de paix et de fraternité qu’il y aura une avancée réelle sur ce terrain.

Et puisque le discours provocatoire du Pape a eu un effet heureux en provoquant ces ondes de choc, un débat sur la relation intrinsèque entre la foi et la violence devient urgent. A condition d’avoir le courage d’affronter les tabous que constituent l’épineuse question des versets coraniques qui évoquent la violence ;

3) si les intellectuels qui composent cette commission avec les religieux sont les intellectuels organiques habituels, incapables de rompre avec le rapport apologétique à l’islam, au lieu de personnalités indépendantes, laïques, modernistes et critiques.

Cela étant dit, l’idée du prince jordanien de la wisâtiyya est une piste intéressante. Elle trouve sa source dans le concept coranique de la ‘umma wasata, de la communauté médiane. Il ne s’agit pas de cette vague notion du juste milieu, mais de l’idéal d’une communauté musulmane qui soit une communauté d’ouverture, de dialogue et de compromis, ce qui pourrait constituer un véritable contrepoids à l’hostilité à l’autre et au recours à la violence.

 

Leïla Babès le19/03/2008


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19 janvier 2008

Antisionisme juif

Antisionisme juif

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La polémique qui a cours en ce moment en Israël sur le refus de soldats d’évacuer des colons qui occupaient illégalement deux maisons à Hébron, repose la question des rapports entre le religieux et le politique, en Israël et dans le judaïsme.

Une problématique dont l’intérêt va bien-au-delà du cadre étroit de cette religion, par les éclairages qu’elle peut apporter, dans une perspective comparative avec le monde de l’islam.

Mais d’abord, un point rapide sur cette polémique dont les termes dépassent largement le cadre des divisions internes entre religieux et laïcs, libéraux et conservateurs, sionistes ultranationalistes et fondamentalistes ultra-orthodoxes, puisque c’est l’autorité même de l’Etat qui est en cause.

En effet, les douze soldats incriminés ont expliqué qu'après avoir consulté leurs rabbins, ils ont estimé qu’ils ne pouvaient obéir à des ordres « contraires à la loi religieuse ».

Le président du conseil des rabbins de Judée-Samarie (en Cisjordanie) a même publié un édit religieux proclamant que la participation directe ou indirecte à l'expulsion de juifs d’Israël est contraire à la Torah, et jugé le pouvoir, « mauvais et immoral ».

Le parallèle avec les islamistes est saisissant, et on s’attendrait presque à entendre les mots fatwa, shari’a, kufr (mécréance, blasphème, apostasie), là yajûz (au sens d’illicite, mais prononcé comme une sentence), taghût (pouvoir tyrannique et impie),  etc.

Voilà donc des membres de l’armée, composante essentielle de l’Etat, refusant d’obéir aux ordres de leurs chefs, parce qu’ils jugent la loi de Dieu supérieure à la loi des hommes. Une logique que partage avec eux des militaires acquis aux thèses des islamistes radicaux, comme cela a pu se produire dans un certain nombre de pays musulmans.

Sauf que dans le cas d’Israël, la situation est, toutes proportions gardées, plus grave, pour les raisons que l’on peut imaginer : l’importance cruciale de la sécurité d’un pays entouré d’ennemis, dans une région instable et minée par la guerre, la singularité même de la nature de l’Etat d’Israël, fondé par des laïcs sur des bases ethnico-religieuses, et le caractère radical de certains courants religieux, dont cette affaire de mutinerie n’est qu’une manifestation du conflit latent qui oppose  le religieux et le politique.   

Ce n’est certes pas la première fois que des rabbins appellent les soldats à refuser d’obéir aux ordres, comme on a pu le voir il y a deux ans, lors de l'évacuation de la bande de Gaza, et ces incidents pour l’instant sporadiques, auraient pu être sans conséquences si l’armée ne recrutait pas dans les écoles talmudiques, (où on étudie la tradition et les textes religieux), pour palier la désaffection des laïcs, qui représentaient jusque là le gros des troupes.

J’avais déjà eu l’occasion, lors d’une précédente chronique, d’évoquer le caractère paradoxal de l’Etat israélien : petit et puissant, oriental mais tourné vers l’Occident et, ce n’est pas le moindre des paradoxes, fondé par des sionistes laïcs sur des bases religieuses, à l’encontre même de toute une tradition juive fondée sur le seul rapport au texte.

Ce qui signifie que dans le judaïsme et en Israël même, il existe deux catégories de religieux intransigeants (intransigeants au sens où l’utilise Jean-Marie Donégani à propos des intégristes catholiques) : ceux qui croient que la Palestine est la terre promise qu’il faut défendre jusqu’au bout, y compris par la force et la rébellion contre les lois du pays ; et ceux qui au contraire, considèrent que la création d’Israël est une hérésie et une trahison à l’égard lois religieuses.    

Un historien de l’Université de Montréal, Yakov Rabkin, va même plus loin en affirmant qu’il y a plus de chrétiens que de juifs parmi les partisans inconditionnels de l’Etat hébreu, et que l’antisionisme juif représente pour l’Etat d’Israël, une menace plus importante que l’hostilité arabe et palestinienne.

Au début du XXe siècle, au moment de la déclaration de Balfour, consacrant l'établissement d'un foyer national juif en Palestine, des religieux, appartenant notamment au mouvement orthodoxe des Loubavitch, pensaient qu’un tel projet était une forme d’idolâtrie, une rupture dans une tradition identitaire fondée sur l’étude de la loi et l’interprétation des textes. L’idée même de nation, au sens moderne du terme, avec un Etat, une armée, un drapeau, et des institutions laïques, était considérée comme une hérésie, et l’est encore pour une partie de ces juifs attachés à la tradition d’un peuple dispersé qui attend son Messie.

A Jérusalem même, dans le quartier traditionaliste de Mea Sharim, certains courants ultra-orthodoxes rejettent la souveraineté de l’Etat d’Israël et sa prétention à représenter tous les Juifs de ce pays. C’est le cas des Haredim (littéralement : ("les trembleurs", autrement dit, ceux qui tremblent devant Dieu), parmi lesquels les fameux Neturei Karta (ce qui veut dire « les gardiens de la cité ») qui ont participé au congrès « révisionniste » organisé à Téhéran les 11 et 12 décembre 2006 par le président Ahmadinéjad.

Pour eux, la destruction de l’ancien royaume d’Israël a été voulue par Dieu, et seul le Messie pourra le rétablir. Toute expérience humaine pour recréer cet Etat est un blasphème.

Dans quelle mesure l’expérience israélienne et la relation antagonique, complexe au demeurant, qui oppose la sphère du religieux et la sphère du politique, peuvent-elles nous éclairer sur la situation du monde de l’islam ?

Pour autant que les développements, nécessaires, qu’appelle une telle question, dépassent le cadre de cette chronique, quelques observations méritent d’être soulignées, comme autant de pistes de réflexion.

On aura évidemment compris que pour le judaïsme comme pour l’islam, et plus fondamentalement pour les trois religions monothéismes, la question du pouvoir politique s’est fondamentalement construite dans une relation étroite, de manière différente pour chacune de ces traditions, par-delà la complexité du rapport entre les fondements théologiques et la part de l’historicité, et les changements induits par l’avènement de la modernité.

Si on admet que le christianisme –pour être plus exact, l’Eglise catholique dans l’espace européen-, a perdu toute prétention à contrôler la société et la sphère du pouvoir, en raison d’une sécularisation accomplie, le problème est loin d’être résolu dans le cas de l’islam et du judaïsme, plus précisément Israël, de manière évidemment différente.

Une question fondamentale se pose. D’abord, plus que la viabilité d’une société israélienne travaillée par une forte hétérogénéité de groupes et de courants que tout sépare culturellement, il y a les contradictions qui se logent au cœur même d’un Etat qui conjugue deux systèmes de valeur irréconciliables : des institutions politiques et des valeurs qui empruntent à la modernité, et des formes de légitimation qui réfèrent directement à la religion, au sens ethnique du terme. De fait, le religieux est au cœur même de l’Etat et du mode de gouvernement.

Qu’arriverait-il si les courants religieux radicaux venaient à contrôler les institutions de l’Etat ? Plusieurs hypothèses sont envisageables, à commencer par le recours à la violence : n’oublions pas l’assassinat d’ Yitzhak Rabbin en 1995 par un extrémiste religieux.

Une chose est sûre : du côté du monde de l’islam, l’instrumentalisation du religieux par la quasi-totalité des Etats dits laïques (et je ne parle même pas des Etats proprement islamiques), a eu des conséquences désastreuses.

L’une des différences majeures entre le judaïsme et l’islam est que les groupes et les courants qui militent –y compris par la violence- pour l’instauration d’un Etat islamique n’appartiennent pas au clergé, à l’exception de l’Iran, les talibans afghans et leurs émules pakistanais n’entrant pas dans cette catégorie de la cléricature traditionnelle.

A cet égard, la position du clergé antisioniste à l’égard de l’Etat hébreu rappelle à s’y méprendre celle d’une partie du clergé shiite iranien à l’égard de la théorie de la Velayet al faqih de Khomeini, la souveraineté du clerc religieux, considérée comme blasphématoire, en ce sens que les hommes n’ont pas à proclamer un ordre qui n’appartient qu’à Dieu et à se substituer à lui, la souveraineté ne lui appartenant qu’à lui. Une thèse exactement contraire à celle du pakistanais Mawdudi (très proche par ailleurs de Khomeini et de l’égyptien frère musulman Sayyid Qutb).

Inutile de rappeler les effets destructeurs et autodestructeurs de ces théories totalitaires. Il est intéressant de noter que la récusation de la Velayet al faqih de Khomeini, la souveraineté du faqih, du religieux au sens juridique, a été le fait de dignitaires religieux, de fuqaha.

Pour eux, la légitimation de l’exercice du pouvoir par le recours à des références divines est non seulement religieusement infondée, elle est blasphématoire.

Une leçon d’autant plus importante à retenir qu’il y a deux traditions qui militent en faveur du judaïsme, au contraire de l’islam : une forte tradition religieuse apolitique, extra-mondaine, par opposition à la dimension mondaine de la dunya, et les islamistes seraient tentés d’ajouter abusivement la dawla (l’Etat), et une autre tradition de non prosélytisme.


Leïla Babès le 15/08/2007

 

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14 janvier 2008

Coptes...

Les Coptes, citoyens de seconde zone

 

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Le statut des citoyens arabes de confession chrétienne constitue l’une des ignominies les plus aberrantes des systèmes politiques qui régissent les pays où vivent des minorités religieuses. Je veux bien sûr parler des pays du Moyen Orient. Les Eglises chrétiennes qui ont pratiquement disparu en Afrique du Nord, vers le X° siècle, se concentrent surtout en Syrie, Liban, Egypte, Irak et Palestine.

Dimanche dernier, à l’initiative d’associations d’égyptiens de confession copte, un rassemblement a eu lieu à Paris, pour protester contre les discriminations dont cette communauté fait l’objet.

Ces dernières années, les coptes, qui représentent presque 10/° sur une population globale de 65 millions, ont notamment fait parler d’eux à propos d’affrontements violents qui les ont régulièrement opposés à des musulmans en Haute Egypte, faisant parfois de nombreuses victimes. En réalité, depuis l’accession de Sadate au pouvoir en 1970, cette communauté fait régulièrement l’objet d’agressions physiques : incendies d’Eglises, lynchages, enlèvements suivis de conversions par la force, attentats à la bombe.

Les coupables restent souvent impunis, ce qui exacerbe le sentiment d’insécurité de cette catégorie de la population. Les auteurs de ces crimes, appartiennent tous aux groupuscules extrémistes nés de la mouvance des Frères musulmans. Leur but : restaurer le statut de dhimmis, qu’on appelle improprement statut de protection des Gens du Livre, en réalité, un dispositif humiliant et un déni de citoyenneté. Cette surenchère destinée à durcir encore plus les discriminations dont les coptes sont déjà l’objet, vise en réalité l’élimination pure et simple de la minorité chrétienne : par la conversion, l’encouragement à l’exil ou le meurtre.

Depuis l’islamisation du pays, la condition des coptes a connu des hauts et des bas. Il est curieux de constater que leur situation s’est dramatiquement dégradée depuis l’accession de Nasser au pouvoir en 1952, alors que la période de la monarchie, de 1804 à 1922, et celle qui lui a succédé, de 1922 à 1952, sous le régime nationaliste du parti Wafd, ont été marquées par une relative tolérance à l’égard des coptes.

Jusque-là, il était de coutume d’interdire aux coptes l’accès aux fonctions de ministre de l’intérieur. La nationalisation des banques et des sociétés privées a curieusement coïncidé avec une dé-christianisation de toutes les hautes fonctions. En réalité, les ministères qui sont confiés aux coptes sont sans portefeuille. Même le célèbre Boutros Boutros Ghali, n’était que ministre par intérim ou ministre délégué aux affaires étrangères de 1977 à 1991.

Toujours dans le domaine politique, sur 444 députés, seulement 3 sont coptes. Ils sont pratiquement exclus des hauts grades de l’armée, des services de renseignements, de la magistrature, de même qu’ils ne peuvent être gouverneur ou doyen d’une faculté.

Conséquence de cette politique d’exclusion des postes de décision, les coptes se sont trouvés systématiquement écartés des accords de coopération entre l’Egypte et les pays du Golfe et se voient ainsi interdits d’être envoyés dans ces pays comme experts.

La liste des discriminations est longue. Citons seulement quelques exemples. Dans le domaine de l’éducation, les coptes ne peuvent enseigner l’arabe. En revanche, les enfants coptes apprennent le Coran à l’école, alors qu’ils ne peuvent apprendrela Bible, interdite d’enseignement à l’école publique. Autre exemple : malgré la loi d’interdiction de changement de conversion des moins de 21 ans, Al-Azhar valide les conversions des mineurs chrétiens. Autre atteinte, cette fois à la liberté religieuse : contrairement aux musulmans, les chrétiens ne peuvent construire ou réparer une église sans une autorisation des pouvoirs publics, ce qui montre bien que les membres de cette communauté ne sont pas considérés comme des citoyens à part entière, mais des dhimmis.

Enfin, chose incroyable, aucune université égyptienne n’est dotée d’une chaire ou d’un département d’études coptes, contrairement à de nombreuses universités occidentales.

Dans leurs revendications, les coptes de France formulent deux demandes : d’abord que l’inscription de l’appartenance religieuse sur la carte nationale d’identité ne soit plus mentionnée. Cette référence à la confession est non seulement un anachronisme aberrant, mais aussi une source de discrimination qui désigne officiellement les chrétiens d’Egypte comme des sous-citoyens. Ensuite, que les persécutions et attaques exercées par les extrémistes musulmans sur cette communauté soient jugées et condamnées.

J’ajouterais pour ma part, que si une réforme qui reconnaisse aux égyptiens de confession chrétienne leurs droits fondamentaux, et tout particulièrement une pleine citoyenneté et une égalité claire et sans conditions entre tous les égyptiens, me paraît nécessaire et urgente, il est à tout le moins inacceptable en attendant qu’une telle réforme soit engagée, que des injustices de cette nature soient commises impunément. Et puisque la référence majeure est l’islam, ne dit-on pas que c’est une religion de justice ? L’Egypte, cette grande nation, a beaucoup à offrir. Et elle gagnerait sûrement à rassembler tous ses enfants, avec leurs différences, dans le partage de valeurs humanistes, au lieu de la complaisance face à la tyrannie de la majorité.

 

Leïla Babès, le 24/01/2005


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13 janvier 2008

Juifs de France

Juifs de France

 

La nomination d’un nouveau président à la tête du CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, survenue il y a quelques jours, est l’occasion pour nous d’élargir le débat sur la question de la représentation du culte musulman, en partant du judaïsme, pour tenter de voir en quoi les deux religions, dans leur inscription dans le droit et leur rapports à l’Etat, leur traitement de la pluralité interne autant que leurs dysfonctionnements institutionnels et leur relation ambigüe au pouvoir politique, peuvent être à la fois similaires et différentes. Pour étendre la question à un cadre historique plus global, celui de l’avènement de la modernité et de la sécularisation, -ainsi que son expression institutionnelle, la laïcité, dans le pays le plus laïque qui soit, pour ne pas dire le pays de la laïcité-, il conviendrait aussi de s’interroger sur la manière avec laquelle chacune de ces deux religions, s’est inscrite dans ce processus qui a fondamentalement touché la religion dominante, l’Eglise catholique, en tant que pouvoir, dans sa relation historique avec l’Etat séculier.

Au-delà de ce cadre général de la réflexion, il s’agit d’abord de faire un bref état des lieux du judaïsme.

Mais d’abord une première précision, généralement occultée : les Musulmans, dont on dit et répète inlassablement qu’ils sont divisés, et que ce sont leurs divergences profondes qui rendent difficiles, et même impossibles leur rassemblement, ne sont pas seuls dans ce cas. Les Juifs de France, en dépit de l’image d’unité, d’homogénéité même qu’ils présentent, sont tout aussi divisés, et notamment sur cette question de la représentation.

Il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer cette fausse image de l’unité.

D’abord l’antériorité de l’intégration des Juifs de France par rapport aux musulmans, conséquence de la philosophie des Lumières et de la Révolution française, grâce à la loi d’émancipation du 28 septembre 1791 qui leur confère le statut de citoyens, abolissant par là-même, l’infâmant port de la rouelle, cette pièce de tissu jaune que le Pape leur avait imposée en 1179, et dont l’étoile jaune sera plus tard une sorte d’avatar, une mesure discriminatoire qui rappelle les signe distinctifs que les Juifs devaient porter jadis en terre d’islam.

Napoléon parachèvera leur émancipation avec la promulgation du Code civil de 1804, et en 1808, par l’organisation du culte israëlite et la création du Consistoire.

A cette caractéristique de l’ancienneté du judaïsme français, consacrée d’ailleurs par le terme d’israélite, plus moderne et plus séculier, en cela qu’il renvoie davantage à l’inscription de la confession dans le cadre de la Loi, même si l’usage de la notion de juif, qui réfère plutôt au groupe ethnique, au peuple juif, a connu un renouveau par la suite, s’ajoute la dimension proprement libérale et laïque, du judaïsme français, inscrit en quelque sorte dans le processus de modernisation de l’Etat. Ce n’est pas un hasard si le culte israélite de France compte une femme rabbin, une ouverture peu banale pour une religion qui ne reconnaît traditionnellement aucun rôle à la femme dans l’exercice de la cléricature. Dans le cas de l’islam, une telle ouverture reste pour l‘instant de l’ordre de l’utopie.

Par opposition à l’islam de France, marqué par son origine migratoire, son émergence récente en tant que marqueur identitaire, son poids démographique, -les Juifs comptent à peine moins d’un million-, la propension de ses organisations à revendiquer une reconnaissance officielle-, le judaïsme français est loin de susciter, comme c’est le cas pour l’islam, l’engouement des médias.

Contrairement à l’islam, le judaïsme est perçu comme endogène, établi, partageant même une proximité biblique avec la religion dominante, le christianisme. Il n’est pas rare d’ailleurs qu’on parle de judéo-christianisme, un peu comme si le christianisme s’était figé dans sa dimension primitive de réforme judaïque, ce qui ne va pas sans déplaire à ceux parmi les chrétiens et les juifs, plus soucieux de préserver leur particularisme.

Le sentiment de culpabilité lié à l’histoire honteuse de Vichy et au sort des Juifs durant la seconde guerre mondiale, n’est sans doute pas étranger à ce désir d’étendre l’oeucuménisme, le dialogue intra-chrétien, vers une religion considérée désormais comme la source du christianisme.

Quoiqu’il en soit, les clivages et les divisions internes existent bel et bien : entre Juifs de souche, Ashkénazes d’Europe centrale, et Sépharades originaires d’Algérie, ces derniers apportant un nouveau dynamisme démographique et religieux, allant même jusqu’à imiter les courants ashkénazes Ultra-orthodoxes et Loubavitch en adoptant leur rigorisme en matière d’observances, entre laïcs et religieux conservateurs, entre organisations confessionnelles et militantes, et enfin concurrence entre le consistoire, organe du culte et le CRIF, créé en 1943, une fédération de 64 associations, plus politisée que le Consistoire, même si la division du travail entre les deux instances n’est pas toujours très claire.

On voit donc qu’en dépit de son enracinement national, sa faiblesse numérique et la nature officielle de ses fondations –des spécialistes du judaïsme n’hésitent pas à soutenir que la communauté juive est une création de l’Etat- le judaïsme français connaît les mêmes dissensions que l’islam : idéologiques, politiques, culturelles, identitaires. On retrouve d’ailleurs ces mêmes clivages en Israël, dans des proportions plus graves, si l’on considère la situation particulière de ce pays, la nature religieuse de son Etat et le poids plus important des courants radicaux.

Sur cette question particulière des divisions, ou plutôt de la pluralité interne des courants, ce qui est une manière plus positive de dire les choses, -car après tout le pluralisme, en tant que diversité reconnue, acceptée et protégée comme exercice de la liberté de conscience, est le propre d’une société sécularisée régie par un Etat de droit, ce qui distingue les Musulmans des juifs de France, c’est que ces derniers ne font pas un étalage public de leurs divergences, sans doute parce que se vivant à la fois comme ethnie, c’est-à-dire comme religion de peuple, non prosélyte, et comme groupe minoritaire, les juifs ont fait de la culture du secret une condition de survie.

Un autre trait distinctif est le type de loyauté inter-confessionnel. Les Musulmans de France peuvent être soupçonnés d’entretenir des relations coupables avec leurs pays ou leurs Etats d’origine, de témoigner leur solidarité avec les Musulmans du monde entier, -sur ce point précis, les catholiques ne sont pas différents-, ou avoir des liens encore moins avouables avec des Etats dits islamiques, des organisations islamistes mondiales ou encore des réseaux extrémistes. Dans le cas de l’islam, les appartenances et solidarités peuvent être à la fois partielles, variées, diffuses et disséminées. Mais il n’existe dans ce cas aucun rapport similaire à celui qui lie les Juifs –dans leur majorité à l’Etat d’Israël. Je ne parle pas là du lien affectif, identitaire, ni même de la solidarité avec ce pays avec lequel tout juif peut s’identifier, mais de  l’ambiguïté de la double allégeance. La défense de l’Etat d’Israël, et l’amélioration de l’image de celui-ci dans les médias est d’ailleurs l’un des objectifs du CRIF.

Mais plus troublant encore, sont les engagements pris il y a 3 ans, par les deux organisations, le CRIF comme le Consistoire, auprès du gouvernement israélien, pour encourager l’émigration de Juifs français vers Israël, arguant des actes antisémites commis durant cette période par des jeunes Arabes. Dégarnir la communauté juive de France pour renflouer un pays font les habitants ont été chassés, est une manière à peine subtile de faire de la purification ethnique, et un manquement certain de loyauté envers la France.

Une dérive que de nombreux français d’appartenance ou de confession juive dénoncent régulièrement, avec courage.

Leïla Babès le 16/05/2007


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Israël et ses immigrés

Israël et ses immigrés

 

Israël est-il en passe de devenir un pays ordinaire ? Pour autant que l’hypothèse puisse surprendre, elle est loin d’être fantaisiste, pour peu qu’on la situe dans la perspective du devenir de ce pays dans le contexte régional, pas seulement du Moyen-Orient, mais de l’ensemble de la région, et notamment africain.

La présence de réfugiés soudanais du Darfour sur le territoire israélien, sans compter celle de clandestins africains, est une première dans l’histoire de ce pays, d’autant que ces populations, fuyant le génocide, la guerre et la misère, ne sont pas juifs, mais musulmans, chrétiens ou animistes.

Bien entendu, de nombreux Israéliens sont d’origine africaine, ceux issus du Maghreb et de l’Egypte bien sûr, et puis il y a les fameux Falashas d’Ethiopie. Sauf que les Falashas, dont le gouvernement israélien a fini par reconnaître la judéité en 1975, sont noirs, avec des origines incertaines. Mais ils ont beau se réclamer de la descendance du prince Ménélik, que la reine de Saba aurait eu avec le prophète-roi Salomon selon leur légende, légende que partagent avec eux d’autres éthiopiens chrétiens, les Falashas, bien que reconnus à présent comme les descendants de la tribu de Dan, l’une des dix tribus perdues d’Israël, font l’objet de discriminations raciales criantes.  

Evidemment, difficile de croire, quand on appartient à une religion fondée sur le lien ethnique, que la tribu en question puisse porter les stigmates de la négritude. Soit dit en passant, et pour la boutade, comment expliquer alors la blancheur et les yeux bleus des Ashkénazes, si on se base sur l’unité d’un peuple sémite dont le moins qu’on puisse en dire est que sa couleur d’origine devait être passablement basanée ?

C’est d’ailleurs cette idée du brassage et des mariages mixtes que certains juifs défendent eux-mêmes, pour protester contre le mythe de la pureté ethnique du peuple Juif, ce qui au demeurant remet en question la notion même de peuple, utilisée dans un sens exclusivement singulier.

Quoiqu’il en soit, noirs ou pas, les Falashas, ou plutôt les Beta Israel ou encore les Juifs d’Ethiopie comme on les appelle à présent, sont reconnus comme des frères lointains, et en matière de discrimination, ils n’auront pas été les premiers à en souffrir, dans une société hiérarchisée où les Juifs du monde arabe sont déjà les têtes de turcs –si j’ose dire-, des Ashkénazes originaires d’Europe.

Sauf que jusque là, il n’a été question que de l’émigration de Juifs en Israël, que le gouvernement encourage toujours dangereusement, spécialement celle de Juifs d’Europe, de France notamment, comme je l’ai évoqué au mois de mai dernier.

Or, Israël est actuellement confronté aux retombées humanitaires du génocide du Darfour, et au-delà, d’un phénomène sans précédent, d’immigration clandestine d’africains.

La tragédie du Darfour ne se limite pas au génocide, elle continue au Moyen-Orient. Fuyant les massacres, les viols et les déportations commis par les terribles Janjawirs, ces miliciens armés par le gouvernement soudanais qui les utilise dans sa lutte contre les rebelles, les réfugiés –plus d’un millier depuis le début de l’été- ne sont pas davantage épargnés dans cette nouvelle traversée du désert qui leur fait parcourir toute l'Egypte, en passant par le Sinaï, et ensuite pour les plus chanceux, passer l'une des frontières les mieux surveillées au monde grâce à des passeurs bédouins.

Certains d’entre eux tombent sous les balles des soldats égyptiens, d’autres sont renvoyés par les autorités israéliennes en Egypte, d’après un accord passés entre les deux pays.

Ceux qui restent ne sont guère mieux traités.

Ils sont 239 hommes, femmes et enfants, parqués dans des caravanes ceinturées de barbelés. D’autres, errent dans le pays, ont trouvé du travail ou sont pris en charge par des organismes des droits de l’Homme ou des familles.

Interrogé par un journal saoudien le mois dernier, le ministre soudanais de la défense a déclaré que la faute en incombait aux 24 organisations juives qui ont exagéré les faits (notamment le nombre des victimes du génocide, terme évidemment rejeté) et ont mené campagne aux Etats-Unis et en Grande Bretagne.

Il a ajouté qu’il ne s’agissait que d’un conflit qui opposait des fermiers et des nomades sur la question de l'eau. Hypocrisie, auto-déresponsabilisation et dénégation, voilà ce qui qualifie ce discours honteux du ministre qui a omis de préciser que c’est avec la bénédiction et les encouragements de son gouvernement que Janjawids et nomades pratiquent la politique de la terre brûlée en massacrant les tribus sédentarisées et les cultivateurs.

Les raisons de crime contre l’humanité dans ce pays ravagé par les inégalités dans l’accès à l’eau, les discriminations raciales et religieuses, les massacres de populations civiles et les exactions commises par des milices pro-gouvernementales : l’appropriation et le contrôle total des riches territoires du sud.

Il y a quelques semaines, le ministre de l’intérieur du Soudan avait accusé Israël d’encourager l’immigration des soudanais vers ce pays. Difficile d’accorder le moindre crédit à cette affirmation qui contredit les nouvelles qui nous parviennent de la région.

Ce qui est sûr, c’est que les grandes organisations juives américaines, y compris dans les synagogues, mènent campagne dans le mouvement « Save Darfur coalition », qui rassemble 180 associations.

En Israël même, des organismes défense des droits des immigrés, comme  le collectif israélien pour le Darfour, se mobilisent pour que le gouvernement, encore hésitant sur les décisions à prendre, reconnaisse à tous les immigrés africains, et pas seulement les réfugiés du Darfour, le droit de rester sur le territoire.

Alors, Israël en passe de devenir un nouvel Eldorado pour des immigrés non juifs ? En tous cas, en plus d’être considéré comme un refuge par des misérables qui fuient le génocide, il représente déjà pour les quelques centaines qui s’y trouvent, et dont seulement le tiers est constitué de réfugiés du Darfour, une nouvelle terre d’émigration.

C’est là un fait inédit que l’Etat hébreu ne peut ignorer. Un défi pour le devenir de ce pays qui devra choisir entre le mythe de la citadelle assiégée ou l’ouverture au pluralisme et la coopération avec une région dont il fait partie, qu’on le veuille ou non.

A condition que la recherche des dix tribus d’Israël, dont ont dit que leurs descendants sont disséminés en Inde, au Pakistan, en Afghanistan, et que sais-je encore, alimentée par des croyances messianiques sur leur rassemblement, ne constitue pas un nouveau prétexte à l’émigration de ces populations.

Mais pour cela, il faudrait les convertir, -seuls les Falashas ont été reconnus sans conversion, et la conversion n’est pas une pratique courante dans le judaïsme-, et puis accepter que la judéité s’enrichisse de nouvelles races et de nouvelles couleurs, une perspective peu probable.

Reste qu’Israël est condamné à revisiter ses mythes fondateurs. Dans ce cas, un pas de plus serait franchi vers la paix dans cette partie du monde.

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Leïla Babès le 07/08/2007


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06 janvier 2008

Le Pape et l'islam

 

Le Pape et l’islam

Par-delà la polémique : pour un débat franc et fraternel

Article publié dans Vues d’ensemble, La revue de l’université catholique de Lille, n°31, Octobre 2006


20061201

 

Le discours que le Pape Benoît XVI a prononcé à l'université de Ratisbonne le 12 septembre dernier, aurait dû provoquer une onde de choc positive dans les milieux musulmans, au lieu de l’habituel concert de jérémiades et de scènes d’hystérie collective, ponctuées hélas par des agressions et des actes de barbarie.

Comment, devant le spectacle affligeant de cette propension exécrable à manifester son mécontentement en recourant au registre de l’émotionnel, ne pas donner raison au Pape ? Une fois de plus, une fois de trop, les Musulmans ont montré leur incapacité à dépasser le niveau victimaire pour poser un acte rationnel et raisonnable, a fortiori si l’offense est réelle.

Il va sans dire qu’en parlant des Musulmans, je grossis le trait intentionnellement pour pointer sur un problème de conscience, non pour incriminer la totalité des musulmans, ce qui serait absurde. Car il y aurait beaucoup à dire sur les motivations religieuses et/ou politiques, réelles ou feintes, ainsi que sur les milieux qui oeuvrent dans ce sens : dirigeants, dignitaires religieux plus ou moins officiels, extrémistes de tous bords, chefs de guerre. Beaucoup sont passés maîtres dans l’instrumentalisation des frustrations les plus élémentaires des couches populaires, exacerbant les clivages religieux, jouant sur le ressentiment et l’humiliation.

Dans cette crise où l’islam est devenu le référent privilégié de l’expression politique, identitaire, sociale, culturelle, un alibi de choix pour les despotes et un instrument idéal pour neutraliser toute aspiration aux libertés individuelles, le risque est grand que le milliard de musulmans qui ne s’exprime pas se confonde avec les quelques milliers de fanatiques qui brûlent des drapeaux ou plus grave, des églises, à Gaza, Oman, Peshawar ou Islamabad. Face à toute cette violence qui se donne à voir, il devient difficile de faire le tri entre un simple badaud et un terroriste qui a tué plus d’une fois.

Dissocier la foi de la violence

Pour étayer sa réflexion sur le rapport entre la foi et la raison, le Pape s’est inspiré d’un échange mené en 1391 à Ankara entre l’Empereur byzantin Manuel II Paléologue et un théologien persan dont le nom n’a pas été conservé. Le texte qui a inspiré le Pape est le livre édité par Adel Théodore Khoury, Entretiens avec un musulman, paru aux éditions du Cerf en 1966.

Mettant très justement en exergue l’usage de la violence, cette pathologie de la religion, le Pape cite l’Empereur qui expliquait ainsi à son interlocuteur musulman, l’absurdité de la propagation de la foi par la violence : « Dieu n'aime pas le sang- dit-il-, ne pas agir selon la raison (…) est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l'âme et non du corps. Celui qui veut conduire quelqu'un vers la foi, doit être capable de bien parler et de raisonner correctement et non d'user de la violence et de la menace…Pour convaincre une âme raisonnable on n'a besoin ni bras, ni d'armes, ni non plus d'un quelconque moyen par lequel on peut menacer quelqu’un de mort… »

Comment ne pas souscrire à ce beau principe que le Pape a rappelé, selon lequel la violence est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'âme ?

Venons-en à présent au passage qui a scandalisé les Musulmans. S’adressant à son interlocuteur musulman dans un ton polémique qui n’a pas échappé au Pape, Manuel II lui dit : : «  Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l'épée la foi qu'il prêchait ».

Si le propos peut choquer les esprits naïfs, quiconque connaît un tant soit peu l’histoire des relations passées entre les deux religions ne verrait là qu’un échantillon banal du discours polémique habituel, fût-il celui d’un érudit, et fût-ce dans un esprit de dialogue, comme c’est le cas dans cette controverse.

  La critique de fond concerne bien sûr la conversion et la défense de la foi par la force. Reconnaissons que depuis les fondations de l’islam et jusqu’à aujourd’hui, la violence est une réalité, inscrite dans les Textes fondateurs et dans la Loi religieuse, et qu’elle a été pratiquée comme un exercice légitime. Il est vrai qu’avec le terrorisme, le recours à la violence se fait en dehors des règles édictées par la Jurisprudence islamique. La violence est une calamité pour la conscience musulmane, une plaie béante qui ne se refermera que lorsqu’on aura décidé de déclarer les textes qui l’autorisent, caduques. Ce qui signifie que le problème n’est pas seulement celui du terrorisme, mais celui plus fondamental, plus radical, des références théologiques et canoniques qui lui servent de source de légitimation.

Quant à l’allusion à l’épée, il ne s’agit pas d’un simple reliquat du Moyen âge, c’est un symbole qui figure dans le drapeau de l’Arabie Saoudite, et dans celui de l’organisation des  Frères musulmans, dont la devise est : « L’islam est religion et politique, adoration et commandement, Coran et épée unis de manière indéfectible ».

S’agissant donc du jihâd, le Pape dit dans son allocution : « L'Empereur savait certainement que dans la sourate II, 256, on peut lire  :  « Aucune contrainte dans les choses de la foi ». C'est un texte de la période initiale, disent les experts, durant laquelle Mahomet était lui-même sans pouvoir et menacé. Mais naturellement, l'Empereur connaissait aussi les dispositions développées plus tard et fixées dans le Coran concernant la guerre sainte »[1].

  Autrement dit, le célèbre verset 256 de la sourate II, « Nulle contrainte en matière de religion », source de fierté pour tant de musulmans libéraux -et moins libéraux qui en usent par duplicité-, a été abrogé par les docteurs de la Loi qui ont appliqué le principe suivant lequel un verset doit être abrogé si un autre verset, révélé postérieurement, vient le contredire. C’est là une affirmation hâtive et inexacte en ce sens qu’on touche là à une question très complexe. Même si le problème des contradictions entre les versets a été débattu, commentateurs et exégètes musulmans classiques n’ont jamais soutenu que le verset 256, comme tant d’autres versets de la période mekkoise qui vont dans le même sens, était abrogé. Ce qui n’a pas empêché les extrémistes contemporains de le faire, faisant prévaloir les versets 5 et 29 de la sourate IX, appelés justement « les versets de l'épée».

Si le verset 5 commande de tuer les polythéistes, le verset 29 autorise le combat de tous ceux qui ne croient pas à « la religion du Vrai », y compris « parmi ceux qui ont reçu l’Ecriture », levant ainsi l’interdiction de tuer les « Gens du Livre ». Le verset désigne donc clairement les Juifs et les Chrétiens, et si ceux-ci ont pu avoir la vie sauve par la suite, moyennant paiement de l’impôt de capitation (jizyâ), le verset n’en existe pas moins, et on comprend qu’il puisse être considéré comme une source de légitimation pour les terroristes qui ont déclaré la guerre aux Juifs et aux « Croisés ».

Si le Coran -dans sa période médinoise, de 622 à 630- et les hadiths[2] s’inscrivent globalement dans le contexte guerrier qui opposait le Prophète aux polythéistes mekkois ou aux Juifs de Médine, le jihad prôné par les extrémistes contemporains, comme guerre totale, se distingue du jihad classique en ce qu’il ne se conforme pas à l’éthique du combat et des règles tirées des sources religieuses : jihad défensif, délimitation du territoire de l’ennemi, respect de l’intégrité des prisonniers et des non-combattants (femmes, enfants, vieillards et invalides), etc… L’extension du combat armé à un ennemi extérieur –alors même qu’il n’est pas forcément coupable d’agression-, et à un ennemi intérieur (d’autres musulmans par l’acte d’excommunication), la proclamation du jihad comme une obligation individuelle (et non plus collective), et même comme un sixième pilier de l’islam, la dé-territorialisation par laquelle les terroristes peuvent frapper n’importe qui, n’importe où, tout ceci est le fait du radicalisme contemporain, inspiré d’idéologues extrémistes comme l’Egyptien Sayyid Qutb ou le pakistanais Mawdudi, et les générations de disciples qui leur ont succédés.

Avec le terrorisme islamiste, c’est la guerre aveugle et meurtrière, la barbarie.

Ceux des musulmans qui entendent se désolidariser de cette violence aveugle avancent presque toujours les mêmes arguments : l’islam est étranger à ces actes de violence, c’est une religion de paix et de fraternité et les auteurs de ces attentats ne sont pas des bons musulmans, voire ne sont pas musulmans du tout.

Reste que cette réaction naïve occulte cette triste réalité : les terroristes agissent au nom de l’islam, et s’ils n’hésitent pas à interpréter les textes d’une manière abusive et dévoyée, ils justifient toujours leurs actes en s’appuyant sur des références qui existent bel et bien et qui n’ont guère fait jusqu’ici l’objet d’une remise en question.

Les condamnations des attentats et des actes terroristes qui sont prononcées de temps à autre, sont nécessaires mais non suffisantes. C’est le terrorisme dans l’absolu qu’il faut disqualifier. Allons plus loin : il faut neutraliser la violence comme un mal qui ne doit pas corrompre la foi et la renvoyer définitivement du côté du profane.

Cet événement sanglant qui se produisit pendant l’apostolat du Prophète devrait servir de source de méditation : le massacre de prisonniers polythéistes, commis par le général Khalid Ibn Al-Walid, à l’encontre des recommandations du Prophète. Question : Khalid était-il un fou sanguinaire ou un compagnon intouchable, assuré d’aller au Paradis ?

Un vieux débat théologique

Le Pape s’appuie ensuite sur le commentaire de l’éditeur de la controverse, Adel Théodore Khoury : «… pour l'Empereur, un Byzantin éduqué dans la philosophie grecque, cette phrase est évidente. En revanche pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune catégorie, pas même celle de la raison. Dans ce contexte, Khoury cite l'œuvre du célèbre islamologue français Roger Arnaldez qui relève que Ibn Hazm va jusqu'à déclarer que Dieu ne serait pas même engagé par sa propre parole et que rien ne l'obligerait à nous révéler la vérité. Si telle était sa volonté l'homme devrait pratiquer l'idolâtrie. »

On est surpris de constater que pour étayer son analyse, le Pape ait recouru à un texte écrit par un polémiste, en plein contexte de rivalités religieuses, dans une Constantinople en butte aux assauts de l’armée ottomane. Il est non moins surprenant de lire sous la plume s’un islamologue aussi distingué que le Libanais Khoury, pourtant fin connaisseur de la théologie musulmane, un commentaire aussi grossier. L’image obscure qui se dégage de l’évocation d’Ibn Hazm dans ce passage ne ressemble en rien à celle qu’a laissée cet homme brillant, né à Cordoue à la fin du X° siècle, théologien, philosophe, juriste, historien et poète. Mais plus que tout, ce que Khoury aurait dû rappeler, c’est qu’Ibn Hazm appartenait au Zahirisme, un courant minoritaire, attaché à la lettre du texte (le zâhir).

Du reste, la pensée théologique de cet auteur qui connaissait fort bien la philosophie aristotélicienne, était bien plus subtile que ne le laisse entendre le commentaire expéditif de Khoury. Voici en quels termes le même Roger Arnaldez, résume sa pensée sur cette question : « En somme, (pour Ibn Hazm), l’homme est créé libre en chacun de ses actes, et cela avec sagesse, car Dieu met chaque être à sa place. La liberté appartient à l’homme sans cesser d’être dans la main de Dieu »[3].

Cette question importante de la prédestination et du libre-arbitre, que le Coran n’a pourtant pas soulevée avec précision, mais qui a fait l’objet d’une production théologique foisonnante, ne mérite certainement pas qu’on lui règle son compte avec une telle désinvolture.

Sil est vrai que le Coran qui affirme que la parole de Dieu est inscrite sur la tablette céleste, et qu’elle contient la totalité de l’avenir du monde et des hommes, donne le primat à la toute-puissance de Dieu, le libre arbitre humain est tout aussi clairement affirmé. Bien au contraire, le Texte coranique insiste bien sur le fait que les hommes sont responsables et comptables de leurs actes face à la justice de Dieu. C’est sur cette coexistence entre prédestination absolue et responsabilité de l’homme, que les courants théologiques se sont divisés.

Quoiqu’il en soit, et contrairement à l’image stéréotypée héritée des querelles médiévales d’un Dieu musulman écrasant par sa transcendance, les thèmes de la prédestination et du libre-arbitre ont été longtemps débattus, et la notion de raison était présente chez un grand nombre de penseurs. Dès le début du VIII° siècle, avec la propagation de la philosophie grecque, les savants de l’islam ont confronté les questions qui touchent à la foi,  la Création, le destin de l’homme, la prophétie et les fins dernières, à la science hellénistique.

Le Mu’tazilisme, le courant le plus rationaliste -et auquel Ibn Hazm était farouchement opposé-, privilégia le libre-arbitre, considérant que le mal était le résultat des actes commis par les hommes, et non un dessein de Dieu, car dans ce cas, la punition divine n’aurait pas de sens. Cette doctrine s’était également distinguée par l’idée selon laquelle le Coran était créé et non incréé (éternel), en ce sens qu’on ne pouvait lui appliquer les attributs réservés à Dieu. Certes, le Mu’tazilisme n’a pas prévalu comme doctrine dominante. Mais réduire la théologie musulmane à un schéma caricatural inspiré du propos, extrait de son contexte, d’un penseur andalou appartenant à un courant minoritaire, lui-même réduit à une caricature, c’est aller vite en besogne.

Cela étant, il est vrai que depuis que le domaine du droit a disqualifié les autres disciplines et l’ensemble du savoir encyclopédique qui faisaient la grandeur de l’islam, ce qui tient lieu aujourd’hui de « pensée religieuse », c’est une pensée juridique réifiée. Il suffit d’observer le désarroi des imams et autres gestionnaires de lieux de culte lorsqu’ils sont confrontés à des théologiens chrétiens ou juifs, pour s’en convaincre.

Un autre fait troublant montre à quel point l’islam a régressé : les attaques à Gaza, contre des églises orthodoxes, dans un pays de pluralisme religieux. Il est consternant de voir que les jeunes musulmans d’aujourd’hui, contrairement à leurs aînés, ignorent tout du christianisme.

En tous cas, ce n’est pas dans les discours des représentants officiels -et moins officiels- de la religion, mais paradoxalement dans les écrits des penseurs modernistes et laïques, que nous pouvons trouver des éléments susceptibles de nourrir la réflexion théologique.

Comment parler du statut de Jésus dans le Coran, de la trinité, de la question de l’engendrement de Dieu, du libre-arbitre, de la raison, du salut des croyants et des incroyants ? Autant de questions qui exigent que l’on renoue librement avec le débat théologique pour s’atteler à une refonte de ce champ fertile que des esprits étroits ont rendu stérile. C’est à cette seule condition que l’islam deviendra un interlocuteur crédible du dialogue inter-religieux

La raison n’est ni un élément de dogme, ni un privilège exclusif.

On le voit bien, il reste du chemin à faire pour que l’islam se réforme en profondeur. Force est de reconnaître par ailleurs que les avancées de l’Eglise catholique en matière de reconnaissance des libertés individuelles, de respect des droits de l’Homme et d’ouverture aux autres religions, sont considérables. Aucune autre religion n’est allée aussi loin dans l’ouverture à la modernité et le combat pour la paix dans le monde. Faut-il pour autant en conclure qu’une telle révolution a pour seule cause la nature de la doctrine chrétienne laquelle a réalisé une symbiose avec la raison hellénistique ? Et que par opposition, l’islam n’a pas, ne peut pas, et ne saurait accomplir une réforme semblable parce la catégorie de la raison est incompatible avec sa conception de Dieu ?

C’est là une vision essentialiste qui fait table rase de l’historicité des religions, et qui de plus, recourt à un comparatisme où l’une des deux parties ne peut qu’avoir.. raison de l’autre.

Des exemples d’historicité ? Je me bornerai à en citer deux :

1) le rôle des Arabes dans la traduction et la transmission de la science et de la philosophie grecques. L’héritage hellénistique transmis par les Musulmans à l’Europe chrétienne, a d’ailleurs atteint son apogée avec Averroès dont la pensée a nourri celle d’un Saint Thomas d’Aquin. Nul besoin d’en dire plus. Il est pour le moins amusant que le Saint-Père m’ait donné là une bonne raison de rappeler la grandeur passée de l’islam, moi qui ai toujours ressenti de l’agacement à voir tant de musulmans s’en glorifier, lorsqu’il s’agissait surtout de s’interroger sur les raisons du déclin.

Dans le dernier passage que je retiens, le Pape dit : « Quand on constate cette rencontre( entre la foi biblique et la raison), on ne peut guère s'étonner que le christianisme, en dépit de son origine et de son important développement en Orient, ait fini par trouver en Europe le lieu de son empreinte historique décisive. Nous pouvons dire à l'inverse  : cette rencontre, à laquelle s'est ajouté par la suite l'héritage romain, a créé l'Europe et reste le fondement de ce qu'on peut avec raison appeler Europe ».

Une seule question me vient à l’esprit à l’évocation de cette Europe dans laquelle l’islam ne trouve pas la moindre petite place et qui se confond pour ainsi dire avec le christianisme romain : comment peut-on être européen et musulman ?

2) S’il est vrai que l’Eglise catholique a connu une extraordinaire ouverture avec le Concile Vatican II et une modernisation de la pensée théologique -ce que sociologues et théologiens ont appelé « sécularisation interne »-, il ne faut pas perdre de vue que la modernité s’est d’abord construite « contre » la religion.

Dans la perspective d’une étude comparée des religions, et quoiqu’on puisse penser des différences théologiques, bien réelles, entre judaïsme, christianisme et islam, les trois religions appartiennent à la même aire de civilisation et constituent ce que le sociologue allemand Max Weber appelle « les religions éthiques ». En introduisant l’idée d’un Dieu transcendant qui sépare l’homme de son cosmos, elles ont accompli un travail de dé-magification, qualité rationnelle des prophéties éthiques.

Mais une telle rationalité n’a rien à voir avec la rationalité scientifique qui s’est opérée d’une manière radicale avec l’avènement de la modernité, dans tous les champs de la société, mais également, et fondamentalement, comme vision du monde. La science n’est plus ce savoir déterminé par les conceptions religieuses et morales du monde, mais un domaine de production autonome, en constant progrès.

L’effondrement de la vision du monde telle qu’elle était dominée par la morale religieuse, signifie que la religion n’exerce plus son emprise sur les domaines du social, du politique, du culturel, du judiciaire. En un mot, elle ne contrôle plus que ses affaires propres.

Ce qui ne signifie pas que la sécularisation a sonné le glas des religions, mais seulement que celles-ci ne peuvent plus comme dans le passé, imposer ce « sacrifice de l’intellect » qu’est la mutilation de l’intelligence auto-suffisante qui permet la libre critique, et que la modernité seule, en substituant à la vision du monde religieuse l’exercice autonome de la raison scientifique et technique, a rendu possible.

Une des questions que se posaient les penseurs musulmans de la fin du XIX° siècle était de savoir comment on pouvait accéder à la modernité et rattraper le retard technologique sans perdre sa foi et son identité. Question fausse pourrait-on dire, lorsqu’on mesure à quel point le problème n’est pas celui de la perte, mais bien celui de la conversion mentale qui accompagne la modernité dans le rapport à la foi et à l’identité.

Le vrai problème aujourd’hui consiste à s’interroger sur les moyens qui empêchent l’accès à la modernité. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas la religion qui est le véritable obstacle à cette émancipation, mais bien la peur de la liberté qu’offre en perspective l’avènement de la modernité, une liberté qui risquerait de mettre à mal les mécanismes de la tyrannie, et dont la religion a longtemps servi et continue de servir de source ultime de légitimation. Le blasphème, l’apostasie, le péché, tous ces concepts puisés dans le langage religieux ne sont que leurre et mystification destinés à cacher l’enjeu véritable : l’emprisonnement de l’espace du politique dans un imaginaire archaïque, et le refus de l’autonomie du sujet.

L’islam est donc l’alibi qui sert à justifier l’assujettissement à la tyrannie, et non comme le prétendent certains, sa cause profonde.

  Les reproches que l’Eglise catholique peut faire à l’islam sont légitimes : le sort inquiétant des catholiques vivant en minorité dans les pays musulmans, la liberté pour le prosélytisme islamique alors que la Loi islamique interdit l’apostasie, l’absence de réciprocité en matière de liberté de culte, etc… L’islam fait peur. Mais la majorité des musulmans ne doit pas être confondue avec la minorité agissante. Il ne faut pas oublier que les victimes du terrorisme islamiste sont d’abord les peuples musulmans. Ne donnons pas raison à l’islamisme qui veut faire marcher l’histoire à reculons. Les musulmans qui luttent contre l’obscurantisme et la barbarie au quotidien, par leurs écrits, leur art ou leur combat politique, au péril de leur vie, méritent tout notre respect. C’est à ceux-là, artisans d’un islam pacifique, ouvert au progrès, aux droits de l’Homme et à l’égalité entre les citoyens, qu’il faut tendre la main. La raison ne peut qu’être humanisme, non le privilège exclusif d’une civilisation. Loin de toute complaisance, direct et franc, mais toujours fraternel. Tel devrait être le dialogue entre ces deux grandes religions que sont le christianisme et l’islam.

 

Leïla Babès


 

[1] Cette notion de « guerre sainte » qui sert souvent de traduction au concept de jihad est pour le moins inadéquate. Il n’y a pas de guerre « sainte » dans l’islam, et l’expression elle-même ne figure pas dans le corpus des textes islamiques.

 

 
[2] Les hadiths, ou  la Sunna (tradition du Prophète) sont l’ensemble des actes et des dires du Prophète, et ont constitué la deuxième source d’inspiration pour l’élaboration de la Loi religieuse.

 

[3] Encyclopédie de l’islam, article « Ibn Hazm ».

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