04 novembre 2008
Ramadanesques
Indispositions ramadanesques
La décision du parquet de Rennes de reporter un procès d’assises pour cause de faiblesse physique de certains des accusés musulmans en situation de jeûne, du moins, c’est la raison invoquée par la partie civile, ce qui est une première dans l’histoire de la République, soulève quelques interrogations.
Les faits remontent à 2000 et 2001 et portent sur une série de braquages commis dans les villes de Rennes et de St-Malo. Le procès, qui devait s’ouvrir le 16 septembre, est donc renvoyé au 19 janvier « dans le souci d'une bonne administration de la justice», selon l’ordonnance de justice.
Bien que le procureur ait rejeté l’argument du jeûne, les avocats des parties civiles en restent persuadés, se fondant en cela sur la demande de renvoi des avocats des accusés, évoquant « les contraintes diététiques et les obligations cultuelles qui s'imposent », « les contraintes du ramadan, d'un point de vue physiologique, mettent les gens en état de faiblesse physique ».
Cette affaire appelle deux observations. D’abord du point de vue de la perception française, et bien que nous soyons dans le pays de la laïcité par excellence, on a le sentiment, et en dépit de toutes les réactions d’incompréhension ou même d’hostilité qui peuvent se manifester à diverses occasions, que les observances musulmanes, et tout particulièrement le jeûne du ramadan, suscitent une forme de compassion, pour ne pas dire de pitié. Un milliard de personnes qui ne mangent ni ne boivent 30 jours par an, tout en continuant à travailler, dans la chaleur, le froid, et sans se plaindre, voilà qui dépasse l’entendement. Bref, le musulman, accablé par des obligations religieuses inhumaines, souffrant en silence : quelle abnégation et quel stoïcisme ! Des délinquants ont-ils commis des vols à main armée ? Qu’à cela ne tienne, s’ils séjournent en prison le ventre vide, les pauvres ont le droit d’être traités avec égard, et d’ailleurs comment pourraient-ils se défendre correctement ?
En terre d’islam, le fait de jeûner n’empêche aucunement le fonctionnement des institutions judiciaires, mais comme tout le monde est censé pratiquer le ramadan, corps magistral et prévenus confondus, l’idée que l’on puisse reporter tous les procès, est tout simplement impensable, car alors, ce serait le cas pour toutes les activités humaines, et les pays s’en trouveraient paralysés. Evidemment, toutes sortes de dispositions officielles sont prises pour le bien-être des citoyens, comme les aménagements horaires pour les travailleurs et les écoliers, les temps de prières, etc. Dans tous les cas, si elles n’empêchent pas des ralentissements importants de la productivité, toutes ces mesures ne vont pas jusqu’à considérer que le fait de jeûner confère à son auteur l’impunité.
De leur côté, les Musulmans de France, dans leur grande majorité, observent le rite sans manifester la moindre revendication de nature à leur donner des droits spéciaux. Pourtant, on observe de plus en plus –mais c’est sans doute le cas pour d’autres pays européens-, des comportements qui dénotent un resserrement identitaire passablement agressif. Dans les quartiers à forte concentration communautaire, certains, parmi les plus jeunes surtout, n’hésitent pas à s’en prendre à ceux qui ne jeûnent pas, se croyant invertis d’une mission divine. Cela va du prêche fait sur le mode courtois aux insultes et aux sentences vouant à l’Enfer. Et ces faits se produisent aussi bien dans les cités que dans les établissements scolaires. Depuis de nombreuses années, des enseignants évoquent régulièrement les comportements agressifs, des garçons surtout, sur tout ce qui touche aux obligations et aux interdits religieux. Cela va des demandes de repas halal (autrement dit d’une nourriture spécifique) aux revendications touchant à leur état physique durant le ramadan, tout cela sur un mode souvent sectaire et intolérant. On comprend le désarroi de ces professeurs, tiraillés entre le respect des lois laïques et celui des appartenances confessionnelles.
Les parents quant à eux, comme les associations cultuelles qui encadrent ces familles, ne semblent pas prendre la mesure d’une telle dérive. D’abord en obligeant de jeunes enfants pré-pubères à jeûner, ce qui est aberrant et improductif ; ensuite en ne leur apprenant pas que l’école laïque est un espace neutre où les pratiques religieuses ne sont pas reconnues, au sens où elles ne donnent aucun droit particulier, appartenant au domaine privé et non public. Le principe du clivage républicain entre l’espace public de l’école et des institutions de l’Etat d’une part, et l’espace privé de la famille et des organisations religieuses, ne semble pas avoir été tout à fait assimilé.
L’autre dérive est indiscutablement celle de l’ingérence dans la vie des autres musulmans. Le ramadan est certes un rite communautaire, mais il reste une observance personnelle, et ce n’est pas une raison pour faire des quartiers populaires des espaces de non droit. Peut-être faudrait-il apprendre à ces jeunes qu’avant de jeûner, il faut apprendre les bonnes manières. Cela aussi fait partie de la pratique.
Leïla Babès le 10/09/2008
08 février 2008
Sarkozy contre la laïcité 3
Sarkozy
contre la laïcité 3

Dans ce
troisième et denier volet de la série consacrée à Sarkozy et la laïcité, j’aimerais
m’arrêter sur trois points que le Président a soulevés dans son allocution de
Latran, à Rome : la morale, le rôle du clergé dans la sphère publique, et la
notion de laïcité positive.
C’est un
discours qui, comme toutes les déclarations faites dans le passé, et le contenu
de son livre, paru en 2004, donne l’impression d’une vision binaire entre d’une
part, la tradition républicaine française, laïque et déchristianisée, et un
monde qu’il appelle de ses vœux, et qui serait chrétien, religieux, ou plutôt
catholique, et où l’Etat travaillerait en étroite collaboration avec l’Eglise.
Je dis l’Eglise en pensant à l’Eglise catholique, car bien qu’il se place officiellement
du point de vue général, en tant que chef d’Etat, en élargissant son propos à
l’ensemble des religions, Sarkozy concentre l’essentiel de son discours sur la
religion dominante, le catholicisme.
Quoiqu’il en
soit, dans cette vision manichéenne où les deux systèmes s’opposent, le choix
est clairement fait en faveur du religieux.
« S'il existe incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse, a-t-il déclaré, la République a intérêt à ce qu'il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D'abord parce que la morale laïque risque toujours de s'épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l'aspiration à l'infini. Ensuite parce qu'une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. »
Certes, et
personne ne le nie, de même que les valeurs religieuses sont issues de valeurs
profanes, la morale laïque est également issue de références religieuses. Ni la
religion ni les traditions sociales n’ont le monopole des principes du bien et
du mal, de la justice sociale, de l’aspiration à l’égalité, de la solidarité et
de l’entraide, de l’éducation, etc… Mais le raccourci est vite fait : dire
que la morale n’a de sens que si elle s’appuie sur la foi et les valeurs
religieuses revient tout simplement à rejeter la possibilité d’une morale
laïque indépendante. C’est un peu comme si tous les incroyants n’avaient pas de
morale, que l’école républicaine n’avait pas une fonction éducative, que la
politique était dénuée de toute éthique, que les droits de l’Homme, la
démocratie et la citoyenneté n’avaient pas de sens.
Ensuite, dire que
la morale laïque risquerait de sombrer dans le fanatisme si elle n’est pas
adossée à la religion, c’est occulter le fait que le fanatisme le plus dangereux
est celui produit par les religions. C’est oublier que la tradition
républicaine s’est construite après des siècles de guerres de religion, qu’elle
est la seule à garantir la liberté de conscience que pendant des millénaires,
les religions ont bafouée en exécutant, immolant par le feu, écartelant,
torturant les hérétiques et les opposants. C’est oublier qu’elle est la seule à
nous préserver des châtiments corporels, de la peine de mort pour apostasie et
de la peine de mort tout court. Un rappel qui eût été salutaire à Riyad,
lorsque Sarkozy, oubliant qu’il était dans un pays de fanatisme et de
totalitarisme religieux, a fait de l’Arabie saoudite un modèle de modernité.
« Dans la transmission des valeurs et dans
l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, a-t-il encore
déclaré, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce
qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme
d’un engagement porté par l’espérance ».
Par cette
déclaration inouïe qui hiérarchise les missions respectives du prêtre et de
l’instituteur, c’est ce dernier qui est disqualifié. Dénué de toute morale
religieuse, il lui manque les valeurs du bien et du mal, la dimension
sacerdotale de la vocation, propre au curé, et l’engagement fondé sur la foi.
Non seulement l’école républicaine est désavouée au profit de l’enseignement
religieux, mais c’est également la primauté de la foi sur la raison qui est ici
affirmée.
En déclarant
aussi que « l’esprit religieux et la pratique religieuse peuvent
contribuer à apaiser et à réguler une société de liberté », c’est la
religion qui est convoquée au secours de la République, jugée incapable
de donner du sens, de nourrir l’espérance du peuple et de cimenter la cohésion
sociale.
Une analyse
qui rappelle étrangement la vision du pétainiste Charles Maurras qui, bien
qu’agnostique, trouvait dans l’Eglise le moyen d’assurer l’ordre social idéal
pour que les politiques puissent œuvrer en bonne intelligence. Ce qui veut dire
que la République
seule, est incapable de rassembler avec les seules valeurs sur lesquelles elle
se fonde. Une telle
instrumentalisation du religieux évoque deux choses : d’abord le désir d’alignement
sur une Europe qui entend s’enraciner dans l’héritage chrétien et qui
fonctionne essentiellement selon un système concordataire, sans véritable
séparation entre l’Eglise et l’Etat ; ensuite, l’inspiration du modèle
américain, celui de la religion civile.
Au lieu d’être
catonnées au domaine privé, séparées des affaires de l’Etat et de la société,
les valeurs religieuses se diffusent dans l’ensemble du corps social et
politique. C’est ce système qui permet au président des Etats-Unis de jurer sur la Bible.En usant de la
notion de laïcité positive, Sarkozy laisse entendre que la laïcité
française est négative, « sectaire », comme il le précise. En
ajoutant un qualificatif à laïcité, il ne fait que la disqualifier. Il en est
ainsi de tous ceux qui préconisent une laïcité « ouverte », ou encore
« plurielle », des notions dont usent les défenseurs du voile, les
opposants à la loi d’interdiction des signes religieux à l’école, les
intégristes, et tous les anti-laïques. Ajouter un adjectif à la laïcité,
revient donc à la trahir. Le danger d’un
tel système est le risque de communautarisation. Au lieu d’être fédérés par les
valeurs centrales de la
République, les citoyens s’enfermeraient dans leurs
appartenances religieuses ou philosophiques. Un autre scénario serait de revenir
à ce qu’on appelle la guerre des deux Frances, la querelle d’avant 1905, entre
les laïcs et les religieux.
En parlant de
laïcisme, les anti-laïcs ne le font nullement en distinguant entre les laïcs et
ceux qu’ils appellent les laïcistes. Ce terme péjoratif, qui sous-entend un excès,
une approche radicale, est réservé à tous les laïcs. Pour eux, la laïcité est
excessive, trop radicale, ce qu’elle est au demeurant. Mais ce faisant, en
critiquant la laïcité, c’est tout le modèle français qu’ils disqualifient, en
ce qu’il se fonde sur la stricte séparation de la religion et de l’Etat. Et
c’est ce modèle qui fait également l’objet de la critique de Sarkozy.
Une laïcité
positive, -notion qui en définitive n’a aucun sens, car soit le système est
laïque, soit il ne l’est pas-, consisterait à collaborer de manière étroite
avec les religions, à en financer les lieux de culte, à leur permettre de
s’exprimer publiquement, d’aménager des horaires séparées dans les piscines
pour les femmes et pour les hommes, de réserver des médecins femmes dans les
hôpitaux pour les femmes voilées, d’occuper les lieux de l’Etat, et pourquoi
pas, de se mêler des affaires de l’Etat.
En prenant
possession de sa distinction de président catholique à Rome, Sarkozy a ramené la France dans son statut
pré-laïque de « fille aînée de l’Eglise », s’est fait investir et
s’est investi du titre de « chanoine de Saint-Jean-de-Latran ». La
question est de savoir quand, de quelle manière, et dans quelles conditions il
entend réviser la loi de 1905 pour la rendre conforme à la re-catholicisation
qu’il appelle de ses vœux. En définitive, cette chronique devrait s’intituler,
non pas Sarkozy et la laïcité, mais
Sarkozy contre la laïcité.
Leïla Babès le
06/02/2008
01 février 2008
-Sarkozy et la laïcité 2
Sarkozy contre la laïcité 2
Sarkozy contre la laïcité 2

Jamais homme politique français, a fortiori s’il est investi de la fonction de chef d’Etat, n’avait eu un discours aussi anti-laïque. L’entreprise de sabordage des fondations de la République laïque à laquelle Nicolas Sarkozy se livre depuis quelques semaines, est à couper le souffle.
Oubliant qu’il est le garant de cette même République
laïque et le représentant suprême de la nation toute entière, l’homme
Sarkozy scie la branche sur laquelle il est assis. Dans cette action de
démolition qu’il dirige imperturbablement, sans consultation ni débat, c’est
toute la fonction du chef de l’Etat qui se trouve submergée par l’homme, tel un
capitaine de navire fou qui mène son monde à la dérive.
C’est en tant que chef d’Etat que Sarkozy a été reçu
à Rome, et c’est orné de l’étole qu’il réserve aux personnalités des pays
catholiques que Benoît XVI a investi Sarkozy du titre de
chanoine d'honneur du Latran, haute distinction et symbole on ne peut plus
significatif du virage que le président français entend faire prendre au pays,
pour un retour à la France chrétienne, ou plutôt catholique, pré-laïque, celle d’avant 1905.
Tout dans ces actes posés comme
autant de jalons, les discours de Rome et de Riyad, sa rencontre récente avec
les représentants des Eglises, son zèle dans la création du CFCM et ses
alliances avec l’organisation des Frères musulmans de l’UOIF, sa présence au
congrès annuel de ce mouvement, son évocation fréquente de la question religieuse,
la lettre qu’il a envoyée au Pape dès son accession au pouvoir, la teneur de
son livre écrit avec un prêtre et paru en 2004, La
République, les
religions, l’espérance, tout chez lui évoque le projet mûrement préparé
d’œuvrer pour un retour du religieux dans la sphère publique et pour une
révision de la loi de 1905.
« Comme Benoît XVI, a-t-il déclaré, je considère
qu’une nation qui ignore l’héritage éthique, religieux, spirituel de son
histoire, commet un crime »
Etranges propos qui sonnent comme une outrance face à
ce qui peut somme toute, être considéré à la fois comme une déchristianisation
des esprits, conséquence logique d’un processus de sécularisation et de
laïcisation aussi radical qu’irréversible, et une réserve de la République à l’égard
des religions, une attitude là aussi normale, eu égard à la nature laïque de
celle-ci.
Est-il nécessaire de rappeler que la laïcité
française n’est pas une simple opinion, un pilier parmi d’autres –comme c’est
le cas en Belgique-, que c’est le fondement même de l’Etat, tel que le stipule la Constitution dans son
article 1° : «La
France est une République indivisible, laïque, démocratique
et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans
distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les
croyances.»
Que la
République respecte les croyances n’implique pas ni qu’elle
s’en mêle –sauf dans le cadre la loi relative à la liberté de l’exercice du
culte dont elle est le garant-, ni qu’elle a un devoir de mémoire à leur égard.
On aurait pu s’attendre, et même espérer que le chef
d’Etat Sarkozy, déplorant l’inculture religieuse des citoyens français,
s’attèle à la mise en œuvre d’institutions d’enseignement du fait religieux, ce
qui aurait été l’occasion de donner à l’islam, une religion qui souffre
cruellement d’un manque de cadres compétents et adaptés aux exigences de la
modernité, les moyens d’évoluer positivement.
Sauf que.Sarkozy se place du point de vue de la
mémoire, et non de l’histoire.
C’est d’ailleurs à un véritable acte de repentance
qu’il se livre dans son discours de Rome, en déclarant que la France avait besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas
d'affirmer ce qu'ils sont, et que la mise en œuvre de la loi de 1905 avait
provoqué de la souffrance. Autrement dit, la laïcité a été un préjudice pour
les catholiques qui doivent se décomplexer pour vivre au grand jour leur foi,
et pourquoi pas l’exprimer dans la sphère publique. La ferveur religieuse
devrait ainsi se manifester dans la rue par des pèlerinages, des processions,
des prières publiques, etc.
Et naturellement, puisque l’Etat
s’occuperait désormais d’aider les religions et se mêler de leurs affaires, la
réciprocité devrait être de mise.
Voilà à quoi rêve Sarkozy, alors que les Catholiques n’en demandent pas tant, et n’ont rien demandé au demeurant, comme le montrent des articles du quotidien La Croix, dont l’éditorial paru après le discours de Latran, intitulé « L’excès » : « Le christianisme fait partie de l’identité nationale, mais n’en définit pas l’essence… La religion est une grande chose qui ne mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ».
S’il appelle à un retour des religions, Sarkozy parle
aussi de foi, de spiritualité, même s’il affectionne tout particulièrement le
terme de transcendance. Ainsi « celui qui ne croit pas ne peut soutenir en même
temps qu'il s'interroge sur l'essentiel. »
Un non-sens et une affirmation que contredisent
toutes les enquêtes de sociologie des religions qui montrent toutes,
l’importance accrue de non-croyants qui s’intéressent à la spiritualité,
doutent, s’interrogent, ou croient en quelque chose. La vision binaire
traditionnelle en « croyants » et en « athées » est
totalement dépassée !
Sarkozy va même jusqu’à affirmer que « le fait
spirituel est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une
transcendance ». Quid des bouddhistes, des Hindouistes, des confucianistes des
animistes, des chamanistes, des athées, des agnostiques et des
libre-penseurs ?
Les athées eux, en prennent pour leur grade :
« Je me suis toujours dit qu’il y avait de l’arrogance dans la certitude
de la non-existence divine ». On se félicite qu’on ne brûle plus les
mécréants sur le bucher, et on se félicite aussi que Sarkozy ne soit pas né
musulman quand on sait qu’en Arabie Saoudite, en Iran, au Pakistan et au
Soudan, on exécute les athées, ou plutôt les apostats.
Dans son livre, il écrit que « Le besoin
spirituel, l’espérance, ne sont pas satisfaits par l’idéal républicain… La vie
spirituelle constitue généralement le support d’engagements humains et
philosophiques que la
République ne peut pas offrir, elle qui ignore le bien ou le
mal. »
Effectivement, la République ne peut pas,
ne doit pas et ne saurait fournir un sens ultime aux questions métaphysiques.
Telle n’est pas sa mission. Elle n’a pas non plus à s’en préoccuper. C’est
l’affaire des individus, des religions et des philosophies.
Quant à dire qu’elle ignore le bien et le mal, voilà
une affirmation absurde. La liberté, l’égalité, la fraternité, la justice
citoyenne, la vocation éducative de l’école, la morale laïque, qu’est-ce
d’autre sinon les valeurs du bien (et du mal )?
Leïla Babès le 30/01/2008
24 janvier 2008
Sarkozy contre la laïcité
Sarkozy contre la laïcité
l y a près de 3 mois, je disais dans cette même
chronique à quel point Nicolas Sarkozy était un homme de rupture, dans sa façon
d’être, son style, son langage, son parler.
Il ne s’agissait là que d’un exemple, car tout chez
le président français évoque la rupture. Rupture avec le style sobre et distant
des chefs d’Etats français, tout du moins ceux de la V° République, rupture par son
omniprésence sur le terrain et dans les médias, rupture par ses alliances avec
le grand patronat et le monde du show business, rupture par l’introduction de nouveaux
mots d’ordre, rupture dans son traitement des minorités et de la question des
différences culturelles en général, jusqu’à son désir d'inscrire dans le
préambule de la
Constitution les notions de diversité et de discrimination
positive.
L’attirance de N.Sarkozy pour l’Amérique, pour ses
symboles, son libéralisme et son système multiculturaliste, pour ne pas dire
communautariste, montre sa volonté de tourner le dos au modèle français
d’intégration, fondé sur l’individu citoyen.
Cette mise en avant de la différence, faite au
détriment de la notion universelle de l'égalité rompt avec l'héritage de la Révolution française, et
se rapproche dangereusement de la tradition relativiste du monde anglo-saxon.
Rupture enfin, en cohérence avec tout ce que je viens
d’évoquer, avec l’un des fondements de la République , sinon le plus important : la
laïcité.
N.Sarkozy parle beaucoup de religion, reçoit et
s’entretient souvent avec les hommes d’Eglise, et ne cache pas son désir de
réinjecter du religieux dans la sphère sociale. Une constante depuis l’époque
où il était premier ministre et qu’il réaffirme en tant que président. Une
première pour un chef d’Etat français, alors que ses prédécesseurs, de gauche
comme de droite, s’étaient toujours distingués par un strict respect de la
séparation entre le religieux et le politique et de la neutralité qui sied à
leur fonction de président de tous les Français.
Des hommes et des femmes politiques de gauche comme
de droite se sont émus de ces remises en cause. Jusqu’au gaulliste Jean-Louis
Debré, président du Conseil constitutionnel, qui a dû rappeler qu’on ne pouvait
toucher à la loi sur la laïcité, pilier de la
République.
La volonté d’en découdre avec la laïcité, Sarkozy
l’avait exprimée clairement lors de la sortie de son livre en 2005, La
République,
les religions et l’espérance.
Il pensait tout particulièrement à l’islam en
exprimant sa crainte que les humiliations et les frustrations des musulmans
conduisent à l´extrémisme. Une identité humiliée est une identité radicalisée,
donc dangereuse, disait-il. En quoi les Musulmans de France se sentiraient-ils
humiliés, blessés dans leur identité ? On se le demande. Sans doute
Sarkozy se figure t-il que les citoyens français de confession musulmane
nourrissent le même ressentiment que ces musulmans qui au Pakistan, au
Moyen-Orient, ou en Egypte, sortent systématiquement brûler le drapeau des
Etats-Unis en brandissant le portrait de Benladen ? Ce serait croire que
les Musulmans sont des fanatiques potentiels qu’il fut amadouer par des
concessions et de la complaisance.
Quoiqu’il en soit, c’est la raison pour laquelle
Sarkozy, ce dont il se vante, a tout fait pour créer le CFCM, n’hésitant pas à
se compromettre avec la composante islamique la plus intégriste : les
Frères musulmans de l’UOIF.
Sarkozy a la naïveté –et l’obstination, devrais-je
ajouter-, de croire que de 2 maux, il faut choisir le moindre. Contre les
salafistes qu’il tient pour dangereux, -ce qu’ils sont au demeurant-, il joue la
carte des Frères musulmans qu’il tient pour des modérés, ce qu’ils ne sont pas,
même si par tradition de dissimulation et par stratégie du double langage, ils
font tout pour donner d’eux-mêmes une image respectable. De plus, il croit que
les Frères musulmans sont à même de contenir les salafistes, ce qui est faux,
les Frères musulmans n’ont pas la moindre influence sur les salafistes qui se
moquent bien d’eux.
Fondamentalement, Sarkozy entend réinjecter du
religieux dans la sphère publique, dans les lieux même où c’est aux
institutions de l’Etat de jouer leur rôle. Autrement dit, la socialisation des
jeunes et la lutte contre la délinquance et la drogue n’incombent plus aux
éducateurs mais aux prédicateurs.
Dans son discours à Rome où il a rencontré le Pape, le président a failli à sa fonction de chef d’Etat garant de la laïcité, en affirmant qu’il assumait pleinement le passé de la France et le lien particulier qui unissait la nation française à l´Eglise. Sur ce point, son discours était en parfaite concordance avec le titre attribué à la France, au VIII° siècle : celui de fille aînée de l’Eglise.
Bref, il a aussi rappelé ce
qu’il a toujours déclaré : que les racines de la France étaient essentiellement
chrétiennes, que la France
a apporté au rayonnement du christianisme une contribution exceptionnelle, et
que la laïcité ne saurait couper la
France de ses racines chrétiennes.
Son idée que la spiritualité et le besoin de
transcendance –qu’il confond avec la religion comme institution-, soient la
réponse au matérialisme, rappelle en tout point les discours des prédicateurs
musulmans dans leur critique radicale de l’Occident. Tariq Ramadan et tant
d’autres prêcheurs ne disent pas autre chose.
Sarkozy parle d’espérance qu’il confond avec la foi,
faisant fi des espérances sociales des peuples et en particulier de la
tradition française de la Révolution.
Il a beau affirmer son respect de la liberté de conscience, du droit à croire ou à
ne pas croire, il n’en demeure pas moins qu’il rabat l’espérance à la seule dimension
religieuse, balayant d’un revers de main l’héritage de la philosophie des
lumières, du rationalisme, de la libre pensée et de la laïcité.
Voilà pourquoi il veut une laïcité positive, selon sa
propre expression, c´est-à-dire une laïcité qui ne considère pas que les
religions soient un danger, mais plutôt un atout.
Pourtant, le vrai danger est là : dans le fait
d’occulter les intégrismes, les dérives sectaires, les extrémismes religieux. L’idée
folle de Sarkozy est de croire que plus de religion fait reculer la menace
extrémiste, comme ça, sans y réfléchir, sans preuve, sans aucune garantie,
alors que tout montre le contraire, et notamment les avancées de l’UOIF
depuis que cette organisation a eu les honneurs de la République. Sarkozy confond la spiritualité –dont je rappelle
qu’elle est fondamentalement individuelle et qu’elle ne s’adosse pas forcément
à une Eglise instituée-, avec la religion en tant que système, en tant
qu’Eglise, clergé et pouvoir.
Une erreur de jugement qui s’illustre parfaitement
dans le discours qu’il a prononcé dernièrement à Riyad en déclarant que l’Arabie
Saoudite est une terre sacrée où le Prophète a recueilli la parole de Dieu, et
que ce pays était si important pour les Musulmans.
L’Arabie saoudite, un pays créé au XVIII° siècle et
qui a annexé, conquis, colonisé les lieux saints de l’islam sans aucune
légitimité, ni religieuse ni politique.
Tous ces coups de canifs portés au modèle français
d’intégration et à la laïcité inquiètent. Ce qui est sûr, c’est que
l’inspiration du modèle anglo-saxon risque de coûter très cher à la France, au moment où la Grande-Bretagne , traumatisée depuis les attentats de Londres, révise sa politique.
Pour conclure, il suffit de donner ce seul exemple
chiffré, cette preuve éclatante que Sarkozy se trompe sur toute la ligne :
un musulman anglais sur trois souhaite vivre selon la loi islamique, alors 73 %
de musulmans français se disent attachés à la laïcité.
Leïla Babès le 23/01/2008
06 janvier 2008
La ligue des amis de "l'islam" et la laïcité
La Ligue des amis de « l’islam » et la laïcité
LEÏLA
BABÈS
dimanche
25 avril 2004
Voici
la version intégrale du texte paru dans Marianne du 19/25 avril 2004 sous le
titre « Moi, musulmane, qui osera m’accuser d’islamophobie ? »

Créée en 1997 à l’initiative
de la Ligue de
l’enseignement, la
Commission « islam et laïcité », alors dirigée par
Michel Morineau et Pierre Tournemire, avait notamment pour objectifs de
rassembler des citoyens de différentes confessions en vue de réfléchir à
l’intégration de l’islam en France, et de lutter contre l’islamophobie. En
vérité, la pluralité de la composante musulmane était faiblement représentée,
les acteurs les plus actifs de la
Commission appartenant pour la plupart au réseau des Frères
musulmans, comme le montre le rôle très actif que Tareq Ramadan ou certains
leaders de l’UOIF ont joué dans cette affaire. Les orientations partisanes de la Commission ne font donc
pas de doute, comme on peut en juger encore aujourd’hui par les publications du
site www.islamlaicité.org, qui édite
abondamment les articles de presse de Tariq Ramadan. En 2000, prenant
conscience de cette tendance, la présidente de la Ligue de l’enseignement mit
fin aux travaux de la
Commission, laquelle fut mise sous la tutelle de la Ligue des droits de l’Homme
et du Monde diplomatique.
A propos de la peur que « l’islam » suscite, Alain Gresch [1] ironise sur « le
caractère intrinsèquement violent » de cette religion, « qui renvoie
à la situation en Algérie ou au Pakistan ». C’est prendre les Français
pour des demeurés. On admettra qu’au moins depuis les attentats du 11
septembre, l’opinion publique a considérablement évolué, et que le citoyen
moyen fait preuve de clairvoyance quant à la distinction entre islam et
islamisme (extrémiste et/ou terroriste ou non). Arrêtons donc de faire comme si
les Français étaient stupides au point d’ignorer que la violence était le fait
d’une minorité agissante. Reste, une fois cette banalité rappelée, à se
demander de quelle sorte de violence les groupes, que la Ligue es droits de l’Homme,
le Monde diplomatique, comme le MRAP, les Verts, les Altermondialistes et
d’autres organismes, défendent sous l’étiquette « islam », sont
porteurs, question toujours éludée, et systématiquement renvoyée au camp des
méchants de la rive sud : Afghanistan/Pakistan/Arabie saoudite, comme si
la violence n’était pas aussi symbolique, comme s’il ne suffisait pas de faire
l’éloge de la lapidation pour être un « lapideur » en puissance. Car
c’est bien de groupes que les responsables de la commission « islam et
laïcité » parlent, en désignant « les musulmans ». Bien qu’ils
se défendent de rassembler des citoyens sur la base de leur représentation
institutionnelle, ils n’hésitent pas à affirmer que « les structures
communautaires sont nécessaires en tant que réseaux de sociabilité »
-comme si les citoyens de culture musulmane avaient attendu l’UOIF pour
constituer des réseaux de sociabilité-, et même exiger de la République de
« prendre en compte les demandes spécifiques et légitimes des groupes et
des individus se réclamant de l’islam » [2]. Quand Alain Gresch et
Michel Tubiana [3]
disent que la vision que l’opinion française a de l’islam se rapproche du
« choc des civilisations », ils feignent d’ignorer que le seul choc
qui existe pour l’heure, est celui qui sépare défenseurs et ennemis de la
laïcité, qu’ils soient musulmans ou non. En tous cas, eux qui appellent à « comprendre
en profondeur ce qui est en train de se passer dans la communauté musulmane en
France », ils devraient savoir que celle-ci ne se reconnaît nullement dans
la minorité (UOIF) qu’ils défendent, et qui se fait largement représenter dans
la commission. Alain Gresch quant à lui [4],
nie l’existence du communautarisme islamique, qui supposerait selon lui deux
éléments : « les lois spécifiques à une catégorie de citoyens »,
ce qui à sa connaissance « est rejeté par tous », et « des
communautés qui vivraient refermées sur elles-mêmes, totalement en
marge ». Admettons. Mais alors pourquoi demander un peu plus loin une
situation d’exceptionnalité pour l’islam ? «La République meurtrie par
l’affrontement entre les « deux France », a toujours privilégié une
application souple pour la laïcité. Elle a aussi laissé faire le temps pour
obtenir, pas à pas, l’acceptation par l’Eglise catholique de la laïcité.
Pourquoi refuserait-on aussi le temps à l’islam de France de
s’adapter ? ». Soit. Mais alors faut-il attendre que les voiles
tombent d’eux-mêmes ? Dans combien d’années, combien de décennies ?
Ce ne sera certes pas grâce aux organisations islamiques, ni même aux
« jeunes, aidés par une majorité d’intellectuels » [5] (qui) « tentent de
penser dans le sens d’une réforme, l’adaptation du dogme aux conditions de la
démocratie politique ». Ce que Michel Morineau ne semble pas saisir, c’est
que le propre du dogme est de rester intangible, et que pour adapter l’islam,
point besoin de repenser la croyance aux Livres, aux anges ou au Jugement
dernier, mais qu’il est urgent que les courants islamiques dont les amis de
« l ‘islam » se font les porte-paroles, comprennent une fois pour
toutes que leurs conceptions archaïques, patriarcales et obscurantistes, leurs
rengaines sur les soi-disant interdits et obligations, et toute cette
fantasmagorie ritualiste et fétichiste, sont une honte pour l’islam, et que
nous n’allons pas attendre deux décennies pour qu’enfin, le shaykh Frère
musulman Al-Qaradhaoui et référence pour l’UOIF, depuis Al-Qatar, nous fasse
une fatwa pour autoriser la poignée de main entre un homme et une femme. Cet
islam là, messieurs de la Ligue
des amis de « l’islam », n’est rien d’autre qu’une parodie ubuesque
de religion, un reliquat de bédouinisme rurbain qui ne mérite pas tant de bruit
et de fureur. La laïcité, c’est bien connu, c’est la liberté religieuse. C’est en tous cas ce
que scandent les défenseurs musulmans du voile, ce que ne contredisent
nullement leurs amis non musulmans. Le voile nous dit-on, procède d’une
démarche spirituelle, et pourrait même être un moyen d’émancipation. « Les
féministes disent que les femmes voilées sont brimées, mais dans beaucoup de
cas, leur foulard leur permet de se libérer, par exemple vis-à-vis de leur
« grand frère », d’aller à l’école et de progresser vers une
libération effective ». C’est ce que nous apprend Jean Boussinesq de la Ligue de
l’enseignement [6]. Et
voilà. Le voile est la clé qui permet de contourner l’obstacle : le grand
frère magnanime qui autorise la scolarité de sa sœur moyennant le port du
foulard. Mais dans quel monde sommes-nous ? C’est une insulte à nos mères
et à nos grand-mères qui ont fièrement ôté leurs voiles dans des sociétés et en
des temps autrement plus durs, et c’est une insulte aux féministes françaises
qui se sont battues pour nous rendre la vie plus facile. Mais le comble du ridicule,
c’est le débat organisé par la
Ligue des droits de l’homme le 23 octobre 2003 à la mairie du
10°, sur le thème : « Foulard, voile, « burka :
pourquoi ? » [7].
Michel Morineau écrit [8] :
« La commission n’a pas pour vocation à discuter de théologie musulmane
mais elle n’a pas exclu d’être éclairée sur ses fondements ». Quels
fondements ? Il n’y a plus de théologie depuis Averroès, et les seuls
sujets qui intéressent les musulmans qui oeuvrent dans la Commission tournent
autour des interdits et des obligations. Il est vrai que ... « les
problèmes d’intégration des citoyens de confession musulmane dans la société ne
relèvent pas tous de la laïcité... D’autres thèmes comme le statut de la femme,
le mariage, la succession, relèvent d’autres catégories
juridiques » [9].
Comme la shari’a par exemple ? A quand des débats sur la table de la République sur les lois
successorales dans l’islam, la polygamie, la lapidation, et sa petite sœur la
flagellation ? Bien entendu, tout ceci n’a rien à voir avec le
communautarisme, que tout ce beau monde rejette.
Allez-vous m’accuser d’islamophobie, moi qui suis musulmane ? Mais si, je suis musulmane, je vous l’assure, ne vous fiez pas aux apparences.
[1] Commission « islam et
laïcité », réunion du 13 juin 2003.
[2] Commission « islam et
laïcité ».
[3] Commission « islam et
laïcité », réunion du 13 juin 2003, bilan.
[4] Commission « islam et
laïcité », réunion du 13 juin 2003.
[5] Commission « islam et
laïcité », « L’islam en France et la République :
sortir des préjugés ».
[6] Revue Axiales, 3° trimestre
2003.
[7] « La ligue des droits
de l’homme oublie ceux de la femme et joue le jeu du fanatisme
religieux », www. perso.wanadoo.fr/atheisme.
[8] Commission « islam et
laïcité », bilan d’étape.
[9] Ibid. La plupart de ces
textes sont publiés sur le site www.islamlaicite.org
[10] « Les faux-semblants
de la commission Stasi », www.islamlaicite.org
La laïcité à la française a t-elle vécu ?
Le
Figaro
Actualisé le 09 avril
2007 : 12h49
Leïla
Babès, La laïcité à la française a-t-elle vécu ?

Poser la
question en ces termes suggère qu'il s'agit là d'une expérience particulière de
séparation entre l'Église et l'État, un exemple parmi d'autres. La formulation
peut même laisser entendre que le modèle est critiquable, justiciable d'une
remise en question. Et il l'est. Pas simplement en Europe, mais en France même,
y compris par des laïcs qui se laissent prendre au piège de la culpabilité, à
la honte d'appartenir à une tradition jugée « trop » radicale, « trop » singulière,
« trop » ignorante des préoccupations identitaires. Bref, la France serait non pas
laïque, mais laïciste. En vérité,
en voulant nous faire peur, toute cette vulgate en est venue à banaliser le
procès de la laïcité. C'est d'autant plus efficace lorsqu'on oppose au modèle
une laïcité « ouverte », « humaine », « plurielle ». Il va sans dire que les
candidats à ces réformes seraient bien en peine de nous expliquer de quoi il
retourne et ce que signifient concrètement ces vagues formules. Ignorance des
significations réelles de la laïcité ou militance antilaïque ? À coup sûr, les
deux explications sont valides et jouent de pair. Comme dans cette manie
détestable de traduire le concept en « isme », la valeur en scénario du pire,
l'incompréhension du principe côtoie le désir d'en découdre et la nostalgie du
tribalisme. Confusionnisme,
déconstructivisme à tout va et surenchère, voilà qui résume en trois mots la
fronde, ou plutôt le front des antilaïques. La contestation est parfois
directe, mais la plupart du temps sournoise. Lorsqu'elle n'est pas accusée de
porter atteinte à la « liberté religieuse », la République laïque est
interpellée sur le bien-fondé de son modèle d'intégration ou sa politique
néocolonialiste à l'égard de ses « indigènes ».
Mais voilà
qu'à ceux qui rêvent d'une République fourre-tout, une coquille vide destinée à
accueillir à bras ouverts ces « pestes communautaires » que sont les identités
collectives lorsqu'elles investissent l'espace public, d'autres opposent ses
valeurs comme un privilège civilisationnel hérité de la culture chrétienne.
Curieux chassé-croisé que ce nouveau pacte imaginaire entre la laïcité et le
catholicisme lorsqu'on se souvient que les anticléricaux croyaient dur comme
fer que celle-ci ne pouvait se construire que contre celui-là.
L'État
laïque n'est ni pour ni contre telle ou telle identité religieuse, il est tout
simplement dans cet ailleurs qui est à la fois extérieur par indifférence -
sauf en tant que garant de la liberté de l'exercice du culte, et non de la «
liberté religieuse » -, et supérieur par la prévalence de sa loi. C'est cela
qui garantit la paix civile dans une société pluraliste. C'est pourquoi toute
ambiguïté, toute confusion sur les rôles respectifs de l'État et des religions,
surtout lorsque celles-ci sont déplacées du cadre confessionnel tel qu'il est
défini par la loi vers le terrain conflictuel des identités, ne peuvent être
que dangereuses.
Évidemment,
la laïcité « à la française » est une exception. Serait-ce en soi une faute ?
Dans le fond, à quelle autre laïcité pourrions-nous nous référer ? Peut-on être
un peu, modérément, excessivement laïc ? Les deux sphères sont séparées ou ne
le sont pas. La laïcité est d'abord une affaire d'État. Ensuite, elle est un
contrat qui engage l'ensemble de la communauté. Elle n'est pas une alternative,
une option, une opinion personnelle. Elle est un cadre de loi, la traduction
institutionnelle d'un processus de sécularisation qui a touché l'ensemble des
sociétés modernes.
Il n'y a
pas de laïcité à la française car la laïcité est française. Il n'y a pas de
honte à le reconnaître. Cela empêche-t-il qu'elle soit porteuse d'universalité
? Au contraire. Le propre d'un État laïque est d'être neutre, au-delà des
religions comme différences. Sans distinction, sans discrimination ni
favoritisme, sans relativisme. Et c'est parce qu'il se place dans cet « au-delà
» qui transcende les particularismes religieux qu'il est fédérateur et le seul
garant de l'unité fondée sur l'adhésion de tous les citoyens aux valeurs
centrales.

