04 novembre 2008
Marseillaise
La Marseillaise : un symbole national ?

Les sifflements de la Marseillaise par les supporters franco-tunisiens lors du match amical France-Tunisie qui s’est tenu mardi 14 octobre au Stade de France, et le tollé que ces incidents ont provoqué dans la classe politique française, relancent le vieux contentieux colonial. A voir les réactions de part et d’autre, force est de reconnaître que les querelles mémorielles qui scandent systématiquement ce genre d’affaires sont loin d’être réglées.
la France, et c’est l’ensemble de ces pays et les populations qui en sont originaires qui sont stigmatisées. Les déclarations de Bernard Laporte, secrétaire d’Etat au sport, sur fond de cacophonie –il s’était juré la veille du match qu’il quitterait le stade si le fait devait se produire, mais il n’en fit rien – proposant que les matchs avec les pays du Maghreb se fassent hors de Paris, en province, ou ailleurs, illustrent bien les dérives irrationnelles auxquelles on a assisté.Le même fait s’était produit avec d’autres matchs amicaux, le Maroc en 2007 et l’Algérie en 2001, avec en prime l’intrusion de supporters sur le terrain, peu avant la fin du match. Il n’en fallut pas davantage pour en déduire qu’il y avait là bien plus qu’un chahut de supporters, que les sifflements exprimaient un mépris des valeurs et des symboles de
De l’autre côté, comme on pouvait s’y attendre, la critique est ressentie comme un affront. Les réactions, comme toujours, émotionnelles, se font sur le mode habituel : indignation, véhémence, règlements de compte, et victimisation.
L’intervention, dès le lendemain du match, du chef de l’Etat, annonçant que les matches seraient arrêtés en cas de sifflets pendant les hymnes nationaux, et les déclarations faites sur d’éventuelles poursuites judiciaires des fauteurs, -ce qui peut leur valoir six mois de prison et 7 500 euros d'amende pour outrage à la Marseillaise -selon la loi-. ont suffi pour donner à cette affaire une tonalité dramatique.
De leur côté, les responsables de la fédération de football s’indignent face à l’attitude interventionniste de l’Etat en rappelant qu’eux seuls ont le pouvoir de suspendre un match.
La polémique se double d’un imbroglio juridique, ce qui dénote bien la précipitation avec laquelle les représentants de l’Etat et du gouvernement ont réagi, alors même qu’on apprend qu’ils savaient que le match serait sifflé.
Dans une interview accordée au quotidien Le Monde, Michel Platini dénonce la politisation du football et rappelle qu’il y a trente ans, la Marseillaise était sifflée sur tous les terrains sans que les politiques s’en émeuvent.
Pour autant, faut-il ne voir dans ces sifflets qu’un simple jeu, un rituel ordinaire de supporters ? A l’évidence, l’affaire n’est en rien comparable au phénomène des Hooligans, il n’y a pas eu de bagarre inter-supporters, et personne n’a été blessé. Ce qui est loin d’être le cas du dernier match qui s’est déroulé à Constantine jeudi dernier, entre deux équipes locales, et où on déplore une vingtaine de blessés.
Faut-il pour autant faire comme s’il ne s’était rien passé et s’enfermer dans le déni ? Le fait est que des supporters majoritairement français d’origine tunisienne ont sifflé massivement l’hymne national de leur pays, comme ils ont sifflé l’ensemble des joueurs français, y compris le franco-tunisien Hatem Benarfa qui a choisi de porter les couleurs de l’équipe de France.
La séquence des hymnes nationaux tunisiens et français, interprétés par deux chanteuses franco-tunisiennes, a produit l’effet inverse : au lieu de la célébration de la double appartenance, c’est plutôt le choix de l’une au détriment de l’autre qui s’est exprimé.
Les motivations ne manquent évidemment pas dans pareils cas : effets d’entraînements, logiques de groupes et chahut à caractère festif. On supporte une équipe plutôt qu’une autre, on peut même penser qu’en l’occurrence, on opte inconsciemment pour l’équipe qui a le moins de chance de gagner, plus précisément pour le dominé contre le dominant. Jusque là les choses auraient être d’autant plus sympathique et bon enfant qu’il s’agissait d’un match amical, si les sifflets n’avaient concerné que le jeu, et non l’hymne national.
Certains, comme c’est le cas pour le joueur Lilian Thuram, ces manifestations sont à mettre sur le compte du malaise des jeunes issus de l’immigration qui souffrent selon lui d’un manque de reconnaissance.
Pour s’en tenir à une perception plus immédiate des choses, force donc est de reconnaître que l’hymne national français ne remplit pas –ou ne remplit plus- sa fonction d’intégration.
Tout récemment, un sondage d’opinion révélait qu’une majorité de Français reprochaient aux Bleus et notamment à Zinedine Zidane de ne pas chanter la Marseillaise.
Les images des bleus en coupe du monde nous ont laissé le souvenir de joueurs plutôt silencieux et concentrés, à part un Lililan Thuram chantant la Marseillaise à tue-tête. Le problème aurait-il à voir avec le texte de la Marseillaise comme le soutient Michel Platini qui avoue ne pas aimer le caractère guerrier de l’hymne et qu’il était gêné par le cri « Aux armes, citoyens ! ».
Loin du psychodrame et de la dénégation victimaire, c’est à une pédagogie de l’intégration qu’il faut s’atteler. A condition de garder à l’esprit que les valeurs centrales de cohésion ne font la citoyenneté que si le citoyen se sent pleinement citoyen.
Leïla Babès le 22/10/2008
Il reste à se demander combien de Français connaissent la Marseillaise, en dehors des joueurs et des supporters ?
La Marseillaise n’est pas porteuse des significations symboliques qu’on veut bien lui attribuer. D’ailleurs, a-t-on jamais appris à ces binationaux à respecter l’hymne national ?
26 février 2008
Algérien
Qu’est-ce qu’être algérien ?

Qu’est-ce qu’être algérien ? Voilà une question qui peut paraître saugrenue, incompréhensible, déroutante, même, et d’autant plus surprenante que son auteur appartient à ce pays par la naissance et le vécu.
L’interrogation n’en est pas moins là, et elle se repose à moi de manière récurrente, toutes les fois que je me trouve en Algérie, que j’entre en contact avec les Algériens. La part de subjectivité est certainement grande dans le questionnement, mais il existe une réalité objective qui la justifie : la diversité de ce peuple, et plus encore, l’absence d’un langage commun, à telle enseigne que la référence à un parler algérien est purement formelle.
Qu’est-ce qui fait que les Algériens sont algériens ? Je ne parle pas là bien sûr d’une appartenance à une nationalité, un territoire, mais d’une conscience commune. Qu’est-ce qui rassemble les Algériens, les fédère, les distinguent des autres, quelles sont les valeurs qu’ils ont en commun et en propre ? J’avoue que la réponse n’est pas simple, elle ne s’impose pas de manière automatique.
Bien sûr, il y a les valeurs érigées par l’idéologie et l’histoire officielle : la nation, les héros de la résistance et de la guerre de libération, la lutte contre le colonisateur, et selon le slogan de Abdelhamid Benbadis, la patrie, la langue arabe et l’islam. Ne parlons même pas de l’éphémère et prétendue ère du socialisme (du soviétisme pour être exact) et du non-alignement.
Examinons les quatre catégories fondamentales de la nation, de la résistance à la colonisation, de l’arabe et de l’islam.
D’abord la nation. Il y a eu un mouvement nationaliste qui a structuré les consciences, préparé la décolonisation et pris en main le destin de ce pays. Mais la nation algérienne, existe-t-elle vraiment ? En tous cas, elle n’est pas, contrairement à ce qu’affirme l’histoire officielle, antérieure au nationalisme du XX° siècle. Ferhat Abbas n’avait pas complètement tort lorsqu’il déclarait en 1936: « Si j'avais découvert une nation algérienne, je serai nationaliste et je n'aurai pas honte de mon crime; Mais je ne mourrai pas pour la nation algérienne car cette nation n'existe pas; je l'ai cherchée à travers l'Histoire sans la trouver; j'ai interrogé les vivants et les morts et j'ai visité les cimetières mais en vain… »
A l'inverse de la Tunisie, dont les derniers beys avaient su s'intégrer en rompant avec la Sublime porte, avaient contribué à l’unification, du Maroc, avec son Makhzen séculaire, avec l’Algérie, trop vaste, trop diverse, à peine représentée dans sa partie septentrionale par une poignée de janissaires exogènes, pour ainsi dire sans Etat, tenue en son intérieur par des micro-pouvoirs locaux, et de redoutables tribus, on retrouve le schéma khaldounien, encore pertinent aujourd’hui.
Or, ce qui s’est construit depuis la guerre de libération se fonde entièrement sur la notion d’indépendance et sur le rapport à l’ancien colonisateur, moyennant un saut dans l’histoire, tissant un lien hypothétique entre d’une part l’idée de la nation, et d’autre part l’islam et l’arabité, une arabité fortement contestée par une amazighité admise du bout des lèvres, ce qui montre l’absurdité de l’amalgame entre le slogan badissien de la nation musulmane, et la notion moderne de nation, à peine émergente, voire inexistante.
De fait, tout se joue dans cette contradiction, illustrée par le clivage entre Benbadis et Ferhat Abbas, donnant raison à ce dernier : la nation apparaît plus comme un vœu pieux, une mystification, qu’une réalité.
Deuxième catégorie : la résistance. Si les valeurs du combat contre le colonisateur, de la guerre, de ses martyrs et ses héros, ont structuré la conscience de plusieurs générations d’Algériens, rien aujourd’hui ne permet d’affirmer que les effets sont toujours visibles avec les nouvelles générations, marquées par l’autre guerre, celle du terrorisme, et des déceptions. Les héros de la résistance ne représentent qu’une vague référence du passé, et l’amalgame est vite fait avec ces autres prétendus héros, les vivants, les moudjahidine, perçus à travers le prisme des privilèges, de la prébende, et d’un demi-siècle de pouvoir, de corruption et de hogra, de tyrannie et d’arbitraire.
Troisième catégorie : la langue arabe. Je parlais de diversité. Eclatement, fragmentation, segmentarité, sont des mots plus appropriés. La langue parlée n’est pas particulière à une région, mais à chaque ville, chaque village. Un tel fractionnement s’explique par des origines tribales encore vivaces, chaque tribu, chaque clan se distinguant par un parler propre. Or ce sont les cités, travaillées par des habitus et un rapport étroit avec le pouvoir central qui sont seules capables d’imposer une langue commune.
D’origine tribale, peu urbanisée traditionnellement, souffrant d’une absence de Makhzen précolonial, l’Algérie a d’autant plus de difficulté à faire émerger cette langue commune que la politique d’arabisation a été un désastre national.
Un point cependant semble distinguer les nouvelles des anciennes générations. Alors que celles-ci parlent un arabe maternel cohérent, systématique, réservant la langue française ou l’arabe classique à un usage plus intellectuel, les jeunes n’ont plus de langue du tout. Ne parlant aucune langue correctement, leur parler quotidien se résume à cette espèce de francarabe qui porte à croire qu’ils ont rompu avec la langue maternelle.
Les causes profondes d’une telle dérégulation, pour ne pas dire déstructuration affective -compte tenu du rapport de la langue avec la mère-, restent à expliquer.
Quatrième et dernière catégorie : l’islam. S’il semble certain que la religion a joué un rôle structurant dans la construction de l’identité des Algériens, -il suffit de rappeler que la lutte de libération s’est faire au nom du jihad-, rien ne permet d’affirmer qu’elle puisse constituer une composante de l’identité nationale. Les Algériens sont évidemment musulmans, mais leur foi et leurs observances ne les distinguent en rien des autres musulmans.
Seules les idéologies islamistes ont été agissantes, mais en contribuant à diviser, et non à rassembler.
C’est par l’Etat fédérateur que les valeurs centrales de cohésion se construisent. Les valeurs officielles ont plus servi à légitimer les élites politiques qu’à fonder les bases d’un creuset national.
A coup sûr, aucune refonte des valeurs centrales de cohésion ne pourra se faire, tant que l’Etat et les gouvernements manquent dramatiquement de légitimité populaire.
Leïla Babès le 27/02/2008
13 janvier 2008
Retour sur la Belgique
Retour sur la Belgique.

Il y a deux semaines, j’évoquais ici même le conflit
identitaire qui divise les deux communautés principales du royaume de Belgique,
toujours sans gouvernement.
Pour illustrer le problème, j’aimerais mettre
l’accent sur le point névralgique de la fracture : la question
linguistique.
Le congrès international qui s’est tenu du 13 au 16
septembre à l’initiative de l’Association Européenne de Théologie Catholique, à
Louvain, ou plutôt à Leuven, cette petite ville belge de la communauté flamande
qui abrite l’une des plus vieilles universités d’Europe, en est une parfaire
illustration.
Dans la chronique précédente, je rappelais que le
clivage identitaire, qui n’avaient pas épargné le milieu universitaire, avait
conduit à la scission linguistique, avec la création à quelques kilomètres de
là, de Louvain la neuve, une toute nouvelle ville pour les universitaires
francophones, les flamands demeurant dans l’ancienne université, au cœur de la
vielle ville de Leuven.
Le congrès qui accueillait des théologiens flamands,
britanniques, allemands, scandinaves, italiens, portugais, mais aussi
australiens et néo-zélandais, ne comptait qu’une petite poignée de
francophones, belges et français.
Aussi curieux que cela puisse paraître, dans un pays
où le français est l’une des trois langues officielles, avec le flamand et
l’allemand, c’est l’anglais qui était la langue officielle du colloque.
Quelques heures passées dans la ville suffisent pour comprendre que le recours
à l’anglais tient plus à un rapport antagonique avec la langue de Voltaire qu’à
un réel attrait pour la langue de Shakespeare.
Il est vrai que traditionnellement, c’est le français
que les classes dominantes et les élites politiques, parmi lesquelles la
famille royale, parlaient. C’était la langue de la culture et de la
communication, le flamand étant perçu avec dédain, comme un vulgaire patois de
paysans illettrés.
Bien que l’équilibre des richesses entre les deux
régions soit aujourd’hui l’inverse de ce qu’il était, ce sont les villes
flamandes qui sont les plus riches, au contraire de la Wallonie, de plus en plus
perçue par les Flamands comme un boulet inutile qui coûte trop d’argent, le
ressentiment à l’égard des francophones est toujours aussi fort.
Le rejet de la langue française, l’accentuation de
l’identité flamande, sont autant de signes d’un renversement du stigmate, une
revanche à l’égard de tout ce qui peut rappeler l’arrogance passée ou présente
de ces lointains cousins des Français qui les ont méprisés.
En somme, les Flamands agissent comme s’ils
appartenaient à un peuple colonisé, alors qu’ils sont citoyens de ce pays, au
même titre que les autres.
Et comme le flamand ne représente qu’un dialecte issu
des langues germaniques, on se tourne vers la langue de la culture rivale, mais
désormais langue de communication internationale. Double revanche, donc, face à
des Francophones qui comme leurs cousins, ne sont pas nombreux à parler la
langue de Shakespeare.
Quoiqu’il en soit, le francophone qui ne parle pas
anglais, risque fort de se sentir isolé en terre flamande. A l’exception d’une
infime minorité capable de communiquer en français, les plus instruits, et les
femmes surtout, les Flamands obligent l’étranger à recourir à l’anglais, la
seule langue des commerçants, des hôteliers et des restaurateurs. A Leuven,
ville pourtant frontalière de la
Wallonie, et située seulement à une vingtaine de kilomètres
de Bruxelles, les menus des restaurants sont écrits exclusivement en
néerlandais.
Bien qu’aucune réelle hostilité à l’égard des
francophones ne soit perceptible, c’est plutôt l’indifférence qui s’affiche
partout, à Leuven, comme dans toute ville flamande, on se sent presque honteux
de parler français.
C’est sans doute ce que doivent ressentir les
francophones de Merchtem, une petite bourgade flamande située au nord-ouest de
Bruxelles, depuis que le maire a interdit l’usage de toute autre langue que le
néerlandais à l’école, dans les relations, écrites ou orales, entre parents et
enseignants ainsi qu’entre écoliers, allant jusqu’à punir les enfants qui
recourent au français, leur langue maternelle.
Signe qui en dit long sur la détermination des plus
extrémistes des Flamands, le 21 juillet dernier, lors de la fête nationale, des
jeunes du parti nationaliste flamand, le Jong NVA, ont mis le feu au drapeau
belge.
Le congrès de l’Association Européenne de Théologie
Catholique avait pour titre : « La religion et le projet
européen ». Il paraissait évident que la Belgique, l’un des pays
fondateurs de l’Union européenne, et qui abrite de surcroît la Commission européenne,
était au cœur du projet européen.
Mais il y était surtout question de la contribution
des théologiens catholiques au projet, et comme on pouvait s’y attendre, des
racines chrétiennes de l’Europe, un thème auquel l’actuel pape, l’ancien
cardinal Ratzinger, est fortement attaché.
Il y aurait beaucoup à dire sur la polémique
provoquée par le projet d’inscrire dans le préambule de la constitution
européenne, la référence à l’héritage chrétien de l’Europe.
Un thème qui a été naturellement débattu, et qui
suscite chez les uns l’indignation face à une polémique inutile, considérant
que les fondements chrétiens allaient de soi, et chez les autres, une certaine
réserve, pour des raisons qui sont à la fois théologiques et politiques.
Voilà un débat qui mériterait à lui seul une autre
chronique, ne serait-ce que parce qu’il soulève la question du pluralisme, et
notamment, de la présence musulmane en Europe.
Pour l’heure, je me bornerai à mettre en évidence une
question totalement occultée dans ces débats : si, comme le pense la majorité
des catholiques, l’Europe est chrétienne, et si le christianisme est l’un des
fondements de l’unité européenne, -certains n’hésitant pas à parler d’identité
chrétienne de l’Europe-, comment se fait-il que cette identité chrétienne,
catholique même, ne puisse pas servir de ferment pour réconcilier les deux
communautés qui constituent la
Belgique ?
Une chose est sûre : dans cette confrontation
entre le particulier et l’universel, pour mieux affirmer sa différence contre
la francophonie, la Flandre néerlandophone, se crée une identité européenne. Un
universalisme par excès de particularisme.
Leïla Babès le 19/09/2007
07 janvier 2008
L'identité islamique européenne selon Tariq Ramadan
L’identité
islamique européenne selon Tariq Ramadan
Article paru dans la revue Islam de France, n°
8, 2000
[Attention : article scanné (risque d’anomalies
dans la graphie, et problème technique avec les notes de bas de page,
reproduites manuellement.)]
Dans son dernier livre1, Tariq Ramadan entreprend de
revenir aux sources islamiques pour construire les bases de l'identité
islamique européenne. Déplorant la vision simpliste et déformée des musulmans
qui réduisent leur religion à une dichotomie entre le licite et l'illicite, il
remet en perspective des distinctions fondamentales (par exemple shari'alfiqh), et rappelle les priorités
spirituelles de l'islam.
Au début de son introduction, l'auteur annonce la
couleur. Les sociologues s'étant distingués par "le flou des définitions et des propositions (qui) l'emporte de loin sur la clarté du discours", il
faut donc revenir aux sources pour "dégager
les fondements intrinsèques de
l'identité musulmane'.
L'ijtihad se situe donc dans ce lieu étroit du
silence, et tout dépassement, par le rejet des lois fondées sur des textes
clairs (Coran ou sunna) est une "négation de l'islam", kufr (p. 146). C'est sans doute la raison pour laquelle
l'auteur affirme cela sans discuter le moins du monde le statut de l'apostasie
et de "l'excommunication", alors que le droit musulman prévoit la
peine de mort dans ce cas. Pourtant, il
y a bien là matière à discussion puisque cette loi est fondée sur deux hadiths
"discutables", et que le Coran ne mentionne aucun châtiment en cas
d'apostasie. Si on suit la logique de
l'auteur, non seulement la loi de l'apostasie ne doit pas être discutée, mais
toute remise en question de la peine de mort prévue dans ce cas, équivaut
elle-même à de l'apostasie (rejet de l'islam). La boucle est bouclée. L'ijtihad
se place donc dans les interstices laissés vacants par le silence des textes,
et toute transgression à cette règle établie par les fuqaha du
Moyen-Âge est considérée comme un rejet de l'islam.
Tariq Ramadan s'appuie bien sur un certain nombre de
ulama qui ont 'légiféré" sur le statut des musulmans en Europe, et en
particulier AI-Qaradhâwi qui semble être pour lui le plus en conformité avec la
vision libérale qui correspond au contexte européen. Et que retient-il en particulier de ses
positions ? La permission pour les femmes de prier à la mosquée (P. 169). Ainsi, le grand 'alim, référence
normative des musulmans européens, affirme qu'il n’y a pas de
"restriction" à un acte que le Prophète n’a pas interdit et qui est
un droit religieux fondamental ! Tariq Ramadan rappelle la position
libérale de Abu Hanifa en la matière, et les avis restrictifs des trois autres
fondateurs d'écoles, Shâfi'i, Mâlik et Ibn Hanbal, et trouve
"compréhensible" l'attitude de ces derniers, compte tenu du contexte
de l'époque. Que dire alors des
contemporains qui continuent de dire que l'islam interdit à la femme l'accès à
la mosquée ? C'est le cas de Hassan al-Banna.
Voyons donc ce que le fondateur des Frères musulmans,
"le plus influent des réformistes musulmans de ce siècle" selon Tariq
Ramadan (p. 418), dit sur ce chapitre, en comparaison avec ce que disent le
Prophète, Abu Hanifa, et même Al-Qaradhâwi. Voici donc la traduction de l'un de ses écrits4, consacré à la
femme. Selon Hassan al-Banna, la société
musulmane n'est pas une société mixte
(mujtama' mushtarak), mais une société monosexuelle (mujtama' 'infirâdi) ; il y a donc 'des sociétés pour les hommes' et 'des sociétés pour les femmes' (p. 1 1 et 12). Son propos se résume dans ce passage : 'L'islam interdit (yuharram) à la femme de
découvrir son corps, d!avoir une
entrevue particulière (et) de fréquenter autrui. Elle a l'obligation de faire la prière chez elle. Le regard est comme une flèche d'Iblis; elle ne doit pas porter un arc, ce
qui l'assimilerait à un homme. Et avec ça, on dit que l'islam ne prescrit pas
l'interdiction pour la femme d'accéder
aux emplois publics" (p. 18). À ceux qui exigent la production de textes interdisant à la femme l'accès
aux fonctions publiques, il répond : "il en est ainsi comme de ceux qui
disent que battre les parents est autorisé, car son interdiction n'est pas
mentionnée". On notera qu'en interdisant à la femme l'exercice de
fonctions sur lesquelles ni le Coran ni la sunna ne se sont prononcés, Hassan
al-Banna va à l'encontre de la règle suivant laquelle ce qui n'est pas
expressément interdit (par les textes) est permis.
La mixité (dans les écoles, instituts, assemblées,
fêtes, divertissements, restaurants, jardins, etc...), est une coutume importée
d'Occident et donc étrangère à l'islam selon Hassan al-Banna. La sortie de la
femme de chez elle est soumise à des conditions strictes, le but étant
l'éloignement de toute tentation de zîna ;
c'est pourquoi le corps doit être couvert. Le voile n'est donc pas comme le soutient Tariq Ramadan un acte de foi,
mais une obligation destinée à protéger l'homme de toute tentation de désir.
Voilà donc un pan entier - et non des moindres
puisqu'il s'agit de la moitié de la communauté - de la réforme que Hassan
al-Banna prévoyait pour l'islam et les musulmans.
Tariq Ramadan rappelle que d'après l'enseignement du
Prophète, le monde entier est une mosquée (p. 237), et que cette attitude est
appuyée par plusieurs penseurs réformistes comme Al-Afghâni, Abdou, Benbadis,
lqbâl, Bennabi, et Hassan al-Banna. Il
faudrait alors, si on se reporte à la vision de ce dernier - les autres ne
partageant pas ce point de vue - préciser que le monde entier est interdit aux
femmes, à l'exception des enclaves que constituent leurs foyers.
Hassan al-Banna : une vision carcérale de la femme
Tariq Ramadan s'en prend à ceux qui pensent que vivre
avec son époque signifie le mode de vie occidental : "L'identité musulmane
ne serait donc qu'un corpus de prescriptions générales partagées par tous, ainsi que quelques traits culturels ou artistiques
devant être exhibés lors desfêtes ou des
mariages' (p. 300). Pour eux,
dit-il, les seules valeurs universelles sont les valeurs occidentales, et la
religiosité doit être privatisée. Si on
suit la logique de l'auteur, la sécularisation - dont la
"privatisation" n'est pourtant qu'une des formes d'expression (et non
la seule) -, est une valeur occidentale, et l'adopter équivaut à du
mimétisme. Or, faut-il le rappeler, la
sécularisation - d'ailleurs présente dans l'histoire du monde musulman -, a
certes triomphé en Occident comme modèle dominant, mais doit surtout être
considérée comme le résultat d'un processus d'émancipation de la société à
l'égard de la vision du monde et du pouvoir religieux.
Malgré cette dette à l'éclairage sociologique, l'auteur
tend à désigner le sociologue comme un observateur suspect d'insuffisance et de
partialité, assimilé au journaliste, donc susceptible de déformer, voire de
désinformer. Le but de Tariq Ramadan est
donc bien de redresser, de corriger le discours du sociologue sur l'identité
islamique. En assimilant le sociologue
au journaliste "qui déforme" - selon une idée répandue - et agit sur
l'opinion, Tariq Ramadan lui prête une influence qui dépasse le cadre strict de
son métier. Reste que ses observations
sur la religiosité et l'identité des jeunes musulmans sont effectivement
imputables au travail mené par les sociologues.
2 - On peut seulement regretter que parlant de la dimension politique de
certaines confréries, l'auteur, en rappelant le rôle joué par certaines d'entre
elles dans la résistance à l'occupation coloniale, ait omis de citer les
confréries algériennes (Qâdiriyya, Rahmâniyya et tant d'autres), et n'ait
mentionné que l'exemple de l'URSS et de la Turquie. La précision s'impose d'autant
plus que tout a été fait pour minimiser ce rôle. Je pense bien sûr à l'occultation (pour ne
pas dire la falsification) opérée par l'histoire officielle algérienne de cette
entreprise de résistance menée par les confréries, et qui fait suite à la campagne
de dénigrement lancée par les réformistes. 3 - Se reporter à Leïla Babès & Michel Renard, "Quelle liberté
de conscience ?", Libération, 26
juin 2000.
4 - Hassan al-Banna, Al-mara
al-muslima (La femme musulmane), Textes présentés par Muhammad Nasr al-dîn
al-Albâni, Dar al-jîl, Bevrouth, en arabe, sans date.
5 - Mohammed Abdou (1849-1905) fut nommé en 1889 à la charge de Grand
Mufti d'Égypte; à la tête de l'université Al-Azhar, il est considéré comme le
fondateur de la «théologie du réformisme musulman»; auteur de Risalat at-Tazvhid (Traité de l'unicité divine). (note de la
rédaction)
6 - Leïla Babès, L'islam
intérieur. Passion et désenchantement, Al
Bouraq, automne 2000.
7 - C'est, à peine caricaturée, une partie des analyses que je développe
dans: L'islam Positif. La religion des jeunes musulmans de France, Editions
de l'Atelier, 1997.
Leïla Babès
Y a t-il encore une Belgique ?
Y a-t-il encore une Belgique ?

La crise qui secoue actuellement la Belgique appelle
la même question que je posais dans les chroniques précédentes à propos de
l’Irak : Y a-t-il encore une Belgique ?
Quel rapport, pourrait-on objecter, entre ces deux
pays ? A priori, aucun. L’un est européen, et pas le moindre, membre du
Benelux, de l’Otan, et de l’Union
européenne, dont il est l'un des six pays fondateurs, l’autre est arabe et
kurde, asiatique, et musulman, et par-dessus tout occupé, en guerre, après avoir
subi des décennies de dictature.
Aucun rapport, disais-je, à part celui d’être l’un et
l’autre conçus comme des Etats fédéraux.
A bien des égards, et pour autant que le petit
pays voisin de la France nait rien à envier à l’Irak, sa situation n’en est pas
moins sérieuse, et on est même tenté de surenchérir : la Belgique a-t-elle
jamais existé ?
Voilà un pays qui ne parvient pas à se doter d’un
gouvernement, Yves Leterme, le leader flamand, dont le parti a remporté les
élections législatives ayant échoué dans cette tâche, faute d’avoir pu
réconcilier les deux communautés qui composent la Belgique : les 40% de
francophones de qui occupent le sud, en Wallonie, et les 60% de Flamands qui
occupent le Nord du pays, avec une capitale au statut problématique, Bruxelles,
en majorité francophone, mais enclavée en pleine Flandre.
Deux communautés qui ne se comprennent pas, c’est
d’ailleurs le concept approprié qui désigne les deux administrations, deux
identités, deux langues, et des revendications indépendantistes des Flamands,
ou tout au moins d’une partie d’entre eux.
Rien ne semble vouloir réconcilier ces deux
communautés, pas même le roi, le seul symbole de l’unité, si tant est que
celle-ci ait jamais existé, depuis qu’un duc Allemand, appelé à la rescousse en
1830, est devenu Léopold 1°, le premier roi belge.
On
comprend que face à un tel blocage politique et à l’incapacité de constituer un
gouvernement de coalition, le roi ait décidé de suspendre les négociations
entre les différentes formations.
Le pays est censé être bilingue, ce qui veut dire que
les deux langues sont enseignées, et que les uns et les autres se comprennent,
du moins communiquent entre eux, , les flamands parlant français et les
francophones le néerlandais.
Mais rien n’est moins sûr. Les hommes politiques
francophones parlent un Flamand pitoyable, et les Flamands ne parlent pas
français, ou pire, connaissent cette langue, mais refusent de la parler. Il
suffit de rappeler ce geste incroyable commis le mois de juillet dernier par le
leader Flamand, celui-là même qui était chargé de constituer un gouvernement,
lorsque le jour de la fête nationale, prié d'entonner l'hymne du pays, La Brabançonne, il a chanté la
Marseillaise !
Il est vrai que la Brabançonne, écrite d’abord en
français mais qui existe en néerlandais et en allemand, est peu connue des
Belges. Mais on imagine mal comment le leader flamand, qui n’en était pas à sa
première provocation à l’endroit des francophones, pouvait confondre l’hymne de
son pays –qu’il se préparait à gouverner-, avec l’hymne français.
Au clivage linguistique et politique –les partis
francophones sont de centre-gauche et les partis flamands sont de droite, et
même débordés par l’extrême droite-, s’ajoute un fédéralisme aux frontières floues,
frontières qui ne sont pas seulement réelles, géographiques, mais aussi
politiques et économiques.
Même le
monde universitaire porte en lui les stigmates de l’antagonisme, comme en 1968
lorsque l’université de Leuven, alors en terre flamande, s’est coupée en deux,
avec les flamands d’un côté, et les francophones, déplacés de l’autre côté de
la frontière linguistique, dans ce qui allait devenir l’université catholique
de Louvain.
Le conflit
identitaire finira signifie t-il pour autant que les Belges n’ont plus de
volonté de vire-ensemble ?
Si on en croit le sondage publié le 26 août dans le
quotidien belge La Dernière Heure,
ce n’est pas le cas, puisque sept Belges sur dix pensent que leur pays « a encore un avenir à long
terme ».
Ils seraient même 82,5 % parmi les jeunes à y croire.
Un optimisme malheureusement démenti par un autre sondage qui révèle que près
de 40% de Flamands et 12 % de Wallons sont partisans de l’indépendance de la
Wallonie et de la Flandre.
Que conclure de tout ceci ? D’abord rappeler que
ce ne sont pas les différences qui créent les antagonismes, comme veulent bien
le faire croire les partisans du choix archaïque, anachronique même, selon
lequel les peuples doivent vivre entre eux, avoir les mêmes origines, la même
langue, et la même religion. Un tel scénario, fondé sur le rapport des forces
entre les communautés, intransigeant face à toute idée de pluralisme, est
dangereux.
Un cas de figure malheureusement si fréquent, et que
tant de fanatiques brandissent, d’autant plus efficace qu’il est simple et qu’il
évite de réfléchir, en désignant aux peuples l’autre différent comme la source
de tous les problèmes.
Comparé à l’Irak, le cas belge apporte un éclairage
instructif. En dépit de la guerre et du conflit soi-disant ethnico-religieux,
il y a, il y a toujours eu du vivre-ensemble chez les Irakiens, quelles que
soient leurs appartenances. Et à supposer qu’il y ait du bon dans le système
fédéral mis en place –et il n’y en a pas parce qu’il se fonde sur les clivages
ethniques et religieux, ainsi que l’ont voulu les Américains-, mais à supposer
qu’il en sorte du bien, ce ne sera qu’à la condition que les Irakiens
réapprennent à penser leur unité et les valeurs qui la fondent, par-dessus tout, la mettent au dessus de
toutes les différences.
Une leçon de l’histoire, que les Belges n’ont pas su
apprendre.
Leïla Babès, le 05/09/2007
Civilités, civisme et citoyenneté
Civilités, civisme et citoyenneté

Il y a quelques semaines, un article
publié dans le Monde soulevait la question de l’usage ou du non-usage de la
civilité à propos des hommes et des femmes politiques. Fallait-il précéder les
noms de ces personnalités de la mention « monsieur » ou
« madame », les citer en mentionnant le prénom et le nom, ou les
appeler directement par leur patronyme, comme le veut la tendance qui se
généralise aujourd’hui ?
L’auteur de l’article qui se demandait si
la civilité était un signe de respect ou de l’âge, soulignait que l’usage du
patronyme seul s’imposait au nom de la modernité et de l'efficacité à
l'anglo-saxonne.
En vérité, ce n’est pas la mention ou non
de la civilité qui pose problème, tout ceci n’a que peu d’intérêt car les mœurs
et les usages changent.
Dans le domaine de la littérature ou des
sciences humaines, l’usage du patronyme seul pour un auteur, ancien ou
contemporain, mort ou vivant, surtout lorsqu’il est très connu, est quasiment
la règle. C’est même le signe évident de sa notoriété et de son œuvre. Il ne
viendrait à personne l’idée que ce soit là un manque de respect. En revanche,
sauf s’il s’agit d’un pair, l’appeler ainsi en s’adressant à lui est un signe
évident de désinvolture. En fait, le mode de désignation le plus répandu est de
mentionner le prénom et le nom. Cette règle qui présente l’avantage de
s’appliquer à d’autres hommes et femmes publiques devrait d’ailleurs s’étendre
tout naturellement aux milieux politiques et médiatiques.
En réalité, le vrai problème n’est pas
dans le fait de savoir s’il faut donner du monsieur ou du madame à une
personnalité publique, mais dans l’intention de celui qui parle. L’usage de
monsieur, mademoiselle ou madame, précédant le nom, peut même être dans
certains cas un signe de non-respect, s’il est motivé par une intention
malveillante : l’ironie, la mise à distance, une tonalité polémique dans
la critique, ou simplement l’animosité à l’égard d’un interlocuteur. Le
« madame » ou le « monsieur » résonne alors comme une
injure ou un mépris.
Le fait est d’autant plus frappant
lorsqu’au lieu d’appeler une personne publique en mentionnant le patronyme
précédé du prénom, signe qu’on s’adresse à ou qu’on parle justement d’une
personne publique, on recourt à la civilité, comme pour renvoyer
l’interlocuteur à son statut civil de particulier. Une manière de nier sa
contribution, quelle soit bonne ou mauvaise, peu importe.
Bien que peu courant, un autre mode de
désignation qui mérite d’être cité en exemple, est la désignation dans un discours
ou un débat public d’une personne par son seul prénom lorsque les conventions
exigent que son patronyme soit mentionné.
Ce cas est particulièrement frappant
lorsqu’il s’agit d’une personnalité publique d’origine étrangère ou issue de
l’immigration. Il arrive évidemment que la difficulté à prononcer un patronyme
particulièrement compliqué, justifie le fait. Mais il n’est pas rare qu’il
s’agisse plutôt d’une forme de familiarité, un réflexe inconscient, un usage
qui va de soi, mais qui dénote naturellement un manque évident de respect.
Comme dans le cas précédent, l’omission du patronyme privatise l’individu,
l’ampute de son statut de personne publique.
Pourquoi s’encombrer du patronyme, après
tout c’est déjà une prouesse que de prononcer ces prénoms étrangers. Et puis
les Mohamed, les Karim, les Fatima ou les Malika se ressemblent tous, ils sont
interchangeables.
On a là affaire à une perception
essentialiste et culturaliste des individus appartenant à ce qu’on appelle
l’Orient. Toute nuance, tout discernement entre d’une part les individus et
leur culture, celle-ci étant d’ailleurs considérée d’ailleurs comme un marqueur
exclusif, et d’autre part entre les individus eux-mêmes, est occultée.
La personnalité de l’individu avec toute
sa complexité, ses choix personnels, son expérience propre, tout ceci passe au
second plan au profit d’un ensemble de schémas sommaires supposés constituer
son être. La culture d’origine, une vague catégorie censée expliquer ses choix,
ses opinions ou sa façon d’être, est rabattue sur un tout monolithique,
intemporel, totalement décontextualisé qui constitue la clé, le modèle
explicatif et la référence qui tient lieu de connaissance.
Elle est l’image d’Epinal qui s’impose et
submerge l’autre, prisonnier d’une identité dont il a du mal à se dégager.
L’autre, maghrébin, arabe, musulman ou oriental est un homme (ou une femme) qui
a du mal à s’adapter, et lorsqu’il fait cet effort, il a des problèmes
identitaires, il est tiraillé entre deux cultures.
L’idée que l’absorption de deux cultures
–si tant est que le schéma soit aussi simple-, puisse se faire de manière
harmonieuse, sans que l’on soit obligé de choisir, de vivre le mélange d’une
manière douloureuse, paraît inconcevable. Sans doute parce que la complexité
des rapports entre les deux est aussi difficile à imaginer.
Tout se passe en effet comme si pour
assimiler une culture, il fallait renoncer à l’autre. On retrouve là le vieux
schéma de l’assimilation. Pour s’intégrer, il faut abandonner sa culture et sa
langue d’origine. L’aporie d’une telle conception de l’intégration tient à ce
que l’identification du sujet à sa seule culture d’origine continue de
fonctionner quel que soit son degré d’acculturation.
En bref, ce qui constitue la vision de
l’autre, c’est le primat d’une origine marquée par la dimension du collectif
sur le sujet. En somme, c’est un peu la modernité qui lui est refusée.
Leïla Babès le 04/04/2007
06 janvier 2008
Indigènes de la République
.
Naissance d’une nouvelle ide ntité :
les Indigènes de la République ou
le conglomérat des opprimés de père en fils

Ce qui
frappe dans ce texte pour le moins étrange, c’est la référence à un cadre
d’inscription qui n’est ni la citoyenneté, ni l’immigration proprement dite,
mais les anciennes colonies. En fait, c’est un procès qui est fait à la France coloniale,
esclavagiste, accusée de pratiquer aujourd’hui encore les mêmes traitements aux
citoyens ou ressortissants appartenant aux peuples anciennement colonisés ou
définitivement conquis comme les Antillais. Il n’est
pas superflu de relever dans ce texte où règne une confusion savamment
entretenue par une rhétorique belliqueuse et vindicative, quelques amalgames et
contre-vérités. Bref, la lecture de cet appel qui s’apparente plus à un brûlot
qu’à un engagement serein, laisse une impression de malaise.
Bien
entendu, la dénonciation des discriminations à l’embauche et au logement est légitime et ne souffre d’aucune
discussion. Le texte y adjoint toutefois, les domaines de l’école, de la santé
et des loisirs.
Dans le premier cas, la loi d’interdiction des signes
religieux, que le manifeste appelle « loi anti-foulard », est jugée
« discriminatoire, sexiste, (et) raciste », « une loi
d’exception aux relents coloniaux ». Arrêtons-nous d’abord sur les termes
de ce procès fait à la loi, donc à la France. La confusion entretenue entre le registre
des « signes ostensibles » d’appartenance religieuse dans un secteur
clairement circonscrit –écoles, collèges et lycées-, c’est-à-dire non pas
l’ensemble d’une religion mais l’exhibition de ses signes dans un lieu unique,
et la notion de racisme dont ferait l’objet un vague conglomérat identitaire
dont rien ne permet de définir les contours -religieux, culturel,
ethnique ?-, laisse perplexe. Voilà donc une loi désignée comme discriminatoire
–pour qui ? Les femmes, les musulman(e)s, les Arabes, les Africains, les
immigrés ?-, et tous les Français originaires des anciennes colonies,
ainsi que les immigrés –lesquels ? Seulement les Maghrébins, Africains et
Musulmans, ou faut-il aussi ajouter les Polonais, les Portugais et les
Kosovars ?-, ainsi que les Antillais, descendants d’esclaves, devraient se
sentir concernés, non pas sur un plan citoyen, mais sur un plan identitaire,
comme opprimés et descendants d’opprimés. Une nouvelle identité est née :
le conglomérat des opprimés de père en fils. On est pourtant forcé en
parcourant la liste des signataires, de s’interroger sur les raisons qui
poussent tant de personnes dont la réussite sociale ne fait pas de doute, à se
sentir malheureuses. Mais c’est une autre histoire.
Deuxième terme tout aussi
problématique que le précédent : sexiste. Ainsi donc, la loi est une
atteinte aux femmes voilées, non parce qu’elles portent un voile à l’école,
mais parce qu’elles sont femmes. En d’autres termes, défendre le voile revient
à défendre les femmes comme les égales des hommes. Il est d’ailleurs
symptomatique que le texte qui dénonce l’oppression des peuples, l’impérialisme
et le néo-colonialisme et en appelle à l’égalité de manière générale, ne défend
à aucun moment le principe d’égalité des sexes. Que le port du voile soit un
obstacle pour les femmes dans l’accès aux fonctions publiques, ne serait-ce que
parce que les idéologues qui ont fait du voilement du corps de la femme le
symbole de toute leur campagne, les assignent tout naturellement à la
domesticité, ne semble nullement gêner ces nouveaux militants de la lutte
contre les discriminations.
Quant au domaine de la santé, je ne vois pas à
quelles sortes de discriminations les populations originaires des anciennes
colonies sont confrontées. En revanche, on ne peut s’empêcher de penser au
refus des islamistes de laisser leurs femmes se faire examiner ou soigner par
un médecin homme. De la même manière, la faute en est à la République qui opprime
les femmes, et non aux hommes qui préféreraient mettre en danger la vie des
leurs épouses plutôt que de les livrer à des médecins qui n’ont bien sûr rien
d’autre à faire qu’à tripoter leurs patientes. Autres accusations :
la République,
néo-coloniale donc, est responsable comme par le passé, des dissensions
internes au « conglomérat », en opposant les Berbères aux Arabes, les
Juifs aux « Arabo-musulmans » et aux Noirs, ainsi que des risques que prennent les candidats à
l’immigration clandestine en franchissant les frontières illégalement. Un tel
délire se passe de commentaire.
Quant aux
jeunes « issus de l’immigration », ils seraient accusés « d’être
le vecteur d’un nouvel anti-sémitisme ». Impossible de ne pas relever là
aussi la pratique de l’amalgame et de la dénégation. Car s’il est faux que
c’est l’ensemble des jeunes « issus de l’immigration » qui fait
l’objet d’une telle accusation, en assénant cette contre-vérité, on élude
par-là même l’existence d’une attitude effectivement antisémite chez une partie
de ces jeunes, et on se dédouane de toute condamnation dans ce sens.
Le même scénario se reproduit avec une autre affirmation
lorsqu’il est dit que « sous le vocable jamais défini
d’« intégrisme », colonne d’une
nouvelle barbarie qui menacerait l’Occident et ses « valeurs ».
Enfin, les
contours de l’ennemi se dessinent ensuite sous les traits de ceux qui défendent
« frauduleusement », est-il précisé, la laïcité, la citoyenneté et le féminisme. Voilà un procédé qui
identifie les courants auxquels appartiennent les « collaborateurs »
(le mot est de moi) de la
République néo-coloniale, et en même temps sème le doute
quant à leur sincérité. Un jeu enfantin pour les amateurs de la théorie du
complot. Un indice pour les cancres : laïc = vendu = arabe de service = sioniste.
Moi en
tous cas, je me reconnais bien dans l’expression "indigène de la République"
Je
traduis pour tous les cancres : indigène = habitante = citoyenne. Et
j’ajouterais : plutôt bien dans ma peau. Hamdullah !
Leïla
Babès le 02/02/2005

