06 mai 2008
Germaine Tillion
Hommage
Germaine Tillion :
l’alliance de la science et de l’humanisme

La disparition de Germaine
Tillion le 19 avril dernier, nous fait soudain prendre conscience que l’hommage
se doit d’aller bien au-delà d’un éloge à la grandeur exceptionnelle du personnage,
pour saluer à travers elle l’alliance de la science et de l’humanisme, à une époque
où la parole publique se trouve submergée par l’amateurisme de ceux qui
prétendent représenter la première, et l’aventurisme politique égo-centré de
ceux qui entendent parler au nom du second.
Loin des visées narcissiques des
experts auto-proclamés de la vulgate pseudo-scientifique, et des stratégies
courtisanes des candidats au pouvoir, comme à la distinction puérile entre la
science et l’engagement citoyen que feu Bourdieu a combattue en vain, tel un
prophète prêchant dans le désert intellectuel du cirque médiatico-politique, G.Tillion
a su, comme le lui a sans doute inspiré son directeur de thèse, Marcel Mauss,
que la science humaine et sociale ne peut être qu’humanisme, parce qu’elle va
au fond de ce qu’il y a de plus humain dans l’homme.
Mauss, ce géant inclassable
de la sociologie et de l’anthropologie, qui dans sa théorie du don, a montré
que la règle de fonctionnement des sociétés humaines était dans le don et l’échange,
ne saurait être étranger à l’expérience de l’élève qui sut magistralement, appliquer la leçon du maître.
Germaine Tillion a été pour
les uns une figure célèbre de la résistance, l’ethnologue et la spécialiste des
Aurès pour les autres, et enfin l’héroïque femme qui s’est distinguée dans la
défense du FLN historique ; des facettes qui en vérité procèdent d’une
même démarche cohérente. C’est parce qu’elle a vécu l’horreur de la déportation
nazie où elle a perdu sa mère, que l’ethnologue s’est battue contre la torture
en Algérie. Ses multiples intercessions qui lui valurent l’arrêt des exécutions
des chefs militaires du FLN, sa rencontre avec Yasef Saadi et son témoignage en
faveur de celui-ci, n’ont jamais signifié que G.Tillion a choisi un camp au
détriment de l’autre, elle qui n’agissait que pour la paix et contre la
violence. « Le terrorisme, disait-elle, est la justification des tortures
aux yeux d'une certaine opinion, (et) Aux yeux d'une autre opinion, les
tortures et les exécutions sont la justification du terrorisme ».
Ce que l’ethnologue a fait
pour sauver les Algériens de la torture et des exactions, les grâces qu’elle a
obtenues, comme les trêves dans les attentats commis à l’endroit des civils
français, n’ont rien à voir avec les engagements idéologiques que d’autres,
intellectuels, célèbres avocats, ou militants des causes anticolonialistes ont
eus, au prix d’un ralliement troublant à l’exercice de la violence. G.Tillion
était d’une autre trempe, celle des êtres qui ont combattu la violence pour
l’avoir éprouvée au plus profond d’eux-mêmes et qui ont trouvé dans la
souffrance, la force et le moyen d’aider les autres.
C’est cette puissance
humaine qui explique son autre résistance, non pas celle de la militante du
réseau du Musée de l’Homme et de tant d’autres réseaux où elle s’est distinguée
par son inlassable travail de lutte contre le nazisme, et qui lui a valu la
condamnation à mort, mais celle de la femme de Ravensbrück, où déportée, elle a trouvé le moyen d’être ce qu’elle était
: l’ethnologue qui décrypte l’univers concentrationnaire pour aider la
résistance, et aider ses compagnes en les amusant avec son
« opérette-revue », qu’elle avait écrite dans sa cellule.
Si G.Tillion a eu le privilège de figurer parmi les 6 femmes à avoir été décorées de la Légion d'honneur, aucune distinction officielle ne saurait lui reconnaître le mérite d’avoir été capable, comme victime de l’une des pires atrocités que l’humanité ait connues, de transfigurer la souffrance en humanisme.
On comprend que Ravensbrück ait été la scène
préfiguratrice de ce qui allait se jouer dans son autre pays d’adoption :
l’Algérie, où elle avait déjà effectué des missions ethnographiques auprès des
chaouias de l’Aurès entre 1934 à 1940. Ironie de l’histoire, c’est à Ravensbrück,
en 1945, que les 700 pages de sa thèse, intitulée « La morphologie
d'une république berbère : les Ah-Abderrrahman transhumants de l'Aurès
méridional », disparaîtront.
G.Tillion a choisi comme terrain, comme elle disait,
« le plus petit hameau, le plus
pauvre et le moins accessible de l'Aurès, donc le plus éloigné des
représentants de l'ordre », à 14 heures de cheval d'Arris, le centre
administratif le plus proche. Là, suivant la tribu dans sa transhumance, elle
étudiait la généalogie, le territoire, les rapports de parenté, la vie
économique, l’héritage, et bien sûr le statut de la femme qui l’amènera à
publier en 1966 son célèbre ouvrage précurseur : le Harem et les cousins.
G.Tillion n’était pas de ces ethnologues qui scrutent
les indigènes, le temps d’un séjour, pour en tirer une gloire académique.
Lorsqu’elle retrouve ses Chaouias à sa libération, elle est frappée par la
dégradation de leurs conditions de vie. La guerre, l’exode rural et son lot de
misère matérielle et intellectuelle avaient fini par clochardiser cette
population qui connaissait encore un certain équilibre, 20 plus tôt. Clochardisation,
un néologisme qu’elle a été la première à employer, dans son Algérie en 1957.
Pour y remédier, elle créera les fameux centres sociaux avec des dispensaires, des coopératives, et des structures d’alphabétisation et formation professionnelle.
G.Tillion n’était pas de ces ethnologues provinciaux qui à l’instar des amateurs et autres arrivistes actuels, prisonniers de leur propre pathos, tombent soit dans la fascination, soit dans la détestation de l’objet/islam, incapables d’étendre leur courte vue à l’universel. Elle cherchait à comprendre ce qui, au-delà du « terrain », pouvait expliquer les mécanismes de l’asservissement des femmes. Et c’est dans l’Ancien Monde, dans les rives Nord et Sud de la Méditerranée, d’Afrique et d’Asie, qu’elle retrouve les règles de fonctionnement de l’Algérie des années 60. Là, ce ne sont pas les religions monothéistes qui fondent les valeurs du groupe -endogamie, honneur du clan, vendetta et virginité-, mais des coutumes archaïques qui remontent aux origines du Néolithique. Claustration et voile sont la règle dans ces sociétés, en particulier lorsque les groupes passent de la campagne à la ville. Car c’est par les femmes que le scandale arrive, et pour laver l’affront, réconcilier le groupe avec lui-même et rétablir la virilité dans ses droits, l’aîné, responsable de la virginité de sa sœur, doit éliminer la fauteuse. Loin d’avoir disparu, le crime d’honneur touche encore aujourd’hui de nombreuses sociétés, comme la Jordanie ou le Yémen, avec la complicité des pouvoirs publics et du clergé. Dans la « République des cousins », seuls l’honneur et l’intérêt patrimonial comptent, même si pour les défendre il faut violer la Loi coranique. En déshéritant les femmes par exemple, ainsi que l’atteste l’édit d’exhérédation des Djema’as kabyles au XVIII° siècle.
« A notre
époque de décolonisation généralisée, disait G.Tillion, l'immense monde féminin
reste à bien des égards une colonie ». Un constat lucide et novateur
qui sonne comme une prédiction.
Leïla Babès le 07/05/2008
23 janvier 2008
Portraits
13 janvier 2008
Hommage à Naguib Mahfouz
Hommage à Naguib
Mahfouz

Naguib Mahfouz est mort mercredi dernier, à l'âge de
94 ans. Le grand écrivain égyptien, prix Nobel de littérature en 1988, a été enterré, après une
cérémonie intime célébrée à la mosquée Al-Hussein. C’est dans ce quartier populaire du vieux Caire que l’écrivain
a passé son enfance, et c’est là que le romancier prolifique, frêle et élégant,
venait chercher l’inspiration, à deux pas de la mosquée, au fameux café
Al-Fishawi.
Le choix de la mosquée accueillante et chaleureuse qui
porte le nom du petit-fils du Prophète, au lieu de l’austère et rigoriste mosquée
d’Al-Azhar, située non loin de là, n’est pas fortuite, comme en témoigne l’œuvre
de Mahfouz, un hommage au petit peuple d’Egypte, loin des constructions
officielles.
Dès 1959, la parution de son roman, Awlad haretna,
traduite en français sous le titre de Les fils de la médina chez Sindbad en
Dans cette fiction où l’auteur a recouru à l’allégorie en
donnant à ses personnages des noms de prophètes, il a voulu mettre en scène le
désarroi des Arabes et leur incapacité à aller de l’avant.
Malgré la censure qui n’a pas affecté sa carrière de
fonctionnaire qu’il a menée jusqu’à sa retraite en 1971, tâche à laquelle il s’acquittait
le matin pour se consacrer ensuite à l’écriture, Mahfouz a continué à défendre
ses convictions.
Le prix Nobel de littérature qui lui a été décerné en
1988 est, au-delà de l’hommage à l’écrivain qui lui a valu une notoriété
mondiale, une reconnaissance de la littérature arabe, en ce sens que Mahfouz est
le premier et le seul écrivain arabe à ce jour à recevoir ce prix.
L’événement est d’autant plus symbolique qu’il est intervenu
dans un pays où les intellectuels libéraux font régulièrement l’objet d’attaques
et de condamnations de la part des islamistes, et dans un contexte particulièrement
marqué par des affrontements violents entre le pouvoir et l’aile la plus
radicale de ce mouvement.
Alors qu’en 1991, il avait déjà fait l’objet d’une
fatwa de condamnation par l’imam extrémiste Omar Abdel-Rahman, reconnu par la
suite coupable d'avoir préparé le premier attentat contre le World Trade Center,
en 1994, un projet de publication du roman interdit, « Les Fils de a Medina », relance la
polémique, ce qui a failli coûter la vie à Naguib Mahfouz qui survit à une
tentative d’assassinat à l’arme blanche perpétrée par deux membres de l’organisation
égyptienne al Jama'a al Islamiya.
Les
extrémistes islamistes en voulaient d’autant plus à l’écrivain qu’ils étaient
convaincus qu’il devait son prix Nobel au roman incriminé. A leurs yeux, Mahfouz
était donc doublement coupable, pour blasphème,
et pour connivence avec l’Occident.
Mais ce qui fait de Naguib Mahfouz un intellectuel
arabe atypique n’est pas tant ses idées iconoclastes que ses prises de
position. Il a également été un des rares intellectuels arabes à avoir approuvé
les accords de paix entre l'Egypte et Israël en 1979.
Il aurait fallu bien plus à l’homme de paix qu’il
était, qu’un simple soutien à la cause palestinienne, pour se faire pardonner d’avoir
osé soutenir qu’on pouvait pactiser avec l’ennemi.
La mort du prix Nobel de littérature qui a fait l’objet
d’une tentative d’assassinat à l’âge de 82 ans par deux jeunes fanatiques, pose
le problème de la condition de l’intellectuel arabe, pris entre des régimes
despotiques et des extrémistes qui agissent plus ou moins impunément au nom de
la religion.
Certes, Naguib Mahfouz était un homme courageux qui n’avait
pas hésité à critiquer le régime, à prôner un islam authentique et progressiste,
à continuer d’écrire en dictant alors que l’attentat lui avait paralysé la
main. Il était un homme tolérant, ouvert au progrès et au changement, et proche
peuple. Un homme attachant qui croyait aux vertus pédagogiques de l’écriture.
Mais il y avait aussi une forme de candeur politique
chez cet homme admirable qui a ressenti de la peine lorsque les terroristes ont
reconnu au cours de leur procès qu’ils n’avaient pas lu une seule ligne de l’œuvre
de l’écrivain.
Comme si cela avait pu changer quelque chose, comme
si la raison et l’argument de l’innocence pouvaient avoir un sens pour les
terroristes.
Il y a quelques mois, à l’occasion de la publication
de son roman dans une maison d'édition égyptienne, Naguib Mahfouz a posé
comme condition l’obtention de l'accord des autorités religieuses d’Al-Azhar et
une préface de son livre par un
sympathisant des Frères musulmans, ce qui a scandalisé de nombreux
intellectuels égyptiens qui craignaient à juste titre que cette demande crée un
précédent en donnant à Al-Azhar un pouvoir de censure encore plus grand.
On comprend surtout que le prix Nobel a été
profondément blessé par l’interdiction de son livre qu’Al-Azhar avait demandé
il y a 47 ans.
On comprend aussi pourquoi cinq députés Frères
musulmans avaient suivi son cortège funèbre. Il est vrai que l’organisation de
Hassan Al-Banna est devenue un Etat dans l’Etat, presque aussi puissante que la
traditionnelle Al-Azhar, qu’elle a fini par submerger.
A 94 ans, le vieil homme proche du peuple, qui n’avait
plus rien à perdre, était donc soucieux de l’opinion de ceux-là même qui ne s’étaient
pas soucié de ses opinions à lui, au péril de sa vie. Paix à son âme.
Leïla Babès le 06/09/2006















