07 janvier 2008
Bilqîs, reine de Saba
Bilqîs,
reine de Saba

A l’occasion de la fête de la femme, j’aimerais
proposer une lecture des versets relatifs à la reine de Saba, Bilqîs comme la
prénomment les exégètes et les commentateurs musulmans, telle qu’elle apparaît
dans la sourate XXVII, la sourate des Fourmis, sourate al-naml.
On s’autorisera d’une richesse de significations qui
dépasse largement l’image réductrice, minimaliste et condescendante que les
interprétations exégétiques classiques nous ont laissées sur la reine du Yemen,
lui accordant au mieux, le privilège d’avoir été soumise à la religion du Dieu
unique par Salomon, pour restituer à cette grande figure féminine du Coran,
toute la place qui lui revient.
Certes, comme pour toutes les autres femmes évoquées,
à l’exception de Marie, le Coran ne nomme pas la reine de Saba, une précision
que la tradition comblera en désignant la souveraine du Yemen par le nom de
Bilqîs. Pas plus qu’il ne mentionne le mot de malika, reine. Si ce n’est que la
richesse du verbe malaka, dans le verset 23, dans la bouche de la huppe,
al-hudhud, informant Salomon de l’existence d’une femme qui règne sur son
peuple, ‘imra’atan tamlikuhum, suffit à évoquer la détention du pouvoir en même
temps que la puissance et les possessions qui l’accompagnent. Mais plus que tout,
le verset, court, se densifie par deux autres précisions : « elle est
comblée de tout et possède un trône magnifique » (wa ‘uwîtat min kulli
shay’in wa laha ‘arshun ‘adhîm).
Comment ne pas être frappé par la surcharge de sens
dans ce court verset qui décrit en termes élogieux la puissance et la
magnificence du pouvoir d’une reine, de surcroît polythéiste, adoratrice du
soleil, tout au moins avant sa conversion, alors même que par ailleurs le Coran
parle du mulk, du pouvoir en termes négatifs. Sauf bien sûr pour les rois des
Juifs auxquels Dieu a conféré le pouvoir temporel comme un don.
Certes, l’éloge du trône de Bilqîs est tempéré par le
verset suivant lorsque la huppe, relayant la parole de Dieu affirme que « Satan
leur pare leurs actions et les détourne du chemin, de sorte qu’ils ne se
dirigent pas bien ».
Pourtant, la reine de Saba est loin d’apparaître
elle-même avec les attributs négatifs su pouvoir inique, despotique et
corrompu, dont Pharaon représente le modèle par excellence.
Alertée par l’ultimatum de Salomon qui la somme de
venir se soumettre (autrement dit se soumettre à Dieu), elle déclare aux
siens : « Les rois, quand ils envahissent une cité, y font grand
dégât, et réduisent les puissants de son peuple à la vilénie –Ils en usent
ainsi ».
Etrange échange que ce chassé-croisé entre la reine
polythéiste et le prophète-roi à qui Dieu a conféré le pouvoir de commander aux
hommes, aux djinns et aux animaux, et où celle-ci s’affirme tout en sagesse et
en diplomatie alors que celui-là apparaît comme un monarque arrogant, menaçant
d’attaquer, d’expulser, d’avilir et d’humilier, presque dans les termes
utilisés par Bilqîs elle-même dans sa critique du pouvoir.
La sagesse dont Bilqîs fait preuve, s’affirme tout au
long de cet étrange face-à-face avec un Salomon qui la défie : jusqu’au
présent qu’elle envoie et qu’il rejette, rappelant que Dieu lui a donné bien
plus que les richesses matérielles.
Mais plus encore, elle s’affirme dans l’exercice même
de son pouvoir, à l’intérieur même de son royaume, en prenant conseil auprès
des siens. C’est une souveraine éclairée qui règne dans le partage des
responsabilités qui s’impose face à un Salomon qui commande, défie et menace.
Elle négocie tandis que lui ordonne.
Seule surpasse Salomon la huppe qui malgré les
vociférations et les menaces du prophète/roi, l’informe et lui rappelle qu’elle
sait des choses qu’il ignore.
Salomon a naturellement toutes les raisons d’affirmer
sa supériorité, la précellence que lui confère le double privilège de la
soumission à Dieu et de la détention de cette connaissance, ce ‘ilm que Dieu
affirme lui avoir donné à lui ainsi qu’à son père.
Ce don de la thaumaturgie, Salomon va l’exercer en
soumettant Bilqîs à deux épreuves. D’abord en faisant venir par l’entremise
d’un djinn le trône de celle-ci, transformé, épreuve que la reine réussit en
répondant prudemment, « On dirait que c’est lui ». Ensuite en lui
faisant traverser un sol en verre qu’elle prit pour une nappe d’eau en dénudant
ses jambes. Elle échoua en apparence, mais réussit en fait en comprenant le
sens de l’énigme par la reconnaissance du seul vrai pouvoir, celui de Dieu.
Deux épreuves, deux illusions. Celles du pouvoir, du
trône qui n’est qu’apparence, le vrai trône n’appartenant qu’à Dieu, créateur
et recréateur de toute chose.
Prophétesse, la reine de Saba ? Pourquoi
pas ? La seule souveraine dont le Coran parle, est en plus d’avoir été,
alors polythéiste, une reine sage et pacifique, est aussi la seule femme à avoir fait l’expérience de
l’inspiration divine. Et c’est parce qu’elle a été une reine vertueuse que
cette femme exemplaire s’est élevée au rang de Salomon.
Leïla Babès, le 07/03/2007

Marie dans l'islam
la femme nommée, modèle de perfection

Beaucoup de choses ont été écrites sur le statut de
Marie dans l’islam, en particulier dans le Coran, où son nom est presque
toujours associé à celui de Jésus Christ. Le texte divin confère à ces deux figures un rang éminent, puisque
tous deux sont nés purs, privilège qu’aucun prophète, pas même Muhammad, n’a
eu. C’est d’ailleurs l’ensemble de la famille de ‘Imran qui jouit d’une
élection divine ; le Coran consacre à celle-ci une sourate (III), ainsi
qu’à Marie (XIX). L’évocation de Marie traverse l’ensemble du Coran depuis les
versets mekkois les plus anciens jusqu’à la fin de la période médinoise, ne
serait-ce qu’en tant que mère de Jésus. Le double statut de Jésus, issu de la naissance d’une femme et de la
création miraculeuse du souffle de Dieu, le met ainsi que Marie, dans une place
exceptionnellement honorable, et donc énigmatique, au regard d’une perception
pour le moins ambiguë que le Coran a des chrétiens.
Pour l’islam, la Vierge est trop élevée pour
être soumise aux lois humaines du patriarcat. Marie est Marie, elle se suffit à
elle-même, et Jésus est le fils de Marie. C’est d’ailleurs pourquoi elle est la
seule femme nommée dans le Coran. « Lors les anges dirent :
« Marie, Dieu t’a élue et t’a purifiée : Il t’a élue sur les femmes
des univers » (III, 42). Autrement dit, elle a été choisie d’entre
toutes les femmes des univers, et élevée au-dessus d’elles. En tant qu’Elue de
Dieu, Marie échappe aux règles de la filiation clanique, aux codes de décence,
de pudeur, d’honneur tribal que Dieu Lui-même est amené à observer lorsqu’il
parle des autres femmes en ne les nommant pas, en ne les appelant que comme
« la fille de », « la femme de ». Aucune femme donc n’est
nommée par le Coran, pas même Eve, et ce privilège de la désignation par le
nom, jusque dans l’évocation de Jésus, fait de Marie une femme à part qui n’a
pas besoin de clan pour être protégée. Du coup, Marie échappe au statut de
femme vulnérable, inférieure et protégée par son clan, soumise à la tutelle des hommes et aux règles
du patriarcat.
Deuxième privilège : Marie, exemple de
perfection pour les croyants, est citée avec une autre femme, la femme de
Pharaon : « Dieu use quant aux croyants de la semblance de la femme
de Pharaon, quant elle dit : « Seigneur, bâtis-moi près de Toi une
demeure au Paradis, et sauve-moi de Pharaon et de ses œuvres. Sauve-moi d’un
peuple d’iniquité » ; « Et Marie fille de Joachim. Elle
sut fortifier son sexe. Nous y insufflâmes de Notre Esprit. Elle avéra les
paroles de Son Seigneur et des Ecritures. Dévote fut-elle entre tous »
(LXVI, 11-12).
Fondamentalement, il n’y a
ni masculin ni féminin, mais seulement l’Etre. Rien d’étonnant à ce que le
soufisme et la gnose aient été les seuls courants de l’islam à développer une
représentation positive de la femme comme réceptacle du divin, et à accueillir
les femmes comme membres à part entière dans leurs cercles d’initiés.
Voilà bien une étrange
religion, traversée par deux lectures, deux tendances radicalement
opposées : l’une, héritière du souffle universel du Message, portée vers
ce qu’il y a de plus sublime dans l’Homme, le transfigurant, n’hésitant pas à
placer une femme au premier rang des meilleurs ; l’autre entièrement
tournée vers les contingences sociales, obsédée par la différence de sexe et la
peur de la femme, recroquevillée sur ses angoisses libidinales et ses fantasmes
liberticides, empêtrée dans les lourds plis du voile qui l’empêche de regarder
vers l’avenir, torturée par l’obsession du pouvoir et de la domination. Qui
sait si un jour les tendances ne sont pas s’inverser, et si –on peut toujours
rêver- la première ne finira pas par avoir raison du délire ubuesque de la
seconde. A condition de redonner à Marie –à la femme- la place qui lui revient.
Leïla Babès
