13 novembre 2008
L'obsession du voile
Article paru dans La Libre Belgique, le 23/11/2004
Pour se protéger de la
femme, objet de désirs
LEÏLA BABÈS
- - - - - - - - - - -
C'est
parce que certains hommes ont un rapport obsessionnel avec le corps de la femme
qu'ils lui imposent le voile qui n'a rien de religieux. Un horizon de
désespérance
LEÏLA BABÈS, Professeur de sociologie des religions
à l'Université catholique de Lille
Auteure du livre «Le Voile Démystifié» (Bayard)
Le tollé soulevé dans le monde musulman par le vote de la loi
française d'interdiction des signes religieux à l'école a révélé deux faits
totalement inédits dans toute l'histoire de l'islam. D'abord les réactions
quasi-hystériques qui se sont exprimées ici et là à propos du voile, devenu un
phénomène mondial, le signe emblématique d'une communauté, montrent à
l'évidence, une fracture dans la conscience musulmane. Jamais auparavant, ni
dans la période califale ni même depuis l'émergence des premiers idéologues
islamistes au début du XXesiècle qui ont fait du voile un précepte fondamental
en le désignant abusivement par le concept de hijâb que le Coran réserve
exclusivement aux épouses du prophète, le corps de la femme n'avait fait
l'objet d'un débat engageant le destin de l'ensemble de la communauté. C'est un
peu comme si le corps social se confondait avec celui de la femme.
Ensuite, ce qui frappe, c'est la reprise en coeur un peu partout
d'un discours qui circule dans les milieux islamiques depuis quelques années,
selon lequel le voile est une croyance et une pratique religieuse. Voilà bien
une gigantesque mystification dont les mécanismes sont faciles à démonter.
Mais pourquoi tant de bruit pour ce morceau de tissu? Pourquoi ces
musulmans ne manifestent-ils pas pour avoir de belles mosquées au lieu de ces
obscures salles de prière qui donnent une image si misérabiliste de leur
religion? Après tout, la prière est l'un des fondements cultuels avec la
profession de foi, la zakât, le jeûne et le pèlerinage. Je ne sache pas que le
voile fasse partie de ces cinq piliers de l'observance, pas plus qu'il ne
constitue un élément du dogme musulman, un pilier de la foi avec la croyance en
Dieu, aux anges, aux Livres, aux prophètes, et au Jour du Jugement dernier. Il
n'y a strictement aucune différence dans ce domaine de la foi, du culte, de la
spiritualité et du statut du croyant entre l'homme et la femme. Le Coran et la
tradition prophétique sont clairs là-dessus. Si comme le prétendent les tenants
de cette nouvelle doxa, le voile était une obligation cultuelle au même titre
que la prière ou le jeûne, alors qu'attendent les hommes pour se voiler?
Une chose est sûre: cette supercherie est le fait des hommes, et
elle touche le corps de la femme. Le voile a toujours été depuis son apparition
il y a près de deux millénaires, un moyen de soumettre la femme à la tutelle de
l'homme. Cette règle de «marquage» des femmes du clan, épouses, vierges, femmes
de haut rang, accompagnée d'un tabou particulier sur les cheveux, se retrouvera
presque partout dans le pourtour méditerranéen.
Les islamistes qui croient que le Coran a inventé le voile se trompent. Le voile n'a rien de religieux, il n'est même pas le fait de croyants juifs ou chrétiens, c'est une coutume instaurée par des peuples de païens, des hommes de la Jahiliyya, , cet âge de l'ignorance de «la vraie religion».
Le Coran ne «prescrit»
pas le voile. Il ne fait que recommander aux femmes de le porter d'une manière
décente qu'il ne décrit nulle part, et de couvrir leurs décolletés. Les
principes éthiques que le Coran défend sont la pudeur et une attitude de réserve
en matière d'attirance entre les sexes, principes qui s'appliquent d'ailleurs
aussi bien aux femmes qu'aux hommes. Tout le reste n'est que fantasmagorie. Le
voile n'a donc rien de religieux. Il a à voir avec des hommes qui ont un
rapport obsessionnel avec le corps de la femme.
Rien d'étonnant à ce que les femmes soient l'objet principal d'une
telle fixation lorsqu'on défend une conception liberticide. Le voile est à un
tel point un symbole essentiel pour l'ordre islamiste qu'il permet de marquer
une stricte différenciation des sexes, en assignant les femmes à une place
particulière. En accentuant l'interdit qui pèse sur le corps de la femme, on
rend celle-ci inapte à se découvrir, à se rendre visible, à investir l'espace
public, à accéder au pouvoir, en somme, à être l'égale de l'homme.
Mais c'est sur un autre registre que les ressorts profonds de ce
pathos se jouent: le registre sexuel. Car c'est sur ce terrain que depuis deux
milles ans l'obsession se déploie. Le Coran ne donne d'ailleurs aucun autre
argument dans les trois versets relatifs au «voile», en mettant en cause
systématiquement les hommes et leurs motivations sexuelles. En légiférant sur
le voile, le texte divin a tenté de réguler les instincts libidinaux des
hommes, toujours prêts à convoiter les femmes sans discernement, à commencer
par les propres épouses du Prophète. Ces hommes n'étaient ni juifs, ni
chrétiens, ni polythéistes, ils étaient musulmans.
Que conclure de tout ceci? Que 14 siècles après la fondation de
l'islam, les musulmans qui agitent aujourd'hui le voile comme on agite
l'étendard de la communauté, ont oublié ou feignent d'oublier l'exercice du
jihad, que le Prophète lui-même a appelé le grand jihad pour le distinguer du
combat armé, cet effort personnel de perfectionnement éthique et spirituel
destiné à contrôler ses propres instincts. En faisant du voilement du corps de
la femme, objet de toutes les convoitises, un moyen d'assurer leur
tranquillité, les hommes s'autorisent à ne pas faire cet effort. Bien entendu,
ce sont les femmes qui paient le prix de cette attitude infantile qui permet
aux hommes de se réfugier dans le confort douillet de
l'auto-dé-responsabilisation.
Continuer d'affirmer que le voile est une prescription éternelle
et non circonstanciée au lieu d'accomplir le jihad, c'est reconnaître que les
hommes musulmans sont des hommes sans éducation, incapables de contrôler leurs
instincts animaux. N'est-ce pas reconnaître par-là même l'échec de l'islam
comme religion de la responsabilité?
Comment expliquer cette fracture? Comment en sommes-nous arrivés
au point que l'islam est devenu la religion du voile? Après l'éradication par
les tenants d'une conception exclusivement juridique de l'islam de ce qui a
fait la grandeur de cette grande civilisation, le savoir encyclopédique et
l'humanisme, la philosophie, la théologie et la mystique, que reste-t-il? Des
prédicateurs disciples d'une poignée de «théologiens» réactionnaires,
responsables de l'appauvrissement civilisationnel et intellectuel d'une
religion devenue prisonnière d'une lecture paranoïaque qui ne retient que les
interdits et les obligations. Le voile est vraiment l'illustration par
excellence de l'état de délabrement intellectuel, culturel et spirituel dans
lequel se trouve la pensée islamique contemporaine.
© La Libre
Belgique 2004
20 février 2008
Voile...
Voile…


Le vote de la loi d’interdiction des signes religieux à
l’école avait, est-il besoin de le rappeler, suscité un tel tollé dans le monde
musulman qu’on en est venu à se demander si la France , jusque-là épargnée
par les critiques pour s’être notamment opposée à la guerre en Irak, n’allait
pas rejoindre le camp des puissances impopulaires comme la Grande Bretagne et
bien sûr les Etats-Unis d’Amérique. Qu’un haut dignitaire d’un courant spirituel qui a toujours
fait prévaloir l’intériorisation de la foi sur l’ostentation du rite, définisse
le voile comme un fondement de l’islam –quasiment comme un pilier de la foi ou
de la pratique-, est significatif du degré de sacralisation, auquel le voile a
été porté, un fait inédit dans toute l’histoire de l’islam. En vérité, toute cette querelle sur les prétendues atteintes
aux libertés religieuses cache mal le clivage entre partisans et opposants à la
laïcité. J’avais déjà eu l’occasion dans nombre de mes chroniques précédentes,
d’évoquer les dessous politiques et idéologiques qui ont agité et continuent
d’agiter les courants engagés dans ces débats. Paradoxalement, c’est dans tous ces pays qui n’ont pas fait
de la laïcité une référence systématique dans leur gestion des affaires dites
du voile, qu’on trouve parmi les opposants une extrême-droite très organisée,
xénophobe, anti-immigrée et a fortiori islamophobe. C’est donc surtout de burqa qu’il s’agit, ou encore de niqab,
du nom de ce masque fait de trous qui sert à cacher la face, et que portent les
femmes afghanes ou celles acquises aux conceptions salafistes. La plupart des
débats qui ont eu lieu ces derniers jours ou ces dernières semaines en Grande-Bretagne,
aux pays bas, en Belgique, et même en Egypte, ont été déclenchés à propos de la
voilette qui masque le visage et qui pose de sérieux problèmes quant à
l’identification de la personne. La démarcation entre la France
et le reste de l’Europe est claire quant à la gestion du fait religieux. Par
tradition laïque, la France
qui est, est-il besoin de le rappeler, le pays qui applique la plus stricte
séparation entre les deux sphères, religieuse et politique, et parce qu’elle
applique un modèle d’intégration citoyenne qui privilégie la dimension
universelle et abstraite de l’individu et non les critères confessionnels ou
ethniques, a géré au moindre coût les revendications communautaires ou
religieuses, et notamment les affaires dites du voile..Au-delà de toutes les critiques légitimes qui peuvent être
formulées sur la politique de tel ou tel gouvernement.
Le plus surprenant dans cette affaire, étaient les réactions
de personnalités connues pour leur appartenance à des milieux soufis comme le
cheikh Kaftaru, Grand mufti de Syrie, et guide spirituel de la confrérie des
Naqshabandiyya, qui avait déclaré que la loi avait porté atteinte à un
fondement important de la religion.
Mais il faut également rappeler que la loi avait provoqué
toutes sortes de réactions négatives en Europe, allant de l’incompréhension ou
du scepticisme, à la critique pure et simple du modèle français, jugé trop
singulier et trop radical. En France même, la polémique a apporté de l’eau au
moulin à des milieux politiques et médiatiques, qui emboîtant le pas à certains
courants islamiques, se sont engouffrés dans la disqualification du modèle de
laïcité français et l’éloge du système britannique, jugé plus libéral à l’égard
des religions.
J’avais pourtant la conviction, pour avoir fait des
conférences sur l’islam et la laïcité en Espagne, en Allemagne, en Italie et en
Belgique, avant et après le vote de la loi, qu’au-delà des critiques, il y a
avait de réelles inquiétudes et des interrogations sur la pertinence des
modèles politiques qui au contraire de la France , n’ont pas adopté une claire séparation
entre les religions et l’Etat.
Lorsque le mois dernier, Philippe de Villiers, président du
Mouvement pour la France et représentant d’une droite très conservatrice, a appelé à une interdiction du
voile islamique dans tous les lieux publics, prenant d’ailleurs mille
précautions pour ne pas faire d’amalgames entre islam et islamisme, sa
déclaration n’a suscité aucun mouvement d’adhésion.
Au demeurant, c’est ailleurs, dans la Belgique flamande que Mr
de Villiers est allé chercher l’inspiration depuis que pour des raisons de
sécurité, dans le cadre d’une enquête sur des réseaux terroristes, il a été
interdit aux femmes voilées de dissimuler leur visage dans les lieux publics.
En Grande-Bretagne, une institutrice auxiliaire a été suspendue
par un tribunal de première instance pour avoir refusé de retirer le niqab qui
couvre tout son corps, sa figure comme ses mains, dans sa classe. On se demande
ce que doivent ressentir les enfants face à une maîtresse d’école sans visage.
De la même manière, après plus de dix ans de discussion, le
gouvernement néerlandais a interdit le port de la burqa dans les lieux publics,
sous la pression de députés d'extrême droite. L'assassinat, en 2004, du
réalisateur Theo Van Gogh par un extrémiste musulman et les menaces dont des
hommes et des femmes politiques aux pays bas comme en Belgique, ont fait
l’objet, a contribué à renforcer le poids des partis d’extrême-droite.
En Allemagne, une élue verte a reçu des menaces pour avoir
critiqué le voile. En Italie c’est une députée du parti de la droite extrême, la Ligue du Nord, qui a été
placée sous protection policière après avoir été traitée d’infidèle, de kâfira,
lors d’un débat télévisé, par un imam de Milan, simplement pour avoir dit que
le voile n’était pas une prescription coranique.
Par ailleurs, sans écarter le danger réel des partis
d’extrême-droite qui peuvent encore menacer l’équilibre des pouvoirs, il reste
ce fait remarquable : contrairement au reste de l’Europe, c’est au nom des
valeurs républicaines que la grande majorité de la classe politique, de gauche comme
de droite, dans les gouvernements comme au parlement, gouverne et vote les
lois. En témoigne les menaces d’exclusion formulées par les responsables du
parti socialiste à l’égard du maire de Montpellier, Georges Frêche, qui a
exprimé récemment ses réticences à voir une équipe de France trop… disons,
colorée.
Du côté du monde musulman, ce qui vient de se passer en
Egypte atteste de l’évolution des esprits sur les questions qui touchent au
voile. Là aussi, c’est le port de la burqa (niqab) qui a déclenché la polémique
lorsque le président de l'université de Helwan, au sud du Caire, a exclu des
monaqqabates (en niqab) de la résidence universitaire, également pour des
raisons sécurité, soutenu en cela par le ministre de l'Education supérieure, le
ministre des biens religieux, et le cheikh Tantawi.
Bien que la critique ait porté essentiellement sur le niqab,
les déclarations de ces hauts dignitaires, religieux comme laïques, mettent
l’accent sur le primat de l’intériorité de la foi sur ses manifestations
extérieures. En plaçant le débat sur le terrain même de la religion, ces
positions de responsables politiques et religieux, dans ce grand pays qu’est
l’Egypte, fief des Frères musulmans, quasi-déculturé par les influences
salafistes, sont un souffle de bon sens, face à cette croyance déraisonnable
qui a fait du voile un fondement de l’islam.
Leïla Babès le 22/11/2006
13 janvier 2008
Pour se protéger de la femme...
Pour se protéger de la femme, objet de désirs
LEÏLA BABÈS
Article paru dans la Libre Belgique
Mis en ligne le 23/11/2004
C'est parce que certains hommes ont un rapport obsessionnel avec le corps de la femme qu'ils lui imposent le voile qui n'a rien de religieux. Un horizon de désespérance
LEÏLA BABÈS, Professeur de sociologie des religions
à l'Université catholique de Lille
Auteure du livre «Le Voile Démystifié» (Bayard)

Le tollé soulevé dans le monde musulman par le vote de la loi française d'interdiction des signes religieux à l'école a révélé deux faits totalement inédits dans toute l'histoire de l'islam. D'abord les réactions quasi-hystériques qui se sont exprimées ici et là à propos du voile, devenu un phénomène mondial, le signe emblématique d'une communauté, montrent à l'évidence, une fracture dans la conscience musulmane. Jamais auparavant, ni dans la période califale ni même depuis l'émergence des premiers idéologues islamistes au début du XXesiècle qui ont fait du voile un précepte fondamental en le désignant abusivement par le concept de hijâb que le Coran réserve exclusivement aux épouses du prophète, le corps de la femme n'avait fait l'objet d'un débat engageant le destin de l'ensemble de la communauté. C'est un peu comme si le corps social se confondait avec celui de la femme.
Ensuite, ce qui frappe, c'est la reprise en coeur un peu partout d'un discours qui circule dans les milieux islamiques depuis quelques années, selon lequel le voile est une croyance et une pratique religieuse. Voilà bien une gigantesque mystification dont les mécanismes sont faciles à démonter.
Mais pourquoi tant de bruit pour ce morceau de tissu? Pourquoi ces musulmans ne manifestent-ils pas pour avoir de belles mosquées au lieu de ces obscures salles de prière qui donnent une image si misérabiliste de leur religion? Après tout, la prière est l'un des fondements cultuels avec la profession de foi, la zakât, le jeûne et le pèlerinage. Je ne sache pas que le voile fasse partie de ces cinq piliers de l'observance, pas plus qu'il ne constitue un élément du dogme musulman, un pilier de la foi avec la croyance en Dieu, aux anges, aux Livres, aux prophètes, et au Jour du Jugement dernier. Il n'y a strictement aucune différence dans ce domaine de la foi, du culte, de la spiritualité et du statut du croyant entre l'homme et la femme. Le Coran et la tradition prophétique sont clairs là-dessus. Si comme le prétendent les tenants de cette nouvelle doxa, le voile était une obligation cultuelle au même titre que la prière ou le jeûne, alors qu'attendent les hommes pour se voiler?
Une chose est sûre: cette supercherie est le fait des hommes, et elle touche le corps de la femme. Le voile a toujours été depuis son apparition il y a près de deux millénaires, un moyen de soumettre la femme à la tutelle de l'homme. Cette règle de «marquage» des femmes du clan, épouses, vierges, femmes de haut rang, accompagnée d'un tabou particulier sur les cheveux, se retrouvera presque partout dans le pourtour méditerranéen.
Les islamistes qui croient que le Coran a inventé le voile se trompent. Le voile n'a rien de religieux, il n'est même pas le fait de croyants juifs ou chrétiens, c'est une coutume instaurée par des peuples de païens, des hommes de la Jahiliyya, cet âge de l'ignorance de «la vraie religion». Le Coran ne «prescrit» pas le voile. Il ne fait que recommander aux femmes de le porter d'une manière décente qu'il ne décrit nulle part, et de couvrir leurs décolletés. Les principes éthiques que le Coran défend sont la pudeur et une attitude de réserve en matière d'attirance entre les sexes, principes qui s'appliquent d'ailleurs aussi bien aux femmes qu'aux hommes. Tout le reste n'est que fantasmagorie. Le voile n'a donc rien de religieux. Il a à voir avec des hommes qui ont un rapport obsessionnel avec le corps de la femme.
Rien d'étonnant à ce que les femmes soient l'objet principal d'une telle fixation lorsqu'on défend une conception liberticide. Le voile est à un tel point un symbole essentiel pour l'ordre islamiste qu'il permet de marquer une stricte différenciation des sexes, en assignant les femmes à une place particulière. En accentuant l'interdit qui pèse sur le corps de la femme, on rend celle-ci inapte à se découvrir, à se rendre visible, à investir l'espace public, à accéder au pouvoir, en somme, à être l'égale de l'homme.
Mais c'est sur un autre registre que les ressorts profonds de ce pathos se jouent: le registre sexuel. Car c'est sur ce terrain que depuis deux milles ans l'obsession se déploie. Le Coran ne donne d'ailleurs aucun autre argument dans les trois versets relatifs au «voile», en mettant en cause systématiquement les hommes et leurs motivations sexuelles. En légiférant sur le voile, le texte divin a tenté de réguler les instincts libidinaux des hommes, toujours prêts à convoiter les femmes sans discernement, à commencer par les propres épouses du Prophète. Ces hommes n'étaient ni juifs, ni chrétiens, ni polythéistes, ils étaient musulmans.
Que conclure de tout ceci? Que 14 siècles après la fondation de l'islam, les musulmans qui agitent aujourd'hui le voile comme on agite l'étendard de la communauté, ont oublié ou feignent d'oublier l'exercice du jihad, que le Prophète lui-même a appelé le grand jihad pour le distinguer du combat armé, cet effort personnel de perfectionnement éthique et spirituel destiné à contrôler ses propres instincts. En faisant du voilement du corps de la femme, objet de toutes les convoitises, un moyen d'assurer leur tranquillité, les hommes s'autorisent à ne pas faire cet effort. Bien entendu, ce sont les femmes qui paient le prix de cette attitude infantile qui permet aux hommes de se réfugier dans le confort douillet de l'auto-dé-responsabilisation.
Continuer d'affirmer que le voile est une prescription éternelle et non circonstanciée au lieu d'accomplir le jihad, c'est reconnaître que les hommes musulmans sont des hommes sans éducation, incapables de contrôler leurs instincts animaux. N'est-ce pas reconnaître par-là même l'échec de l'islam comme religion de la responsabilité?
Comment expliquer cette fracture? Comment en sommes-nous arrivés au point que l'islam est devenu la religion du voile? Après l'éradication par les tenants d'une conception exclusivement juridique de l'islam de ce qui a fait la grandeur de cette grande civilisation, le savoir encyclopédique et l'humanisme, la philosophie, la théologie et la mystique, que reste-t-il? Des prédicateurs disciples d'une poignée de «théologiens» réactionnaires, responsables de l'appauvrissement civilisationnel et intellectuel d'une religion devenue prisonnière d'une lecture paranoïaque qui ne retient que les interdits et les obligations. Le voile est vraiment l'illustration par excellence de l'état de délabrement intellectuel, culturel et spirituel dans lequel se trouve la pensée islamique contemporaine.
© La Libre Belgique 2004
07 janvier 2008
Dieu aime t-il les femmes ?
Dieu aime t-il les femmes ?
Article paru dans Témoignage chrétien, numéro 3246
« Dieu use quant aux croyants de
la semblance de la femme de Pharaon, quand elle dit : « Seigneur,
bâtis-moi près de Toi une demeure au Paradis, et sauve-moi de Pharaon et de ses
œuvres. Sauve-moi d’un peuple d’iniquité » ; « Et Marie
fille de Joaquim. Elle sut fortifier son sexe. Nous y insufflâmes de Notre
Esprit. Elle avéra les paroles de Son Seigneur et des Ecritures. Dévote
fut-elle entre tous ».
Coran, Sourate LXVI, versets
11 et 12

C’est par cette leçon que la sourate nommée
« L’interdiction » se termine, comme pour donner une puissance
supplémentaire au caractère exemplaire de ces deux versets. Littéralement, Dieu
informe qu’il donne en exemple ces deux femmes aux croyants.
Il y aurait bien plus à dire sur Marie que ce que
suggère cette séquence. Le privilège d’être l’unique femme nommée dans le
Coran, alors qu’il est question de « la femme de Pharaon », « la
mère de Moïse », « la sœur d’Aaron », comme si sa perfection
l’exemptait d’un quelconque rattachement patriarcal, sa naissance miraculeuse,
son statut de mère de Jésus –une filiation dont le texte use systématiquement
en parlant du Christ-, tout ceci fait de l’unique
femme élue, exempte de péché, un être à part, au-dessus de tous. On ne
s’étonnera donc guère qu’elle soit citée en exemple aux côtés de la femme de
Pharaon, que la Tradition
musulmane appelle ‘Asya. On se bornera à souligner que le Coran la désigne
comme « dévote entre tous », autre privilège puisqu’elle est la seule
à faire l’objet de manière explicite d’un tel attribut, le Coran usant du
masculin pluriel, qânitîn, au lieu du féminin pluriel, qânitat,
si elle avait été donnée en exemple comme femme, pour les femmes.
On l’aura compris, Marie et ‘Asya sont désignées
comme modèles à suivre pour l’ensemble des croyants, littéralement pour ceux
qui ont cru (lilladhîna ‘âmanu), hommes et femmes.
Quelle meilleure preuve que Dieu aime vraiment les femmes, que celle qui
consiste à donner pour modèles de dévotion non pas une, mais deux femmes ?
C’est le signe qu’il n’y a pas une échelle de
perfection pour les hommes et une autre pour les femmes, et que la perfection
n’est pas un attribut de pouvoir, qu’elle n’a rien à voir avec la vision
masculine bien terrestre, profane, spirituellement médiocre pour ne pas dire
triviale, qui consiste à dire que le Message est adressé aux hommes et que Dieu
leur a donné l’autorité sur les femmes parce que la domination est d’essence
masculine.
Au contraire, le texte coranique use d’un langage
polémique à l’égard du pouvoir, dont Pharaon est le modèle par excellence. Sauf
pour la reine de Saba dont le trône fait l’objet d’un éloge singulier. Bien que
souveraine d’un Etat dont la puissance et la magnificence sont évoquées avec
bienveillance, Bilqîs -c’est ainsi que la Tradition musulmane l’appelle- se livre elle-même
à la critique du pouvoir des rois : « Les rois, dit-elle, quand ils envahissent une cité, y font grand dégât,
et réduisent les puissants de son peuple à la vilénie –Ils en usent ainsi
» (XXVII, 34). Exemplaires aussi sont les versets consacrés à cette grande
figure féminine du Coran et à sa rencontre avec Salomon, pour montrer le chemin
parcouru par une souveraine pleine de sagesse qui la mène de cette vision
terrestre du pouvoir vers l’acte final de la foi monothéiste, celui de la
reconnaissance du seul vrai trône, le trône divin.
De fait, pour le Coran, le seul critère de
discrimination est celui de la foi.
Mais dans ce cas, si le privilège d’être désigné
comme modèle pour les croyants n’incombe pas à un homme, un saint, un ange ou
un prophète, pas même Noé, Moïse, Abraham, Muhammad ni même Jésus, pourquoi des
prophètes/hommes, des prophètes/rois -comme David, et Salomon par qui la conversion
de Bilqîs est advenue-, la polygamie, la moitié de l’héritage et toutes les
dispositions qui mettent la femme dans un statut bien inférieur ?
Le Coran use souvent pour parler des femmes, de leur
vie familiale, de leurs tenues et de leur intimité, d’un langage euphémistique,
comme pour mettre un voile pudique sur elles (à coup sûr, c’est là le vrai
voile). En ne disant pas leur nom –à l’exception de Marie-, en les rattachant à
leur père, leur frère ou leur mari, il se conforme à la coutume sémitique de la
filiation patrilinéaire et clanique. A cet égard, le Coran appréhende la femme
comme être social, vulnérable, protégée par son clan, soumise à la tutelle des
hommes et aux règles du patriarcat.
Pourtant, des commentateurs ont compris le second message du Coran. C’est le cas
d’Ibn Hazm qui place Sarah, la mère de Moïse et Marie au rang de prophétesses,
liste à laquelle Al-Ash’ari ajoute Eve, Agar et ‘Asya. Des femmes ont donc été
des réceptacles d’inspiration divine. La reine de Saba elle-même (XVII, 42-43),
en subissant les épreuves de la transformation de son trône par Salomon et
l’illusion du sol en verre qu’elle prit pour une nappe d’eau, a fait
l’expérience de l’acte divin de re-création du monde.
Dieu se jouerait-il de nous ? Son dessein est
peut-être de nous dire : voici le chemin, il est simple et tortueux, mais les
clairvoyants sauront le trouver. Quant aux autres, il leur est loisible,
moyennant quelques corrections, de continuer à s’adonner à leurs passions
favorites.

