20 février 2008
Les nouveaux masques
Les nouveaux masques de la
chirurgie esthétique


Une étude
toxicologique de médecine légale, menée à Strasbourg, a révélé cette semaine,
la cause du décès de Napoléon Bonaparte, une ingestion d’arsenic minéral,
appelé « la mort aux rats ». L’analyse, pratiquée à l’intérieur même
des cheveux de Napoléon, et qui démontre l’empoisonnement, jette une lumière
importante sur les conditions de la fin de l’Empereur déchu. La médecine
légale, au service de l’histoire, les progrès de la science n’en finissent pas de
nous étonner.
Au regard des
pays pauvres, ces besoins expriment évidemment un luxe indécent, une obscénité
si l’on considère le coût exorbitant de ces pratiques, dont le but est de
transformer la physionomie et pas seulement de réparer les difformités.
Ce qui donne
l’impression d’une fabrique de visages figés avec des yeux de poupée Barbie,
sans expression, d’un nez ridiculement petit, aux narines quasi-fermées, et
d’une bouche boursouflée. Bref, ces femmes sont de véritables clones de Michael
Jackson qui lui, voulait peut-être ressembler à un extra-terrestre sorti de son
délire de Peter Pan, ou mieux encore, à l’une de ces guenons qu’il abrite
dans son zoo personnel.
Quant à
Napoléon, il aurait peut-être recouru à cette technique barbare qui permet de
rallonger les jambes. Mais lui non plus n’avait pas besoin d’être plus grand
pour un être un grand homme.
Leïla Babès le 22/06/2005
19 janvier 2008
La légende des sept dormants, 2
La légende des sept dormants, 2

C’est
un fait avéré que dans un grand nombre de pays du pourtour méditerranéen, et
au-delà, il existe des lieux, objet de vénération, supposés accueillir les
restes ou rendre simplement un hommage aux 7 dormants. Il peut s’agir de mausolées,
de tombes, ou plus simplement de monticules, souvent à proximité d’une grotte
plus ou moins grande.
Cette
présence est attestée au Maroc, en Algérie, en Egypte, en Syrie, en Irak, en
Turquie, en Europe de l’ouest aussi, en France, en Espagne, en Allemagne. Il
s’agit donc de lieux de dévotion qui se ressourcent autant dans l’univers
islamique que dans l’univers chrétien.
Ce
qui n’est pas un fait exceptionnel en soi, lorsqu’on sait que le littoral sud
de la Méditerranée
abrite ici et là des sanctuaires qui ont fait l’objet de culte de la part de
fidèles musulmans, juifs et chrétiens. Si ce n’est que ces rites relèvent plus
du syncrétisme populaire que de croyances orthodoxes, ce qui n’est pas le cas
des 7 dormants dont l’histoire prend directement sa source dans le Coran pour
l’islam, et dans des textes de l’Eglise pour le christianisme.
Il
arrive que le lieu fasse directement référence au récit coranique, en portant
le nom de sab’a rgûd, comme en Algérie à Boghrari et à Annaba, et sans doute en
d’autres endroits encore. Parfois l’onomastique fait plutôt allusion à la
caverne, comme en Tunisie près de Tozeur, à ghar ahl al Kahf, littéralement la
grotte des Gens de la caverne, ce qui aurait pu paraître redondant si on ne
savait que le terme de ghar, synonyme de kahf, est d’un usage plus courant dans
l’Arabe populaire.
On
peut constater que s’il est bien question des 7 dormants, le nom ici met
davantage l’accent sur la caverne. De même qu’à Boghari, où c’est l’expression
7 dormants, seb’a rgûd qui désigne un ensemble de 7 monticules, c’est une
immense caverne d’où sortent des bruits étranges qui donne au lieu sa dimension
émotionnelle.
Comme
dans la plupart des lieux dédiés au culte des saints, le ou les tombeaux censés
contenir les restes du ou des saints, peut faire défaut. Ce qui signifie que le
personnage peut avoir réellement existé, comme il peut s’agir d’une légende, un
récit fabriqué autour d’un personnage fictif, représenté par une source, un
arbre, ou un tas de pierre.
Près
de Sidi Belabès, on appelle les « 7 hommes » 7 étranges petites
tombes alignées, et dont on dit qu’elles contiennent les corps de 7 frères nés
d’un même ventre au même moment. A Annaba, le nom de sab’a rgûd désigne 7
petits mausolées que les Français ont nommés « les santons ».
D’après
l’historien local, ces tombeaux accueillent les restes de 7 marabouts arrivés
au XV° siècle de la mythique Saqya al-Hamra, et portant tous les 7, le prénom
de Ali. Mais selon la légende, les 7 ne seraient que des membres de la famille,
très vénérée dans cette ville, qui a fondé à Kairouan la puissante confédération
des Chabbia qui a contrôlé toute la région frontalière entre le XIV° et le
XVII° siècle.
Bien
entendu, comme dans la plupart des rites de dévotion, la fonction thérapeutique
attribuée aux saints ou aux personnages de légendes qui s’attachent à ces lieux,
est importante. Comme à Amizmiz, près de Marrakech, là où se trouvent 7 tombes,
alignées non loin de la source de Lalla Takerkoust, des malades, musulmans,
aussi bien que juifs, viennent se faire mordiller les pieds enduits de pain par
des tortues d’eau.
Autre
caractéristique, et non des moindres : certains de ces lieux de vénération
font l’objet de rites festifs et de pèlerinages.
C’est
le cas pour le petit village Alloun en grande Kabylie, là où se trouvent les
seb’a assassin, les 7 gardiens.
Pèlerinage
aussi autour de 7 tombes sur la côte atlantique du sud du Maroc, où l’on vénère
les Regrega, des Masmouda chrétiens et qui d’après la légende, seraient allés rendre
visite au Prophète à Médine. Curieux chassé-croisé qui mêle deux récits dans un
même mythe d’origine : celui des 7 dormants et celui de la visite d’une
délégation de chrétiens de Najran, une localité du nord du Yemen, au Prophète,
à Médine, en 631.
D’après
la tradition, après qu’une vive discussion ait eu lieu entre le Prophète et les
prélats de Najran au sujet du statut de Jésus, et ne trouvant pas d’accord sur
cette épineuse question de dogme, le Prophète proposa une mubâhala, une ordalie,
un rite d’exécration réciproque, une sorte d’appel solennel à la malédiction de
Dieu, celle-ci devant s’abattre sur ceux qui ont tort ainsi que sur leurs
peuples. Mais les chrétiens refusèrent l’ordalie, et cet événement se solda par
un pacte qui devait servir de modèle à l’élaboration du statut des chrétiens et
des juifs dans l’islam. Le Coran fait brièvement mention de cet événement fondateur,
dans la sourate III, la sourate de la famille de ‘Imran, au verset 61.
Au
Maroc donc, autour des Regrega, le pèlerinage circulaire des 7 tombes qui
commence au début du printemps et dure 40 jours, fait penser au pèlerinage
circulaire aux 7 saints de Bretagne qui relie les cathédrales des fondateurs
réels ou mythiques des 7 evêchés de la province. Tout le long du parcours, on
pouvait voir des chapelles et des sources dédiées aux 7 saints, avec 7 bassins
dans un village et 7 fontaines dans un autre.
Mais
le pèlerinage circulaire le plus célèbre reste celui dédié aux 7 saints de
Marrakech. Contrairement à la coutume, dans ce cas, ce sont des personnages
historiques réels, ayant vécu du XII° au XV° siècle. Le rite aurait été
institué par le cheikh Al-Youssi à l’instigation de Moulay Ismaïl pour contrebalancer
le prestige des 7 Regrega, patrons des Chiadma qui avaient infligé une défaite
à un de ses prédécesseurs saadiens. La greffe a réussi puisque la dénomination
de « 7 hommes » est devenue une autre façon de nommer Marrakech.
La
circumambulation se fait du sud-est au nord dans le sens du tawaf, comme autour
de la ka’ba. On visite d’abord Sidi Youssef, puis le cadi Ayyad, puis Sidi Bel
Abbas Sebti, le grand patron de la ville, puis Sidi Mohamed Ben Slimane
Al-Jazouli, puis Sidi Abdel-Aziz At-Tebba son disciple, puis Sidi Abdallah
El-Ghezouani dit Moul-el-Ksour, disciple du précédent, et enfin Sidi
Abderrahman el-Soheïli, après être passés par le quartier dela Koutoubia et devant la
sainte Sida Zohra el-Kouch, dont la légende raconte qu’elle était aussi belle que
savante, et qu’elle résista aux avances de Moulay Zidane.
Au
croisement de deux religions, la légende des 7 dormants est la plus populaire des
croyances qui revêtent une dimension œcuménique, et probablement la seule qui
fasse l’objet d’un tel consensus, d’un tel accord sur les faits, les significations
et le symbolisme qui la sous-tend. Sans doute la double charge sacrale qui
renvoie à la catégorie de la sainteté en même temps qu’au symbolisme du chiffre
sept, est-elle pour beaucoup dans l’impact de la croyance.
Et
comme c’est souvent le cas dans les lieux de culte qui mêlent le savant au
populaire, le scripturaire au mythique, les divergences doctrinales et la
confrontation théologique importent peu. La critique du christianisme qui ponctue
le récit coranique des Gens de la caverne passe au second plan. Seule compte la
leçon eschatologique. Comme les 7 dormants d’Ephèse, de nombreux saints
musulmans plus ou moins importants, plus ou moins réels, font l’expérience du
sommeil qui prépare à la résurrection.
Leïla Babès le 20/09/2006
14 janvier 2008
Le géant
Le géant de Qena

Etrange destin que celui de Mohamed Hussein Heikal,
cet égyptien de 51 ans, avec ses 2 mètres 30 de taille. Il y a quelques
semaines, on apprit que le gouverneur de sa petite ville de Qena à 640 km au sud du Caire, a promis au pauvre bougre qui n’a jamais pu trouver
chaussures à ses grands pieds de plus de 45 centimètres de
longueur, de lui en confectionner une
paire sur mesure, aux frais de l’Etat.
L’homme, habitant dans le désert, fuyant le contact des villageois dont il était devenu la risée, vit de la garde de chèvres dont il se nourrit exclusivement de leur lait.
Illettré, il avoue avoir également fui les bancs de l'école pour
« échapper aux moqueries de ses camarades ».
Nous avons là un exemple éclatant d’exclusion d’un individu par son propre groupe, parce qu’il ne présente pas les caractéristiques de la « normalité », refusant de le socialiser, c’est-à-dire de l’intégrer en lui donnant une place, quelle qu’elle soit.
Etonnante est cette façon de repousser un être humain hors de la culture, vers la nature, et une nature qui plus est, représentée par la double stérilité du désert et de l’intellect de l’homme, un état sauvage où la nourriture n’est pas transformée par l’homme par le moyen de la cuisson, mais directement puisée dans les ressources qu’offrent les animaux. Etonnante, disais-je, lorsqu’on sait que les sociétés traditionnelles, exorcisent leurs vieilles peurs en intégrant les êtres différents comme les handicapés, les nains, les difformes, et même les fous.
La différence, la singularité, la marginalité, la déviance, la transgression des normes sociales, tout ce qui est hors-norme, peut être intégré comme moyen de régulation de la société. Le handicap physique ou mental peut même se trouver investi d’une charge sacrale, et redouté en raison de pouvoirs réels ou supposés tels dont il serait porteur. Assignés à des rangs subalternes, craints et paradoxalement rejetés, les êtres différents sont néanmoins socialisés, et assignés à des fonctions particulières. D’autres, parce qu’ils exercent des métiers qui les mettent en contact avec le métal et le feu, comme les forgerons, ou le sang comme les bouchers, d’autant plus redoutables qu’ils jouent souvent le rôle de sacrificateurs, suscitent les mêmes craintes tout en occupant des positions qui les mettent au bas de l’échelle sociale.
Mohamed Hussein Heikal présente une image pour le
moins décalée et ambivalente : d’une part la pureté du sauvage resté à
l’état d’innocence, d’autre part, la peur universelle que suscite la figure du
géant, une puissance chtonienne représentée dans toute sa démesure. Par la
force brutale et invincible qu’on lui attribue, le géant ne peut être que
rejeté du côté de l’état sauvage, le lieu du chaos, principe originel d'où sont
issus les dieux et toutes les choses de la terre, et duquel la civilisation,
fondée sur l’ordre, doit se démarquer. Le mythe grec qui sépare la dimension
apollinienne de la dimension dionysiaque, et dont Nietzsche en a fait une
catégorie universelle, montre bien dans ce cas l’opposition entre les deux
dieux, entre l’harmonie de l’ordre que représente Apollon, et la sauvagerie de
la démesure représentée par les cultes voués à Dionysos, comme les thiases des
ménades, ces rites que des femmes échevelées accomplissaient en pleine nature,
ivres de vin et de danse. L’hybris grec, c’est cette démesure de l’homme qui le
porte à vouloir rivaliser avec les dieux.
Impossible d’éviter ce parallèle amusant et tragique
à la fois entre cet homme de nature, Mohamed Hussein Heikal, et son compatriote
et presque homonyme, Mohammed Hassanein Heikal, l’homme de culture, le célèbre
journaliste qui a dirigé longtemps le non moins célèbre quotidien, Al-Ahram. Le
géant de la nature, et le géant de la culture.
« J'aime
le désert, a déclaré Mohamed Hussein
Heikal. J'aime être seul aussi.
Quand j'étais jeune, dans mon village, tout le monde se moquait de moi à
cause de ma taille. Alors, un jour je suis parti dans le désert pour être
tranquille. Et c'est parce que j'ai quitté très tôt mon village que je n'ai
jamais pu aller à l'école. Mais quand j'aurai mes chaussures, je vais retourner
en classe car je veux enfin apprendre à lire et à écrire. »
Au-delà de sa portée dérisoire et condescendante, le
geste de reconnaissance émanant du lieu même du pouvoir, de commander des chaussures
sur mesure pour le géant, constitue un acte de socialisation tardive, un
sursaut civilisateur, un rituel de passage pour l’homme, de la nature vers la
culture.
Et qui sait, peut-être la civilisation profitera
t-elle ainsi de l’état d’innocence du géant devenu le « bon
sauvage », pour porter un regard plus lucide sur sa propre barbarie.
Espérons enfin que le grand homme trouvera une femme à sa mesure, lui
qui disait que les femmes, effrayées par sa taille, croyaient que tous ses
membres étaient démesurés.»
Leïla Babès le 22/09/2004
13 janvier 2008
Braderie
Braderie

La fameuse braderie de
Lille qui se tient chaque année le premier week-end de septembre, constitue une
curiosité exceptionnelle dans l’Europe moderne, industrialisée et
individualiste, par l’intensité des échanges sociaux qu’elle engage.
Le plus grand marché aux puces d’Europe accueille
deux à trois millions de visiteurs et des milliers de bradeurs en tous
genres : brocanteurs, camelots africains, péruviens ou indo-pakistanais,
marchands de merguez, hamburgers et autres kebabs, et bien sûr la spécialité
gastronomique de la braderie : les moules frites, servis par tous les
restaurants de Lille qui se livrent à une compétition en entassant des
montagnes de coquilles vides devant leur façade.
La braderie de Lille est une tradition médiévale
instituée par des nobles qui avaient autorisé leurs valets de
chambre à vendre les effets qui s’entassent dans leurs greniers, bibelots et
autres vieilleries.
Peu à peu, cette foire annuelle à vocation européenne
va se transformer en un gigantesque marché ou n’importe qui peut vendre
n’importe quoi.
Dès le XII° siècle, elle devint le
rendez-vous annuel des drapiers venus de toute l'Europe du Nord-Ouest, attirés
par la situation stratégique de Lille, véritable carrefour entre l'Europe du
Nord et celle du Sud.
Dans les siècles passés, des chroniqueurs déploraient
de manière récurrente, le fait que la braderie ait perdu son cachet pittoresque
et ses racines festives et populaires pour devenir un marché dominé par
l’intérêt mercantile et le profit. De fait, ce vaste rassemblement de
populations est un véritable baromètre du climat social, politique et culturel
de la société dans son évolution.
Ce n’est pas par hasard si la braderie de Lille a
connu un regain d’intérêt dans les années soixante-dix, à l’époque de la contre-culture.
La tendance était en effet à la
contestation de l’ordre établi, de la loi du profit capitaliste et de la
société de consommation. Ces jeunes, fascinés par les thèmes écologistes et
l’utopie new-âge, redécouvrent le plaisir du retour à la terre et tentent pour
certains de reconstituer des communautés fraternelles fondées sur la production
autonome et l’élevage des chèvres. On est à l’époque de Woodstock et de la mode
baba-cool, nourrie par les vieilles frusques qu’on sort des greniers. La braderie
de Lille avec sa brocante et son effervescence festive devient un lieu
privilégié pour ces adeptes du troc, de l’économie auto-suffisante et de
l’humanisme cosmopolite.
Au moyen âge, les baraques -les stands,
dirions-nous aujourd’hui-, étaient installées dans le centre-ville, sur la
fameuse Grand'Place. Dans l’axe qui mène vers le nord, dans cette artère qu’on
appelle Grande-Chaussée, se trouvaient les premiers « bradeurs ». Et dans cette
rue, un boucher eut l’idée lors de la grande foire de 1446, d'installer une
rôtisserie sur le trottoir. Or, rôtir se dit « braaden » en flamand, d’où le
mot brader qui veut dire rôtir, tenir boutique dans la rue à l'occasion de la
foire, débarrasser, gaspiller. Par la suite, la langue picarde donnera au mot
une signification supplémentaire, celle de vendre à prix bas des objets
collectés dans les greniers ou dans les caves.
Dans cette acception primitive, le mot braderie n’est
pas sans rappeler le potlatch, dont l’anthropologue français Marcel Mauss, a
fait un concept central dans son Essai sur le don. Le terme, utilisé par des
tribus de la côte du Pacifique en Amérique du Nord, constitue un ensemble de
fêtes et de rites au cours desquels des clans se défient et rivalisent en dons
et même en destruction de richesses. Bien sûr, il serait exagéré de dire que la
braderie de Lille est une opération de potlatch, au sens de prestation totale,
et en particulier dans sa dimension agonistique comme le précise Mauss,
c’est-à-dire ce phénomène de rivalité radicale dans le don de nourriture et de
richesses.
Pourtant, si l’on fait abstraction des marchands
professionnels qui occupent des kilomètres d’étals pour faire des profits, la
véritable braderie s’apparente plus à du don qu’à un rapport marchand. Le but
des lillois n’est pas le gain d’argent, mais l’échange et la convivialité. Le
marchandage de la brocante ne repose pas sur une logique de marché, mais
s’apparente à un jeu social de don et de contre-don. La parole, par les
discussions qui s’engagent entre les deux parties, les échanges de sourires, la
convivialité qui s’établit entre des personnes qui ne se connaissent pas, les
odeurs invraisemblables de viandes diverses qui rôtissent de toutes part, les
indigènes qui flânent dans les rues jusqu’à une heure avancée de la nuit, et les
vendeurs étrangers à la ville qui campent sur les trottoirs, tout dans la
braderie rappelle la foire médiévale avec sa grivoiserie, ses marchands de bric
à brac qui aboient, plus par goût de la fête que par intérêt.
Dans ce rituel annuel qui fait plus penser à un
pèlerinage qu’à un marché, se réinjectent, le temps d’un week-end, des
prestations sociales de nature communautaire, dans une société marquée par les
liens impersonnels, l’individualisme et la rationalisation scientifique et
technique. Les rapports deviennent plus personnels, les barrières sociales
tombent, et la fête populaire bat son plein. La braderie est le lieu où l’on
flâne, troque, achète et vend à bas prix, et comme pour le potlatch, le lieu où
l’on se rassasie.
Tout se passe comme si cet univers épisodique où les
riches ne sont plus des riches, où les pauvres ne sont que des bradeurs parmi
d’autres, où l’apparence devient secondaire, où seule comptent la fête, la
flânerie et les agapes, était une re-création d’humanité, un rituel de régulation
dans ce désenchantement du monde, caractéristique de notre époque.
Leïla Babès le 15/09/2004
Coup de boule
Coup de boule

Comment, en ces
lendemains de finale de coupe du monde, ne pas revenir sur ce moment, lorsque,
autour de soi, ou qu’on se trouve, a fortiori en Algérie, si proche par la
distance ou le poids de l’histoire avec les deux compétiteurs, de simples citoyens,
spectateurs malgré eux, se transforment en quelques heures par un climat
d’engouement général, en supporters de l’une ou l’autre équipe ?
Quel que soit le
rapport d’extériorité qu’on puisse avoir, ou même, dans la proximité avec l’un
ou l’autre des pays, et quoiqu’on ait un minimum de recul et de sportivité, on
finit par céder, par jeu, amusement, ou par goût pour les logiques de rivalité,
à la tendance générale à l’identification. D’autres, et ils sont nombreux,
supportent par substitution en quelque sorte, par antipathie pour l’équipe
adverse, ou plus précisément pour le pays adverse, par nationalisme inversé en
somme, en transférant sur celui-ci toutes les frustrations.
Jubilatoire,
cathartique, mimétique, le sport le plus populaire de la planète est ainsi.
Devenu d’autant plus populaire que nombre de ses héros est issu des pays
pauvres ou des milieux de l’immigration.
Dans ce moment de
paroxysme né d’une finale d’un jeu mondial de compétition, et où le plaisir est
d’autant plus exacerbé qu’il ne porte pas tant sur le dénouement lui-même que
sur une attente, c’est un suspense hitchcockien, qui se vit en direct sur
l’échelle planétaire, par des millions de spectateurs qui déplacent
simultanément leurs tensions individuelles et collectives vers un jeu.
Bien sûr,
impossible de ne pas avoir à l’esprit les dessous du monde du football,
l’indécence des salaires astronomiques des joueurs, les pratiques douteuses des
grands clubs, les scandales financiers, et par-dessus tout, la corruption et le
non-respect des règles de la compétition, et puis les dysfonctionnements
observés dans cette coupe 2006 : les erreurs d’arbitrage, les rumeurs
colportées par des journalistes sportifs capables de démolir un joueur et
l’espace d’un match emporté, en faire de nouveau une idole.
Plus qu’un autre,
c’est Zidane qui a fait les frais de ce jeu cynique. Les mêmes qui se
demandaient s’il fallait le faire jouer, clamaient, au lendemain du match
contre l’équipe du Brésil que cet homme-là ne devait pas prendre sa retraite.
Il était dit que Zidane, encore lui, ne devait pas finir sa carrière de manière
banale.
Le coup de tête,
tant attendu, a bien eu lieu, mais au lieu du filet, il est allé atterrir sur
la poitrine de son adversaire italien.
Un seul mot résume
le sentiment général à la vue de la scène : stupéfaction. Zidane, le
gentil, le modeste, l’homme le plus cool du monde, a enfreint les règles les
plus élémentaires de la courtoisie sportive de la manière la plus violente, en
terrassant d’un coup de boule l’infâme Materrazzi.
On s’accordera à
dire que dans cette transgression, ce geste absurde qui annule par là-même,
tout ce qui fait l’éthique du sport, il y avait l’humaine fragilité d’un homme
poussé à bout par l’horrible et insoutenable insulte raciste.
Rien ne saurait
réparer cet acte irréparable du modèle défiant les valeurs qu’il est censé
représenter. Mais que dire alors d’un sport où l’acte de défiguration raciste
semble si courant, si banal et si impuni ?
La compétition n’a
valeur d’exemple que si elle respecte les règles éthiques les plus
élémentaires.
Assurément, le
geste rédhibitoire de Zidane est un coup de boule dans la fourmilière
nauséabonde d’un racisme qui ronge le football de haut niveau comme le ver
ronge le fruit.
Voilà donc un
football dont les règles communes sont bafouées de la manière la plus banale
parce que leur acceptation implique celle des valeurs universelles de respect
et de fraternité entre les peuples et que le sport, quel qu’il soit, a fait
siennes.
Ce football là,
qu’on a vu dans le match France-Brésil, on veut y croire. Un football où la
guerre des nerfs qui a eu raison de Zidane, doit être adossée à une éthique
rigoureuse.
Cette éthique de responsabilité,
ce ne sont pas seulement les joueurs qui doivent l’observer, mais l’ensemble
des milieux du football, car le jeu le plus populaire du monde est devenu un
rite d’identification sociale pour les plus jeunes.
Le paradoxe du
football est d’être à la fois porté par cet idéal de combat courtois et propice
à tous les débordements des sociabilités primitives pour qui la frontière entre
le jeu et l’affrontement réel n’est qu’une vue de l’esprit. Or il n’est plus
possible de faire participer les spectateurs au jeu, comme dans les sociétés
primitives où toutes les activités étaient communes aux membres du groupe.
Les batailles
rangées entre supporters, les hooligans, ou encore les jeunes spectateurs
prenant d’assaut le terrain du match amical France-Algérie, interrompant la
rencontre, et abattant ainsi la séparation entre spectateurs et joueurs, tout
ceci nous rappelle à quel point le football s’est trouvé investi d’une fonction
d’éducation, d’autant plus difficile que les mécanismes de régulation de la
violence ne sont pas toujours maîtrisés.
Ce qui manque,
c’est peut-être un peu de dérision. Ce qu’il faut, c’est un bouffon, un fou du
roi, ou plutôt un fou du football, tel le fou représenté par la 22° lame du
tarot, qui est aussi le joker, capable de remplacer n’importe quelle autre
carte du jeu, pour rappeler que le jeu n’est qu’un jeu, et qu’il ne doit pas se
transformer en psychodrame.
Leïla Babès le 12/07/2006
07 janvier 2008
Rêveries lilloises
Rêveries lilloises

Le mauvais temps qui a sévi jusqu’au début de ce mois
de juin dans le Nord de la France, apportant son lot de pluie et de froid, a
frappé comme un rappel à l’ordre. C’est un peu comme si Dame nature, dans sa
répartition climatique, nous faisait comprendre à nous autres familiers de la
grisaille, déshérités du ciel, que les quelques jours ensoleillés qui
embellissent notre existence de temps à autre ne sont qu’un éphémère cadeau, et
que nous sommes toujours, quoiqu’il se passe, du mauvais côté de la frontière
qui sépare l’Europe du sud de celle du Nord.
Je décidai donc d’aller flâner dans le grand marché
de Lille, histoire d’oublier pour une heure ou deux la dépression du ciel qui
commençait à déteindre sérieusement sur mon moral, bravant courageusement
l’impitoyable pluie battante.
Outre la célèbre braderie que j’ai évoquée lors de
l’une ou l’autre de mes chroniques, la capitale du Nord se glorifie de son
fameux marché de Wazemmes, le plus grand de la région, situé au cœur d’un
ancien quartier ouvrier.
Les
usines de textile comme les brasseries, ayant cessé leurs activités, le
quartier est devenu « très tendance », attirant toutes sortes de
bobos -les bourgeois bohêmes-, remplaçant peu à peu les vieilles familles
d’immigrés algériens, refoulés vers les cités du sud de la ville.
Trois fois par semaine, Wazemmes vit au rythme de ce
marché cosmopolite, avec ses marchands de légumes et de fruits, de viande
halal, de fleurs, de vêtements, de tissus, de produits du terroir et de
produits du monde, de bazar, d’animaux, de tout et de n’importe quoi. Les
amateurs de harira comme moi peuvent même acheter de la vraie, toute chaude, et
toutes sortes de pain fait maison, ou siroter un thé à la menthe.
Mélange entre le marché pittoresque du Nord, Chinatown,
le souk et le bazar, Wazemmes attire toutes sortes de gens, de la région, de
Belgique et même d’Angleterre. On y entend parler français, arabe, shelh,
kabyle, turc, kurde, urdu, wolof, chinois, anglais, flamand, serbo-croate et
roumain.
A côté des marchands de légumes, de pittoresques
vieux Algériens, plus nordistes que les nordistes, mais peu à peu remplacés par
des marocains plus jeunes, il y a les boulangers tunisiens, les épiciers
mozabites, les traiteurs chinois, les marchands de tissu indous, et les gitans,
spécialistes des bonnes affaires, de vêtements dégriffés surtout.
Et puis comme partout dans le monde, la ville est à
présent inondée par le textile chinois.
La camelote chinoise, attractive par un excellent rapport qualité/prix et son
imitation fashion, s’étale partout.
A l’approche des vacances estivales, des Algériennes,
toutes voiles dehors, essaient de se frayer un chemin avec leurs poussettes,
dans une foule déjà encombrée de monde et de chariots de provisions. Elles
viennent dépenser le pécule sauvé des places d’avion achetées à Air-Algérie à
500 euros la place, 30000 euros pour une famille de 6 personnes. Lorsqu’elles
ont eu la chance de trouver des places. Car l’inénarrable compagnie
monopolistique, la plus chère au monde, se permet le luxe de ne pas satisfaire
à la demande. Les moins chanceux qui ne vont pas à Alger, la ville des rois,
n’ont plus qu’à prendre des chemins de traverse invraisemblables, via
Bruxelles-Tabarka, et de là, rejoindre Constantine, Annaba ou Biskra, en voiture
ou en train. Les Algériens de France amateurs de foot pourront toujours se
consoler en suivant la coupe du monde dont leurs frères du bled vont être
privés cette année. C’est ainsi, ils ne valent pas quelques barils de pétrole.
Espérons que les malheureuses maghrébines qui croient
faire plaisir à leurs parentes du bled en leur achetant des chaussures
chinoises à 10 euros, ne vont pas trouver les mêmes en dinars ou en dirhams.
On trouve aussi made in China, ces ensembles
tunique-pantalon-foulard, destinés à remplacer le voile des élégantes. De quoi
faire retourner Mao Tsé Toung dans sa tombe. Craignant que le kaftan de
confection à 80 euros que me proposait ce Marocain ne vienne du pays de
Confucius et non du pays d’Ibn Battuta, je renonçai à négocier le prix.
Un grand gaillard encore jeune, mendie en répétant
inlassablement des incantations en arabe, peinant à susciter quelque
compassion. Les femmes ne s’y trompent pas. Le bougre n’est guère convaincant
dans son rôle de composition.
A Wazemmes, l’ethnic business se décline aussi en
islamic business. Les étals abondent de cette littérature bon marché soi-disant
religieuse, regorgeant d’opuscules sur le voile, l’éthique de la bonne
musulmane, les menstrues, les prêches du télé-coraniste sud-africain Ahmed Deedat,
ou ceux de l’égyptien kishk. On y trouve aussi des parfums, des bâtonnets
d’encens, des foulards, des chapelets et toutes sortes de résines. Le marchand,
complaisant, vous explique comment faire du bkhour, brûler des morceaux de
résine pour faire des sortilèges.
La religion se mêle à la magie. Islamic ou pas,
business is business. C’est ainsi que
selon une conception convenue, on nous présente l’éthique économique de
l’islam. Dès lors qu’il ne s’agit pas de produits prohibés, le profit réalisé
par le commerce, est considéré comme licite.
Dommage que cette éthique du profit n’ait pas dépassé
l’esprit de bazar pour s’investir dans la production et la créativité.
L’économie soit-disant islamique s’apparente plus à une éthique de maquignon,
un mercantilisme de souk, qu’à l’esprit capitaliste. Tant d’énergie gaspillée
dans l’achat et la revente de produits inventés et fabriqués par d’autres, les
puissances occidentales, et sud-asiatiques à présent. C’est Marx qui disait que
la grosseur du portefeuille ne faisait pas l’appartenance de classe.
L’accroissement de la richesse n’est pas synonyme d’entreprise, de ce que Weber
appelait l’esprit du capitalisme, cette faculté de libérer les forces
économiques par le travail et qu’il imputait à l’éthique protestante. Faut-il
en conclure que c’est l’éthique islamique qui freine la libération de ces
forces ? Rien n’est moins sûr. Ce qui manque, c’est tout simplement le
goût du travail, l’esprit d’entreprise et la rationalité qui font la vraie
bourgeoisie. Encore faut-il que les conditions politiques soient réunies, qu’il
n’y ait pas de corruption généralisée, des passe-droits, des monopoles
occultes, une démocratie tuée dans l’œuf, des journalistes empêchés d’exercer
leur métier, et des Etats dépecés par des élites politiques qui agissent comme
si le pays était un héritage personnel.
Dieu merci, le soleil appartient à tout le monde.
.
Leïla Babès le 07/06/2006
L'oeil, le don et la relation sociale
L’œil, le don, et la relation sociale

Le regard de l'autre et la perception que nous en
avons jouent un rôle déterminant dans nos comportements quotidiens. La question
qui formulée ainsi semble d’une extrême banalité, tant il fait écho au sens
commun le plus élémentaire, a été au centre des grandes interrogations qui ont
présidé aux fondations même des sciences humaines. Comment les sociétés
fonctionnent-elles, sur quoi se fonde la relation sociale, quels sont les
mécanismes qui expliquent le lien social ? Sociologues et anthropologues, notamment français comme E.Durkheim et
M.Mauss, de manière radicalement différente, mais aussi allemands, comme
M.Weber G.Simmel, ont élaboré des théories sur ce fait universel, au-delà des
particularismes qui s’expriment dans les croyances, représentations et
pratiques des différentes cultures.
Mais voilà que la recherche scientifique vient
apporter un éclairage biologique sur ce phénomène, par l’étude du cerveau,
grâce à un rapport publié dans la revue Science le 27 juillet, par deux
chercheurs allemands, Manfred Milinski et Bettina Rockenbach, qui identifient
très précisément ce qu’on pourrait appeler le siège du regard social.
Il s’agit du sillon temporal supérieur, dont
l'imagerie cérébrale montre qu’il reconnaît en quelque sorte le regard de
l’autre dans une situation de communication sociale. Bien plus, les images
montrent que cette zone du cerveau réagit par la seule présence des yeux, même
lorsque le reste du visage est caché.
En fait, la contribution de ces chercheurs va bien
au-delà, puisqu’elle révèle que la personne qui se sait observée est amenée à
se montrer plus altruiste. Extraordinaire découverte qui apporte une touche
biologique à l’une des théories sociologiques les plus fascinantes : la
théorie du don de Marcel Mauss.
Les auteurs de cette étude sont même allés jusqu’à
expérimenter l’activité du cerveau dans un jeu relationnel qui rappelle ce
célèbre passage d’Edgar Poe sur la supériorité intellectuelle du joueur de
dames sur le joueur de l’échec.
Je ne résiste pas au plaisir de citer ce passage
célèbre où le poète américain écrit, dans l’introduction de son « Double
assassinat dans la rue Morgue », paru en 1841, et traduit en français
entre autres par Baudelaire, après avoir décrit le jeu d’échecs comme un jeu
futile qui n’exige que de l’attention, jeu dont la complexité est considérée à
tort comme de la profondeur :
« Supposons un jeu de dames où la totalité des
pièces soit réduite à quatre dames, et où naturellement il n'y ait pas
lieu de s'attendre à des étourderies. Il est évident qu'ici la victoire ne peut
être décidée, - les deux parties étant absolument égales - que par une
tactique habile, résultats de quelque puissant effort de l'intellect. Privé de
ressources ordinaires, l'analyste entre dans l'esprit de son adversaire,
s'identifie avec lui, et souvent découvre d'un seul coup d'oeil l'unique moyen
- un moyen quelquefois absurdement simple - de l'attirer dans une faute ou de
le précipiter dans un faux calcul ».
Il en est de même dans cet autre jeu de la vie qu’est
le jeu social. Comment être sûr que l’observé, se sachant observé, ne joue pas
les altruistes, juste pour se mettre en valeur ? Et si l’observé, se
sachant observé, ne faisait que donner le change en cachant qu’il sait qu’il
est observé ? Mais qu’importe, finissent par conclure les auteurs, puisque
le résultat escompté, à savoir l’altruisme et le désintéressement, est le
même ?
En effet, qu’importe. Dans sa théorie du don, Mauss
avait déjà à sa manière, répondu à ce type d’objections en affirmant qu’il n’y
a pas d’altruisme en l’absence de la relation sociale, que le don, qui
présuppose deux parties, est au fondement de celle-ci. En reformulant les
choses dans les termes de cette étude, on dira que le regard n’est que la
manifestation physique de l’autre, de celui qui reçoit et qui est lui-même un
autre donateur. Car l’observateur est aussi par ailleurs un observé, de la même
manière que l’observé peut être à son tour un observateur.
La relation sociale entre observateur et observé,
donateur et récipiendaire, engage en fait une triple obligation : celle de
donner, de recevoir et de rendre, dans le cadre de ce que Mauss appelle la
prestation totale, car le don ne se réduit pas à un troc de nature économique
ni même au don d’un bien matériel, il inclut toutes sortes d’échanges comme les
politesses, la fête, les femmes, et parfois des groupes entiers.
Il en est ainsi du potlatch, mot chinook qui signifie
donner, pour désigner une cérémonie pratiquée par des peuples autochtones
d’Amérique du Nord-Ouest, durant laquelle des groupes échangent les richesses
dans une sorte d’affrontement des chefs, qui peut aller jusqu’à la destruction pure et simple des
biens.
Qu’importe dans ce cas l’intérêt économique, le
calcul de l’observé qui se sait observé, puisque c’est cela même qui constitue
le principe du don ? N’est-ce pas ce à quoi les familles dans nos sociétés
du Maghreb, et au-delà, se livrent, dans les fêtes somptueuses qu’elles
organisent à l’occasion d’un mariage ? Toutes ces agapes, ces orgies de fleurs,
de pâtisseries, de cadeaux échangés, d’obligations de donner et de rendre, ne
sont qu’une forme de potlatch destiné à entretenir une forme de relation
sociale fondée sur le don ostentatoire, la rivalité et le mimétisme.
Etre le premier, le plus beau, le plus chanceux,
le plus fort et le plus riche, voilà ce que l’on cherche, disait M.Mauss.
Mais comme tout phénomène social, le regard de
l’autre est ambivalent. De même qu’il pousse à consommer, à montrer, il peut aussi
pousser à cacher, à tromper. Tel le mauvais œil, cette déclinaison négative de
la relation qui instaure la peur et la défiance. Le mauvais œil est en quelque
sorte le pendant néfaste, par opposition au faste du don qui se montre. Il est
comme un trompe-l’œil qui oblige à
soustraire au regard les biens matériels et symboliques personnels.
Et comme il
annule le don, c’est toute la relation qui s’en trouve anéantie.
Leïla Babès, le 01-08-2007
