Le blog de Leïla Babès

Editos, chroniques, livres, articles, interventions publiques. La reproduction des textes est soumise à l'autorisation préalable de l'auteur.

20 février 2008

Les nouveaux masques

Les nouveaux masques de la chirurgie esthétique

 

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Une étude toxicologique de médecine légale, menée à Strasbourg, a révélé cette semaine, la cause du décès de Napoléon Bonaparte, une ingestion d’arsenic minéral, appelé « la mort aux rats ». L’analyse, pratiquée à l’intérieur même des cheveux de Napoléon, et qui démontre l’empoisonnement, jette une lumière importante sur les conditions de la fin de l’Empereur déchu. La médecine légale, au service de l’histoire, les progrès de la science n’en finissent pas de nous étonner.

Mais là où les résultats sont les plus spectaculaires, c’est dans la lutte contre le vieillissement, un objet d’angoisse millénaire pour l’homme.

Bien entendu, le recul du vieillissement, la longévité, tiennent d’abord à l’évolution de la civilisation, aux progrès de la médecine, à une meilleure hygiène, à la qualité de l’alimentation. Dans l’apparence même, la forme physique, une sexagénaire d’aujourd’hui est plus jeune qu’une cinquantenaire du XIX° siècle.

Mais il y a d’autres recours, plus individuels. Cela va des crèmes jusqu’à la chirurgie plastique et toutes les techniques de pointe destinées à intervenir sur l’apparence de l’être humain, son visage, mais aussi la totalité de son corps.

Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas de vanter les progrès réalisés par ces nouvelles médecines, mais de m’interroger sur les besoins de plus en plus sophistiqués d’une catégorie des peuples appartenant aux pays riches, catégorie qui tend d’ailleurs à s’accroître de plus en plus, puisqu’elle touche également les hommes, et de plus en plus de femmes.

Au regard des pays pauvres, ces besoins expriment évidemment un luxe indécent, une obscénité si l’on considère le coût exorbitant de ces pratiques, dont le but est de transformer la physionomie et pas seulement de réparer les difformités.

Même si les Chinoises, de plus en plus nombreuses, et profitant de la « démocratisation » de ces techniques, veulent ressembler à des Européennes, en recourant à l’implantation d’un appareil nasal qui rallonge et affine le nez, et une chirurgie qui débride les yeux.

Quant aux femmes européennes et américaines à qui elles veulent ressembler, c’est là tout le paradoxe, elles se transforment elles-mêmes en… autre chose.

Car nous ne sommes plus à l’ère, désormais jugée archaïque, des laiderons qui ne veulent plus d’un nez trop long, non, ce sont toutes sortes de femmes qui recourent aux techniques les plus diverses pour transformer tout dans leur corps, pour peu qu’elles en aient les moyens.

Liposuccion, lifting partiel ou complet, et surtout cette combinaison qui se répand comme la peste, entre le raccourcissement du nez et le gonflement des lèvres.

Ce qui donne l’impression d’une fabrique de visages figés avec des yeux de poupée Barbie, sans expression, d’un nez ridiculement petit, aux narines quasi-fermées, et d’une bouche boursouflée. Bref, ces femmes sont de véritables clones de Michael Jackson qui lui, voulait peut-être ressembler à un extra-terrestre sorti de son délire de Peter Pan, ou mieux encore, à l’une de ces guenons qu’il abrite dans son zoo personnel.

Dans toute cette affaire, ce n’est pas tant la disgrâce de ces nouveaux visages fabriqués sur le même modèle qui choque, quoique la vue de ces faces figées et sans expression avec des lèvres énormes à force d’être boursouflées et un nez qui a presque perdu son ossature –que les chinoises s’empressent de récupérer-, nous saisisse de stupeur. Car l’idée que ces visages ne sont pas naturels s’impose d’elle-même.

Et quand je dis qu’ils ne sont pas naturels, je veux dire qu’ils ont perdu leur âme, c’est-à-dire ces expressions qui font la personnalité de l’individu, des ridules, un pli sur le front, un rire franc et naturel qui montre toutes les dents –oui, car il faut savoir que le gonflement des lèvres donne lieu à un rictus en guise de sourire-, en bref, ces visages ont perdu leur humanité.

Voilà ce qui choque au fond. Ces visages ne permettent plus que l’on exerce cette faculté banale de lire sur un visage, une émotion, un état d’âme, de percevoir la sympathie ou l’antipathie qu’ils nous inspirent. Ce ne sont plus des visages humains, mais des masques.

Dans ses Mythologies, Roland Barthes disait à propos du visage de Gretta Garbo : « Même dans l’extrême beauté, ce visage n’est pas dessiné, mais plutôt sculpté dans le lisse et le friable, c’est-à-dire à la fois parfait et éphémère, rejoint la face farineuse de Charlot, ses yeux de végétal sombre, son visage de totem ».

Le désir d’adéquation avec, non pas la beauté parfaite, mais une idée de la beauté, a fini par déshumaniser, par la pose d’un masque qui a gommé –à quelques exceptions près, ne soyons pas méchante-, la vraie beauté, c’est-à-dire ce qui fait la personnalité de l’individu, sa singularité, bref, ce charme particulier qui ne tient pas à la régularité des traits, mais à une harmonie générale.

Je me demande si la belle Cléopâtre aurait fait raccourcir son nez. Pourtant, ni César ni Marc-Antoine n’avaient besoin de cet artifice pour succomber à son charme.

Quant à Napoléon, il aurait peut-être recouru à cette technique barbare qui permet de rallonger les jambes. Mais lui non plus n’avait pas besoin d’être plus grand pour un être un grand homme.

 

Leïla Babès le 22/06/2005


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19 janvier 2008

La légende des sept dormants, 2

La légende des sept dormants, 2

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Dans la continuité de la chronique consacrée à la sourate XVIII, la sourate dela Caverne, al-Kahf, où il est question des 7 dormants, ces jeunes chrétiens d’Ephèse que Dieu a plongés dans un sommeil mystique après qu’ils eurent été emmurés dans une caverne par leurs persécuteurs païens, et dont le Coran fait un récit exemplaire, comme une preuve éclatante de résurrection, en contrepoint à l’aspect scripturaire, il s’agit aujourd’hui de mettre l’accent sur la traduction humaine et populaire du récit.

C’est un fait avéré que dans un grand nombre de pays du pourtour méditerranéen, et au-delà, il existe des lieux, objet de vénération, supposés accueillir les restes ou rendre simplement un hommage aux 7 dormants. Il peut s’agir de mausolées, de tombes, ou plus simplement de monticules, souvent à proximité d’une grotte plus ou moins grande.

Cette présence est attestée au Maroc, en Algérie, en Egypte, en Syrie, en Irak, en Turquie, en Europe de l’ouest aussi, en France, en Espagne, en Allemagne. Il s’agit donc de lieux de dévotion qui se ressourcent autant dans l’univers islamique que dans l’univers chrétien.

Ce qui n’est pas un fait exceptionnel en soi, lorsqu’on sait que le littoral sud de la Méditerranée abrite ici et là des sanctuaires qui ont fait l’objet de culte de la part de fidèles musulmans, juifs et chrétiens. Si ce n’est que ces rites relèvent plus du syncrétisme populaire que de croyances orthodoxes, ce qui n’est pas le cas des 7 dormants dont l’histoire prend directement sa source dans le Coran pour l’islam, et dans des textes de l’Eglise pour le christianisme.

Il arrive que le lieu fasse directement référence au récit coranique, en portant le nom de sab’a rgûd, comme en Algérie à Boghrari et à Annaba, et sans doute en d’autres endroits encore. Parfois l’onomastique fait plutôt allusion à la caverne, comme en Tunisie près de Tozeur, à ghar ahl al Kahf, littéralement la grotte des Gens de la caverne, ce qui aurait pu paraître redondant si on ne savait que le terme de ghar, synonyme de kahf, est d’un usage plus courant dans l’Arabe populaire.

On peut constater que s’il est bien question des 7 dormants, le nom ici met davantage l’accent sur la caverne. De même qu’à Boghari, où c’est l’expression 7 dormants, seb’a rgûd qui désigne un ensemble de 7 monticules, c’est une immense caverne d’où sortent des bruits étranges qui donne au lieu sa dimension émotionnelle.

Comme dans la plupart des lieux dédiés au culte des saints, le ou les tombeaux censés contenir les restes du ou des saints, peut faire défaut. Ce qui signifie que le personnage peut avoir réellement existé, comme il peut s’agir d’une légende, un récit fabriqué autour d’un personnage fictif, représenté par une source, un arbre, ou un tas de pierre.

Près de Sidi Belabès, on appelle les « 7 hommes » 7 étranges petites tombes alignées, et dont on dit qu’elles contiennent les corps de 7 frères nés d’un même ventre au même moment. A Annaba, le nom de sab’a rgûd désigne 7 petits mausolées que les Français ont nommés « les santons ».

D’après l’historien local, ces tombeaux accueillent les restes de 7 marabouts arrivés au XV° siècle de la mythique Saqya al-Hamra, et portant tous les 7, le prénom de Ali. Mais selon la légende, les 7 ne seraient que des membres de la famille, très vénérée dans cette ville, qui a fondé à Kairouan la puissante confédération des Chabbia qui a contrôlé toute la région frontalière entre le XIV° et le XVII° siècle.

Bien entendu, comme dans la plupart des rites de dévotion, la fonction thérapeutique attribuée aux saints ou aux personnages de légendes qui s’attachent à ces lieux, est importante. Comme à Amizmiz, près de Marrakech, là où se trouvent 7 tombes, alignées non loin de la source de Lalla Takerkoust, des malades, musulmans, aussi bien que juifs, viennent se faire mordiller les pieds enduits de pain par des tortues d’eau.

Autre caractéristique, et non des moindres : certains de ces lieux de vénération font l’objet de rites festifs et de pèlerinages.
C’est le cas pour le petit village Alloun en grande Kabylie, là où se trouvent les seb’a assassin, les 7 gardiens.

Pèlerinage aussi autour de 7 tombes sur la côte atlantique du sud du Maroc, où l’on vénère les Regrega, des Masmouda chrétiens et qui d’après la légende, seraient allés rendre visite au Prophète à Médine. Curieux chassé-croisé qui mêle deux récits dans un même mythe d’origine : celui des 7 dormants et celui de la visite d’une délégation de chrétiens de Najran, une localité du nord du Yemen, au Prophète, à Médine, en 631.

D’après la tradition, après qu’une vive discussion ait eu lieu entre le Prophète et les prélats de Najran au sujet du statut de Jésus, et ne trouvant pas d’accord sur cette épineuse question de dogme, le Prophète proposa une mubâhala, une ordalie, un rite d’exécration réciproque, une sorte d’appel solennel à la malédiction de Dieu, celle-ci devant s’abattre sur ceux qui ont tort ainsi que sur leurs peuples. Mais les chrétiens refusèrent l’ordalie, et cet événement se solda par un pacte qui devait servir de modèle à l’élaboration du statut des chrétiens et des juifs dans l’islam. Le Coran fait brièvement mention de cet événement fondateur, dans la sourate III, la sourate de la famille de ‘Imran, au verset 61.

Au Maroc donc, autour des Regrega, le pèlerinage circulaire des 7 tombes qui commence au début du printemps et dure 40 jours, fait penser au pèlerinage circulaire aux 7 saints de Bretagne qui relie les cathédrales des fondateurs réels ou mythiques des 7 evêchés de la province. Tout le long du parcours, on pouvait voir des chapelles et des sources dédiées aux 7 saints, avec 7 bassins dans un village et 7 fontaines dans un autre.

Mais le pèlerinage circulaire le plus célèbre reste celui dédié aux 7 saints de Marrakech. Contrairement à la coutume, dans ce cas, ce sont des personnages historiques réels, ayant vécu du XII° au XV° siècle. Le rite aurait été institué par le cheikh Al-Youssi à l’instigation de Moulay Ismaïl pour contrebalancer le prestige des 7 Regrega, patrons des Chiadma qui avaient infligé une défaite à un de ses prédécesseurs saadiens. La greffe a réussi puisque la dénomination de « 7 hommes » est devenue une autre façon de nommer Marrakech.

La circumambulation se fait du sud-est au nord dans le sens du tawaf, comme autour de la ka’ba. On visite d’abord Sidi Youssef, puis le cadi Ayyad, puis Sidi Bel Abbas Sebti, le grand patron de la ville, puis Sidi Mohamed Ben Slimane Al-Jazouli, puis Sidi Abdel-Aziz At-Tebba son disciple, puis Sidi Abdallah El-Ghezouani dit Moul-el-Ksour, disciple du précédent, et enfin Sidi Abderrahman el-Soheïli, après être passés par le quartier dela Koutoubia et devant la sainte Sida Zohra el-Kouch, dont la légende raconte qu’elle était aussi belle que savante, et qu’elle résista aux avances de Moulay Zidane.

Au croisement de deux religions, la légende des 7 dormants est la plus populaire des croyances qui revêtent une dimension œcuménique, et probablement la seule qui fasse l’objet d’un tel consensus, d’un tel accord sur les faits, les significations et le symbolisme qui la sous-tend. Sans doute la double charge sacrale qui renvoie à la catégorie de la sainteté en même temps qu’au symbolisme du chiffre sept, est-elle pour beaucoup dans l’impact de la croyance.

Et comme c’est souvent le cas dans les lieux de culte qui mêlent le savant au populaire, le scripturaire au mythique, les divergences doctrinales et la confrontation théologique importent peu. La critique du christianisme qui ponctue le récit coranique des Gens de la caverne passe au second plan. Seule compte la leçon eschatologique. Comme les 7 dormants d’Ephèse, de nombreux saints musulmans plus ou moins importants, plus ou moins réels, font l’expérience du sommeil qui prépare à la résurrection.

 

Leïla Babès le 20/09/2006

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14 janvier 2008

Le géant

Le géant de Qena

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Etrange destin que celui de Mohamed Hussein Heikal, cet égyptien de 51 ans, avec ses 2 mètres 30 de taille. Il y a quelques semaines, on apprit que le gouverneur de sa petite ville de Qena à 640 km au sud du Caire, a promis au pauvre bougre qui n’a jamais pu trouver chaussures à ses grands pieds de plus de 45 centimètres de longueur, de lui en confectionner une paire sur mesure, aux frais de l’Etat.


L’homme, habitant dans le désert, fuyant le contact des villageois dont il était devenu la risée, vit de la garde de chèvres dont il se nourrit exclusivement de leur lait.


Illettré, il avoue avoir également fui les bancs de l'école pour « échapper aux moqueries de ses camarades ».

Nous avons là un exemple éclatant d’exclusion d’un individu par son propre groupe, parce qu’il ne présente pas les caractéristiques de la « normalité », refusant de le socialiser, c’est-à-dire de l’intégrer en lui donnant une place, quelle qu’elle soit.


Etonnante est cette façon de repousser un être humain hors de la culture, vers la nature, et une nature qui plus est, représentée par la double stérilité du désert et de l’intellect de l’homme, un état sauvage où la nourriture n’est pas transformée par l’homme par le moyen de la cuisson, mais directement puisée dans les ressources qu’offrent les animaux. Etonnante, disais-je, lorsqu’on sait que les sociétés traditionnelles, exorcisent leurs vieilles peurs en intégrant les êtres différents comme les handicapés, les nains, les difformes, et même les fous.


La différence, la singularité, la marginalité, la déviance, la transgression des normes sociales, tout ce qui est hors-norme, peut être intégré comme moyen de régulation de la société. Le handicap physique ou mental peut même se trouver investi d’une charge sacrale, et redouté en raison de pouvoirs réels ou supposés tels dont il serait porteur. Assignés à des rangs subalternes, craints et paradoxalement rejetés, les êtres différents sont néanmoins socialisés, et assignés à des fonctions particulières. D’autres, parce qu’ils exercent des métiers qui les mettent en contact avec le métal et le feu, comme les forgerons, ou le sang comme les bouchers, d’autant plus redoutables qu’ils jouent souvent le rôle de sacrificateurs, suscitent les mêmes craintes tout en occupant des positions qui les mettent au bas de l’échelle sociale.


Mohamed Hussein Heikal présente une image pour le moins décalée et ambivalente : d’une part la pureté du sauvage resté à l’état d’innocence, d’autre part, la peur universelle que suscite la figure du géant, une puissance chtonienne représentée dans toute sa démesure. Par la force brutale et invincible qu’on lui attribue, le géant ne peut être que rejeté du côté de l’état sauvage, le lieu du chaos, principe originel d'où sont issus les dieux et toutes les choses de la terre, et duquel la civilisation, fondée sur l’ordre, doit se démarquer. Le mythe grec qui sépare la dimension apollinienne de la dimension dionysiaque, et dont Nietzsche en a fait une catégorie universelle, montre bien dans ce cas l’opposition entre les deux dieux, entre l’harmonie de l’ordre que représente Apollon, et la sauvagerie de la démesure représentée par les cultes voués à Dionysos, comme les thiases des ménades, ces rites que des femmes échevelées accomplissaient en pleine nature, ivres de vin et de danse. L’hybris grec, c’est cette démesure de l’homme qui le porte à vouloir rivaliser avec les dieux.

Impossible d’éviter ce parallèle amusant et tragique à la fois entre cet homme de nature, Mohamed Hussein Heikal, et son compatriote et presque homonyme, Mohammed Hassanein Heikal, l’homme de culture, le célèbre journaliste qui a dirigé longtemps le non moins célèbre quotidien, Al-Ahram. Le géant de la nature, et le géant de la culture.

« J'aime le désert, a déclaré Mohamed Hussein Heikal. J'aime être seul aussi. Quand j'étais jeune, dans mon village, tout le monde se moquait de moi à cause de ma taille. Alors, un jour je suis parti dans le désert pour être tranquille. Et c'est parce que j'ai quitté très tôt mon village que je n'ai jamais pu aller à l'école. Mais quand j'aurai mes chaussures, je vais retourner en classe car je veux enfin apprendre à lire et à écrire. »

Au-delà de sa portée dérisoire et condescendante, le geste de reconnaissance émanant du lieu même du pouvoir, de commander des chaussures sur mesure pour le géant, constitue un acte de socialisation tardive, un sursaut civilisateur, un rituel de passage pour l’homme, de la nature vers la culture.

Et qui sait, peut-être la civilisation profitera t-elle ainsi de l’état d’innocence du géant devenu le « bon sauvage », pour porter un regard plus lucide sur sa propre barbarie.

Espérons enfin que le grand homme trouvera une femme à sa mesure, lui qui disait que les femmes, effrayées par sa taille, croyaient que tous ses membres étaient démesurés.»

 

Leïla Babès le 22/09/2004


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13 janvier 2008

Braderie

Braderie

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La fameuse braderie de Lille qui se tient chaque année le premier week-end de septembre, constitue une curiosité exceptionnelle dans l’Europe moderne, industrialisée et individualiste, par l’intensité des échanges sociaux qu’elle engage.

Le plus grand marché aux puces d’Europe accueille deux à trois millions de visiteurs et des milliers de bradeurs en tous genres : brocanteurs, camelots africains, péruviens ou indo-pakistanais, marchands de merguez, hamburgers et autres kebabs, et bien sûr la spécialité gastronomique de la braderie : les moules frites, servis par tous les restaurants de Lille qui se livrent à une compétition en entassant des montagnes de coquilles vides devant leur façade.

La braderie de Lille est une tradition médiévale instituée par des nobles qui avaient autorisé leurs valets de chambre à vendre les effets qui s’entassent dans leurs greniers, bibelots et autres vieilleries.

Peu à peu, cette foire annuelle à vocation européenne va se transformer en un gigantesque marché ou n’importe qui peut vendre n’importe quoi.

Dès le XII° siècle, elle devint le rendez-vous annuel des drapiers venus de toute l'Europe du Nord-Ouest, attirés par la situation stratégique de Lille, véritable carrefour entre l'Europe du Nord et celle du Sud.

Dans les siècles passés, des chroniqueurs déploraient de manière récurrente, le fait que la braderie ait perdu son cachet pittoresque et ses racines festives et populaires pour devenir un marché dominé par l’intérêt mercantile et le profit. De fait, ce vaste rassemblement de populations est un véritable baromètre du climat social, politique et culturel de la société dans son évolution.

Ce n’est pas par hasard si la braderie de Lille a connu un regain d’intérêt dans les années soixante-dix, à l’époque de la contre-culture. La tendance était en effet à la contestation de l’ordre établi, de la loi du profit capitaliste et de la société de consommation. Ces jeunes, fascinés par les thèmes écologistes et l’utopie new-âge, redécouvrent le plaisir du retour à la terre et tentent pour certains de reconstituer des communautés fraternelles fondées sur la production autonome et l’élevage des chèvres. On est à l’époque de Woodstock et de la mode baba-cool, nourrie par les vieilles frusques qu’on sort des greniers. La braderie de Lille avec sa brocante et son effervescence festive devient un lieu privilégié pour ces adeptes du troc, de l’économie auto-suffisante et de l’humanisme cosmopolite.

Au moyen âge, les baraques -les stands, dirions-nous aujourd’hui-, étaient installées dans le centre-ville, sur la fameuse Grand'Place. Dans l’axe qui mène vers le nord, dans cette artère qu’on appelle Grande-Chaussée, se trouvaient les premiers « bradeurs ». Et dans cette rue, un boucher eut l’idée lors de la grande foire de 1446, d'installer une rôtisserie sur le trottoir. Or, rôtir se dit « braaden » en flamand, d’où le mot brader qui veut dire rôtir, tenir boutique dans la rue à l'occasion de la foire, débarrasser, gaspiller. Par la suite, la langue picarde donnera au mot une signification supplémentaire, celle de vendre à prix bas des objets collectés dans les greniers ou dans les caves.

Dans cette acception primitive, le mot braderie n’est pas sans rappeler le potlatch, dont l’anthropologue français Marcel Mauss, a fait un concept central dans son Essai sur le don. Le terme, utilisé par des tribus de la côte du Pacifique en Amérique du Nord, constitue un ensemble de fêtes et de rites au cours desquels des clans se défient et rivalisent en dons et même en destruction de richesses. Bien sûr, il serait exagéré de dire que la braderie de Lille est une opération de potlatch, au sens de prestation totale, et en particulier dans sa dimension agonistique comme le précise Mauss, c’est-à-dire ce phénomène de rivalité radicale dans le don de nourriture et de richesses.

Pourtant, si l’on fait abstraction des marchands professionnels qui occupent des kilomètres d’étals pour faire des profits, la véritable braderie s’apparente plus à du don qu’à un rapport marchand. Le but des lillois n’est pas le gain d’argent, mais l’échange et la convivialité. Le marchandage de la brocante ne repose pas sur une logique de marché, mais s’apparente à un jeu social de don et de contre-don. La parole, par les discussions qui s’engagent entre les deux parties, les échanges de sourires, la convivialité qui s’établit entre des personnes qui ne se connaissent pas, les odeurs invraisemblables de viandes diverses qui rôtissent de toutes part, les indigènes qui flânent dans les rues jusqu’à une heure avancée de la nuit, et les vendeurs étrangers à la ville qui campent sur les trottoirs, tout dans la braderie rappelle la foire médiévale avec sa grivoiserie, ses marchands de bric à brac qui aboient, plus par goût de la fête que par intérêt.

Dans ce rituel annuel qui fait plus penser à un pèlerinage qu’à un marché, se réinjectent, le temps d’un week-end, des prestations sociales de nature communautaire, dans une société marquée par les liens impersonnels, l’individualisme et la rationalisation scientifique et technique. Les rapports deviennent plus personnels, les barrières sociales tombent, et la fête populaire bat son plein. La braderie est le lieu où l’on flâne, troque, achète et vend à bas prix, et comme pour le potlatch, le lieu où l’on se rassasie.

Tout se passe comme si cet univers épisodique où les riches ne sont plus des riches, où les pauvres ne sont que des bradeurs parmi d’autres, où l’apparence devient secondaire, où seule comptent la fête, la flânerie et les agapes, était une re-création d’humanité, un rituel de régulation dans ce désenchantement du monde, caractéristique de notre époque.

 

Leïla Babès le 15/09/2004


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Coup de boule

Coup de boule

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Comment, en ces lendemains de finale de coupe du monde, ne pas revenir sur ce moment, lorsque, autour de soi, ou qu’on se trouve, a fortiori en Algérie, si proche par la distance ou le poids de l’histoire avec les deux compétiteurs, de simples citoyens, spectateurs malgré eux, se transforment en quelques heures par un climat d’engouement général, en supporters de l’une ou l’autre équipe ?

Quel que soit le rapport d’extériorité qu’on puisse avoir, ou même, dans la proximité avec l’un ou l’autre des pays, et quoiqu’on ait un minimum de recul et de sportivité, on finit par céder, par jeu, amusement, ou par goût pour les logiques de rivalité, à la tendance générale à l’identification. D’autres, et ils sont nombreux, supportent par substitution en quelque sorte, par antipathie pour l’équipe adverse, ou plus précisément pour le pays adverse, par nationalisme inversé en somme, en transférant sur celui-ci toutes les frustrations.

Jubilatoire, cathartique, mimétique, le sport le plus populaire de la planète est ainsi. Devenu d’autant plus populaire que nombre de ses héros est issu des pays pauvres ou des milieux de l’immigration.

Dans ce moment de paroxysme né d’une finale d’un jeu mondial de compétition, et où le plaisir est d’autant plus exacerbé qu’il ne porte pas tant sur le dénouement lui-même que sur une attente, c’est un suspense hitchcockien, qui se vit en direct sur l’échelle planétaire, par des millions de spectateurs qui déplacent simultanément leurs tensions individuelles et collectives vers un jeu.

Bien sûr, impossible de ne pas avoir à l’esprit les dessous du monde du football, l’indécence des salaires astronomiques des joueurs, les pratiques douteuses des grands clubs, les scandales financiers, et par-dessus tout, la corruption et le non-respect des règles de la compétition, et puis les dysfonctionnements observés dans cette coupe 2006 : les erreurs d’arbitrage, les rumeurs colportées par des journalistes sportifs capables de démolir un joueur et l’espace d’un match emporté, en faire de nouveau une idole.

Plus qu’un autre, c’est Zidane qui a fait les frais de ce jeu cynique. Les mêmes qui se demandaient s’il fallait le faire jouer, clamaient, au lendemain du match contre l’équipe du Brésil que cet homme-là ne devait pas prendre sa retraite. Il était dit que Zidane, encore lui, ne devait pas finir sa carrière de manière banale.

Le coup de tête, tant attendu, a bien eu lieu, mais au lieu du filet, il est allé atterrir sur la poitrine de son adversaire italien.

Un seul mot résume le sentiment général à la vue de la scène : stupéfaction. Zidane, le gentil, le modeste, l’homme le plus cool du monde, a enfreint les règles les plus élémentaires de la courtoisie sportive de la manière la plus violente, en terrassant d’un coup de boule l’infâme Materrazzi.

On s’accordera à dire que dans cette transgression, ce geste absurde qui annule par là-même, tout ce qui fait l’éthique du sport, il y avait l’humaine fragilité d’un homme poussé à bout par l’horrible et insoutenable insulte raciste.

Rien ne saurait réparer cet acte irréparable du modèle défiant les valeurs qu’il est censé représenter. Mais que dire alors d’un sport où l’acte de défiguration raciste semble si courant, si banal et si impuni ?

La compétition n’a valeur d’exemple que si elle respecte les règles éthiques les plus élémentaires.

Assurément, le geste rédhibitoire de Zidane est un coup de boule dans la fourmilière nauséabonde d’un racisme qui ronge le football de haut niveau comme le ver ronge le fruit.

Voilà donc un football dont les règles communes sont bafouées de la manière la plus banale parce que leur acceptation implique celle des valeurs universelles de respect et de fraternité entre les peuples et que le sport, quel qu’il soit, a fait siennes.

Ce football là, qu’on a vu dans le match France-Brésil, on veut y croire. Un football où la guerre des nerfs qui a eu raison de Zidane, doit être adossée à une éthique rigoureuse.

Cette éthique de responsabilité, ce ne sont pas seulement les joueurs qui doivent l’observer, mais l’ensemble des milieux du football, car le jeu le plus populaire du monde est devenu un rite d’identification sociale pour les plus jeunes.

Le paradoxe du football est d’être à la fois porté par cet idéal de combat courtois et propice à tous les débordements des sociabilités primitives pour qui la frontière entre le jeu et l’affrontement réel n’est qu’une vue de l’esprit. Or il n’est plus possible de faire participer les spectateurs au jeu, comme dans les sociétés primitives où toutes les activités étaient communes aux membres du groupe.

Les batailles rangées entre supporters, les hooligans, ou encore les jeunes spectateurs prenant d’assaut le terrain du match amical France-Algérie, interrompant la rencontre, et abattant ainsi la séparation entre spectateurs et joueurs, tout ceci nous rappelle à quel point le football s’est trouvé investi d’une fonction d’éducation, d’autant plus difficile que les mécanismes de régulation de la violence ne sont pas toujours maîtrisés.

Ce qui manque, c’est peut-être un peu de dérision. Ce qu’il faut, c’est un bouffon, un fou du roi, ou plutôt un fou du football, tel le fou représenté par la 22° lame du tarot, qui est aussi le joker, capable de remplacer n’importe quelle autre carte du jeu, pour rappeler que le jeu n’est qu’un jeu, et qu’il ne doit pas se transformer en psychodrame.

 

Leïla Babès le 12/07/2006


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07 janvier 2008

Rêveries lilloises

 

Rêveries lilloises

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Le mauvais temps qui a sévi jusqu’au début de ce mois de juin dans le Nord de la France, apportant son lot de pluie et de froid, a frappé comme un rappel à l’ordre. C’est un peu comme si Dame nature, dans sa répartition climatique, nous faisait comprendre à nous autres familiers de la grisaille, déshérités du ciel, que les quelques jours ensoleillés qui embellissent notre existence de temps à autre ne sont qu’un éphémère cadeau, et que nous sommes toujours, quoiqu’il se passe, du mauvais côté de la frontière qui sépare l’Europe du sud de celle du Nord.

Je décidai donc d’aller flâner dans le grand marché de Lille, histoire d’oublier pour une heure ou deux la dépression du ciel qui commençait à déteindre sérieusement sur mon moral, bravant courageusement l’impitoyable pluie battante.

Outre la célèbre braderie que j’ai évoquée lors de l’une ou l’autre de mes chroniques, la capitale du Nord se glorifie de son fameux marché de Wazemmes, le plus grand de la région, situé au cœur d’un ancien quartier ouvrier. 

Les usines de textile comme les brasseries, ayant cessé leurs activités, le quartier est devenu « très tendance », attirant toutes sortes de bobos -les bourgeois bohêmes-, remplaçant peu à peu les vieilles familles d’immigrés algériens, refoulés vers les cités du sud de la ville.

Trois fois par semaine, Wazemmes vit au rythme de ce marché cosmopolite, avec ses marchands de légumes et de fruits, de viande halal, de fleurs, de vêtements, de tissus, de produits du terroir et de produits du monde, de bazar, d’animaux, de tout et de n’importe quoi. Les amateurs de harira comme moi peuvent même acheter de la vraie, toute chaude, et toutes sortes de pain fait maison, ou siroter un thé à la menthe.

Mélange entre le marché pittoresque du Nord, Chinatown, le souk et le bazar, Wazemmes attire toutes sortes de gens, de la région, de Belgique et même d’Angleterre. On y entend parler français, arabe, shelh, kabyle, turc, kurde, urdu, wolof, chinois, anglais, flamand, serbo-croate et roumain.

A côté des marchands de légumes, de pittoresques vieux Algériens, plus nordistes que les nordistes, mais peu à peu remplacés par des marocains plus jeunes, il y a les boulangers tunisiens, les épiciers mozabites, les traiteurs chinois, les marchands de tissu indous, et les gitans, spécialistes des bonnes affaires, de vêtements dégriffés surtout.

Et puis comme partout dans le monde, la ville est à présent inondée par le textile chinois. La camelote chinoise, attractive par un excellent rapport qualité/prix et son imitation fashion, s’étale partout.

A l’approche des vacances estivales, des Algériennes, toutes voiles dehors, essaient de se frayer un chemin avec leurs poussettes, dans une foule déjà encombrée de monde et de chariots de provisions. Elles viennent dépenser le pécule sauvé des places d’avion achetées à Air-Algérie à 500 euros la place, 30000 euros pour une famille de 6 personnes. Lorsqu’elles ont eu la chance de trouver des places. Car l’inénarrable compagnie monopolistique, la plus chère au monde, se permet le luxe de ne pas satisfaire à la demande. Les moins chanceux qui ne vont pas à Alger, la ville des rois, n’ont plus qu’à prendre des chemins de traverse invraisemblables, via Bruxelles-Tabarka, et de là, rejoindre Constantine, Annaba ou Biskra, en voiture ou en train. Les Algériens de France amateurs de foot pourront toujours se consoler en suivant la coupe du monde dont leurs frères du bled vont être privés cette année. C’est ainsi, ils ne valent pas quelques barils de pétrole.

Espérons que les malheureuses maghrébines qui croient faire plaisir à leurs parentes du bled en leur achetant des chaussures chinoises à 10 euros, ne vont pas trouver les mêmes en dinars ou en dirhams.

On trouve aussi made in China, ces ensembles tunique-pantalon-foulard, destinés à remplacer le voile des élégantes. De quoi faire retourner Mao Tsé Toung dans sa tombe. Craignant que le kaftan de confection à 80 euros que me proposait ce Marocain ne vienne du pays de Confucius et non du pays d’Ibn Battuta, je renonçai à négocier le prix.

Un grand gaillard encore jeune, mendie en répétant inlassablement des incantations en arabe, peinant à susciter quelque compassion. Les femmes ne s’y trompent pas. Le bougre n’est guère convaincant dans son rôle de composition.

A Wazemmes, l’ethnic business se décline aussi en islamic business. Les étals abondent de cette littérature bon marché soi-disant religieuse, regorgeant d’opuscules sur le voile, l’éthique de la bonne musulmane, les menstrues, les prêches du télé-coraniste sud-africain Ahmed Deedat, ou ceux de l’égyptien kishk. On y trouve aussi des parfums, des bâtonnets d’encens, des foulards, des chapelets et toutes sortes de résines. Le marchand, complaisant, vous explique comment faire du bkhour, brûler des morceaux de résine pour faire des sortilèges.

La religion se mêle à la magie. Islamic ou pas, business is business. C’est ainsi que selon une conception convenue, on nous présente l’éthique économique de l’islam. Dès lors qu’il ne s’agit pas de produits prohibés, le profit réalisé par le commerce, est considéré comme licite.

Dommage que cette éthique du profit n’ait pas dépassé l’esprit de bazar pour s’investir dans la production et la créativité. L’économie soit-disant islamique s’apparente plus à une éthique de maquignon, un mercantilisme de souk, qu’à l’esprit capitaliste. Tant d’énergie gaspillée dans l’achat et la revente de produits inventés et fabriqués par d’autres, les puissances occidentales, et sud-asiatiques à présent. C’est Marx qui disait que la grosseur du portefeuille ne faisait pas l’appartenance de classe. L’accroissement de la richesse n’est pas synonyme d’entreprise, de ce que Weber appelait l’esprit du capitalisme, cette faculté de libérer les forces économiques par le travail et qu’il imputait à l’éthique protestante. Faut-il en conclure que c’est l’éthique islamique qui freine la libération de ces forces ? Rien n’est moins sûr. Ce qui manque, c’est tout simplement le goût du travail, l’esprit d’entreprise et la rationalité qui font la vraie bourgeoisie. Encore faut-il que les conditions politiques soient réunies, qu’il n’y ait pas de corruption généralisée, des passe-droits, des monopoles occultes, une démocratie tuée dans l’œuf, des journalistes empêchés d’exercer leur métier, et des Etats dépecés par des élites politiques qui agissent comme si le pays était un héritage personnel.

Dieu merci, le soleil appartient à tout le monde.

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Leïla Babès le 07/06/2006

 

 


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L'oeil, le don et la relation sociale

 

L’œil, le don, et la relation sociale

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Le regard de l'autre et la perception que nous en avons jouent un rôle déterminant dans nos comportements quotidiens. La question qui formulée ainsi semble d’une extrême banalité, tant il fait écho au sens commun le plus élémentaire, a été au centre des grandes interrogations qui ont présidé aux fondations même des sciences humaines. Comment les sociétés fonctionnent-elles, sur quoi se fonde la relation sociale, quels sont les mécanismes qui expliquent le lien social ? Sociologues et anthropologues, notamment français comme E.Durkheim et M.Mauss, de manière radicalement différente, mais aussi allemands, comme M.Weber G.Simmel, ont élaboré des théories sur ce fait universel, au-delà des particularismes qui s’expriment dans les croyances, représentations et pratiques des différentes cultures.

Mais voilà que la recherche scientifique vient apporter un éclairage biologique sur ce phénomène, par l’étude du cerveau, grâce à un rapport publié dans la revue Science le 27 juillet, par deux chercheurs allemands, Manfred Milinski et Bettina Rockenbach, qui identifient très précisément ce qu’on pourrait appeler le siège du regard social.

Il s’agit du sillon temporal supérieur, dont l'imagerie cérébrale montre qu’il reconnaît en quelque sorte le regard de l’autre dans une situation de communication sociale. Bien plus, les images montrent que cette zone du cerveau réagit par la seule présence des yeux, même lorsque le reste du visage est caché.

En fait, la contribution de ces chercheurs va bien au-delà, puisqu’elle révèle que la personne qui se sait observée est amenée à se montrer plus altruiste. Extraordinaire découverte qui apporte une touche biologique à l’une des théories sociologiques les plus fascinantes : la théorie du don de Marcel Mauss.

Les auteurs de cette étude sont même allés jusqu’à expérimenter l’activité du cerveau dans un jeu relationnel qui rappelle ce célèbre passage d’Edgar Poe sur la supériorité intellectuelle du joueur de dames sur le joueur de l’échec.

Je ne résiste pas au plaisir de citer ce passage célèbre où le poète américain écrit, dans l’introduction de son « Double assassinat dans la rue Morgue », paru en 1841, et traduit en français entre autres par Baudelaire, après avoir décrit le jeu d’échecs comme un jeu futile qui n’exige que de l’attention, jeu dont la complexité est considérée à tort comme de la profondeur :

« Supposons un jeu de dames où la totalité des pièces soit réduite à quatre dames, et où naturellement il n'y ait pas lieu de s'attendre à des étourderies. Il est évident qu'ici la victoire ne peut être décidée,  - les deux parties étant absolument égales - que par une tactique habile, résultats de quelque puissant effort de l'intellect. Privé de ressources ordinaires, l'analyste entre dans l'esprit de son adversaire, s'identifie avec lui, et souvent découvre d'un seul coup d'oeil l'unique moyen - un moyen quelquefois absurdement simple - de l'attirer dans une faute ou de le précipiter dans un faux calcul ».

Il en est de même dans cet autre jeu de la vie qu’est le jeu social. Comment être sûr que l’observé, se sachant observé, ne joue pas les altruistes, juste pour se mettre en valeur ? Et si l’observé, se sachant observé, ne faisait que donner le change en cachant qu’il sait qu’il est observé ? Mais qu’importe, finissent par conclure les auteurs, puisque le résultat escompté, à savoir l’altruisme et le désintéressement, est le même ?

En effet, qu’importe. Dans sa théorie du don, Mauss avait déjà à sa manière, répondu à ce type d’objections en affirmant qu’il n’y a pas d’altruisme en l’absence de la relation sociale, que le don, qui présuppose deux parties, est au fondement de celle-ci. En reformulant les choses dans les termes de cette étude, on dira que le regard n’est que la manifestation physique de l’autre, de celui qui reçoit et qui est lui-même un autre donateur. Car l’observateur est aussi par ailleurs un observé, de la même manière que l’observé peut être à son tour un observateur.

La relation sociale entre observateur et observé, donateur et récipiendaire, engage en fait une triple obligation : celle de donner, de recevoir et de rendre, dans le cadre de ce que Mauss appelle la prestation totale, car le don ne se réduit pas à un troc de nature économique ni même au don d’un bien matériel, il inclut toutes sortes d’échanges comme les politesses, la fête, les femmes, et parfois des groupes entiers.

Il en est ainsi du potlatch, mot chinook qui signifie donner, pour désigner une cérémonie pratiquée par des peuples autochtones d’Amérique du Nord-Ouest, durant laquelle des groupes échangent les richesses dans une sorte d’affrontement des chefs, qui peut aller jusqu’à la destruction pure et simple des biens.

Qu’importe dans ce cas l’intérêt économique, le calcul de l’observé qui se sait observé, puisque c’est cela même qui constitue le principe du don ? N’est-ce pas ce à quoi les familles dans nos sociétés du Maghreb, et au-delà, se livrent, dans les fêtes somptueuses qu’elles organisent à l’occasion d’un mariage ? Toutes ces agapes, ces orgies de fleurs, de pâtisseries, de cadeaux échangés, d’obligations de donner et de rendre, ne sont qu’une forme de potlatch destiné à entretenir une forme de relation sociale fondée sur le don ostentatoire, la rivalité et le mimétisme.

Etre le premier, le plus beau, le plus chanceux, le plus fort et le plus riche, voilà ce que l’on cherche, disait M.Mauss.

Mais comme tout phénomène social, le regard de l’autre est ambivalent. De même qu’il pousse à consommer, à montrer, il peut aussi pousser à cacher, à tromper. Tel le mauvais œil, cette déclinaison négative de la relation qui instaure la peur et la défiance. Le mauvais œil est en quelque sorte le pendant néfaste, par opposition au faste du don qui se montre. Il est comme un trompe-l’œil qui oblige à soustraire au regard les biens matériels et symboliques personnels.

Et comme il annule le don, c’est toute la relation qui s’en trouve anéantie.

 

Leïla Babès, le 01-08-2007

 

 


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