07 janvier 2008
La force d'un mythe
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Al-Watan, Edition du 17 octobre 2004
> Idees-debat |
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En repensant à la polémique qui éclata l’été dernier dans la presse algérienne autour de ce qu’on a appelé sur un ton dramatique l’évangélisation de la Kabylie, le souvenir qu’une guerre de religions était en train de se préparer me revient en mémoire. |
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C’est en tout cas l’impression que
donne toute cette affaire. D’abord, le rappel de quelques faits : ce sont
des universitaires algériens qui ont donné le ton par voie de presse,
s’inquiétant d’une avancée de l’évangélisation en Kabylie, avançant même le
chiffre de 15 églises à Tizi Ouzou. Pour contrecarrer ces mouvements qui seraient
spectaculaires, 10 000 Coran traduits en tamazight auraient été distribués à la
population. D’autres voix, notamment kabyles, rétorqueront que s’il est vrai
qu’il existe une résurgence de conversions dans cette région du pays,
l’institutionnalisation de ces églises n’est pas avérée et la pratique reste
clandestine. Quant au gouvernement, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a
observé une grande discrétion sur cette affaire, mis à part les déclarations
contradictoires du ministre des Affaires religieuses qui, après avoir dénoncé
le prosélytisme chrétien et mis en garde contre le « risque d’effusion de
sang », se rétracta quelques semaines plus tard, au début du mois de
juillet, en déclarant que « l’évangélisation n’est pas un danger »,
estimant que « chacun est libre de se convertir à la religion qu’il estime
bonne pour lui. Nous ne sommes pas, a t-il dit, contre la liberté de
culte », et de rappeler le fameux verset « Point de contrainte en
matière de religion. » Voilà bien un revirement spectaculaire de la part
d’un ministre du culte - dont on peut se demander s’il ne va pas devenir le
ministre des cultes -, n’hésitant pas à convoquer les textes sacrés de
l’Islam, pour prêcher la liberté de conscience, en d’autres termes, le droit
pour un musulman de choisir une autre confession, ce que l’Islam rejette
formellement, considérant toute sortie de la religion comme un acte
d’apostasie, lui réservant le châtiment le plus grave : la peine de mort.
Si l’Algérie n’applique pas cette sanction extrême, elle n’en reste pas moins
un pays respectueux de l’ensemble des normes islamiques et cette déclaration du
ministre des Affaires religieuses a de quoi surprendre. Si effectivement
M. Ghlamallah pense sincèrement ce qu’il dit, à savoir que les Algériens
ont le droit de changer de religion et que cette liberté ne fait pas d’eux des
apostats, et si cette déclaration était l’expression d’une vraie volonté
politique, ce qui serait un acte révolutionnaire, alors l’Algérie serait le
premier pays musulman à s’engager dans une réforme qui préparerait les bases
d’un Etat de droit. Mais c’est là une hypothèse bien improbable. Ce qui frappe
ensuite, au-delà de la question de savoir quel est l’impact réel de ce
mouvement d’évangélisation, c’est la réactivation du vieux mythe kabyle, cette
fiction inventée par des ethnologues français vers 1840, selon laquelle
l’Algérie est peuplée par deux races distinctes, la race kabyle et la race
arabe. A partir de ce postulat de base, le mythe consistera à attribuer à l’une
et à l’autre des qualités propres. Contrairement à l’Arabe, le Kabyle est
assimilé à une sorte de « bon sauvage », un lointain cousin, proche
du Français par son physique, son manque d’attachement à l’Islam et ses
origines romaines, peut-être même chrétiennes. On peut aisément imaginer les
traits attribués à l’Arabe, totalement opposé à ce modèle de l’excellence
kabyle. Bien entendu, suivant les inventeurs du mythe, la Kabylie fera l’objet d’une
politique spécifique d’assimilation. Nous connaissons le reste :
l’implantation en Kabylie de la société des Pères Blancs, dont le moins qu’on
puisse en dire est que leur mission de christianisation a été insignifiante.
Une fois de plus, c’est autour de la
Kabylie que s’est cristallisée la crise identitaire qui
secoue une Algérie qui a du mal à gérer la richesse de ses composantes humaines
et culturelles, depuis qu’elle a institué en idéologie d’Etat les valeurs de
l’arabité et de l’islamité qui l’obligent à prendre des dispositions qui ne
correspondent pas aux aspirations d’une partie de la société. A y regarder de
plus près, le problème va bien au-delà du mythe qui fait ressurgir les vieilles
suspicions autour du complot franco-kabyle. L’histoire même de la Kabylie depuis le XIIe,
période d’arabisation des peuples berbères, jusqu’à la conquête française, est
une longue succession d’implantations de missionnaires venus du Maroc,
eux-mêmes d’origine berbère, pour islamiser ou réislamiser cette farouche
contrée. C’est du moins ce qui ressort des récits recueillis par les officiers
des affaires indigènes de la bouche même des Kabyles, durant les premières
décennies de la conquête française. On est frappé par la force de ce mythe
récurrent de la Kabylie ,
terre d’accueil de prédicateurs obsédés par un peuple supposé insuffisamment ou
mal islamisé. Le plus cocasse dans cette affaire est le nombre de familles
kabyles qui se réclament de la descendance de ces fameux
« marabouts » et qui semble dépasser de loin ce qu’on a pu observer
dans d’autres régions. Et voilà qu’aujourd’hui encore, on envoie des milliers
de Coran à ces Kabyles, décidément peu séduits par l’Islam, ou peut-être plus
simplement par les religions officielles. Allons plus loin. Bien avant le mythe
kabyle et les marabouts, Augustin le Berbère avait eu à lutter contre ce peuple
récalcitrant qui préférait l’hérésie donatiste à l’Eglise officielle de Rome,
exactement comme il a apostasié douze fois durant la période musulmane, si l’on
en croit Ibn Khaldoun, épousant les doctrines minoritaires comme le chiisme ou
le kharijisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si deux parmi les trois
groupes qui pratiquent encore aujourd’hui le kharijisme se trouvent au Maghreb,
dans le Mzab algérien et à Djerba en Tunisie. L’Algérie, terre d’hérésies,
encore marquée par l’atavisme d’un peuple fier et rebelle aux faits de
totalisation, d’uniformisation idéologique, de soumission aux schémas
unificateurs de pouvoirs centraux autocratiques et peu respectueux de l’élan
vital de liberté de ses citoyens, finira-t-elle par accepter que l’essentiel
n’est pas dans la recherche vaine d’une identité ethnico-religieuse, mais dans
un ensemble de valeurs citoyennes auxquelles l’ensemble des Algériens, quelle
que soit leur confession, c’est-à-dire leur opinion, se reconnaîtrait ? Ce
serait assurément le seul moyen de sortir de ce pathos qui ressemble fort à une
guerre de religions.

