My name is Khan


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Les extrémistes indous font de nouveau parler d’eux. Cette fois, ils s’en sont pris au célèbre acteur Sharukh Khan. L’homme, âgé de 44 ans n’est pas n’importe qui, il est la plus grande star de Bollywood, -à juste titre d’ailleurs, compte tenu de son immense talent et de sa popularité qui dépasse largement le cadre de son pays-, et suprême paradoxe, il appartient à la minorité musulmane qui représente près de 15% de la population, moins que la ville de Bombay, la capitale économique, et aussi la capitale de l’industrie cinématographique, où l’acteur réside.

Il y a d’abord la sortie il y a quelques jours du dernier film de SRK, My name is Khan qui a été la cible des attaques du parti nationaliste indou, le Shiv Sena. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans cette même chronique, les faits d’armes de ce mouvement, notamment en 2006, lorsqu’il avait menacé de tondre les cheveux des femmes qui fêteraient la Saint-Valentin. Fondé à Bombay dans les années 1960 pour lutter contre l'immigration des Indiens du sud, ce mouvement xénophobe dont le chef vient de déclarer que les musulmans se répandent comme un cancer, s’est rapproché dans les années 1980 du parti nationaliste indou, le Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien). Le Shiv Sena tire son nom de Shivaji, un roi indou du Maharashtra (la région dont Bombay est la capitale) qui avait combattu au XVIIe siècle les empereurs musulmans moghols. Il est d’ailleurs le responsable principal des attentats commis contre les musulmans, et notamment de l’attaque en 1992 de la mosquée de Babri Masjid, édifiée au XVIe siècle par le premier empereur Moghol, sur un site qui aurait été selon une croyance indoue, le lieu de naissance du dieu Ram.

Dès avant la sortie du film, plusieurs cinémas de la ville ont fait l’objet d’actes de vandalisme, les photos de l’acteur ont été brûlées ou barrés au feutre noir, et finalement, le film a été déprogrammé de la plupart des salles de Bombay La police aurait arrêté 1600 cents militants du Shiv Sena .

Assez curieusement, ce n’est pas le contenu du fim qui est directement visé par les extrémistes indous, mais Shahrukh Khan lui-même. En tant que propriétaire de l’unes des équipes de cricket de Calcutta, l’acteur avait exprimé son regret que l’équipe pakistanaise n’ait pas été invitée par la ligue indienne de cricket lors du grand tournoi, pourtant ouvert aux étrangers. Réponse du leader du Shi Sena, Bal Thackeray : Shahrukh Khan n'a qu'à aller au Pakistan. Dans un pays où les musulmans ont déjà péri par centaines de milliers de morts dans les émeutes raciales provoquées par les extrémistes indous, ces propos visant la star la plus populaire de Bollywood prennent l’allure d’une déclaration de guerre. Non content de faire manifester ses troupes devant la résidence de l’acteur pour l’obliger à faire des excuses, le Shiv Sena a orchestré toute cette campagne contre le film. Shahrukh Khan a déclaré que son « intégrité n'était pas négociable », refusant de céder aux pressions, contrairement à l’autre grande star de Bollywood, Amitabk Bachan, qui s’était excusé d’avoir parlé en hindi, la langue officielle, au lieu d’utiliser le dialecte local de l’Etat du Maharashtra. En tous cas pas de doute : en attaquant celui qu’on appelle King Khan, l’icône la plus aimée de Bollywood, en l’associant au Pakistan, les extrémistes du Shiv Séna s’attaquent non seulement à son appartenance à l’islam, mais aussi à l’Inde pluraliste. Plus fondamentalement, à travers ce musulmman marié à une indoue, ce qui est visé,  c’est l’oeucuménisme, la tolérance et le vivre-ensemble, en somme tout ce qui représente l’unité de l’Inde, et que le cinéma bollywoodien véhicule, en dépit de tous les clichés qu’on peut en avoir.

Mais venons-en à présent au film que j’ai vu en DVD. Curieuse coincicence : il traite justement du racisme et de la stigmatisation. Réalisé par le jeune et brillant Karan Johar dont Shahrukh Khan est l’acteur fétiche, My name is Khan relate l’histoire d’un indien victime de racisme anti-musulman après les attentats de septembre 2001. Atteint du syndrome d’Asperger, une forme particulière d’autisme, Rizwan Khan est contraint d’aller vivre aux Etats-Unis, où il se marie à une indoue divorcée et mère d’un adolescent. Or, à cause de son beau-père qui porte un nom musulman, le garçonnet est battu à mort par ses anciens camarades. Khan, pour récupérer son épouse qui l’a rejeté, entreprend un long périple pour rencontrer le président des Etats-Unis et lui transmettre ce message : « My name is Khan and I am not a terrorist ». Mais desservi par son handicap, Khan sera arrêté et suspécté d’être un terroriste. Dans son périple, on le voit notamment dans une mosquée, jeter des caillous sur un prédicateur extrémiste qu’il traite de shaytan. Elevé par une mère qui lui a expliqué durant des émeutes inter-confesionnelles alors qu’il était enfant, qu’il n’y a pas de différence entre les musulmans et les indous et qu’il n’y a que des bons et des méchants, Khan tente de transmettre un message de paix et d’amour. Malgré un certain angélisme, le film est magnifiquement réalisé, servi par un Shahrukh Khan rès crédible dans le rôle de l’autiste.

Et ce n’est pas tout. Récemment, lors d'une visite aux Etats-Unis où une grande partie du film a été tourné, l’acteur a été interrorgé pendant plus d'une heure par les services d'immigration, parce qu’il s’appelle Khan, selon lui.

My name is Khan n’a rien d’autobiographique, et pourtant, le film n’aurait pu être mieux servi par un autre que Shahrukh Khan : indien issu de la minorité musulmane, arrivé au cinéma grâce à son seul talent contrairement à la plupart des autres acteurs, presque tous fils ou filles de producteurs ou d’acteurs, ayant déjà été victime de la mafia locale, menacé par les islamistes, et aujourd’hui, objet de racisme anti-musulman. Au-delà de l’aspect anecdotique de toute cette affaire, c’est l’image de l’Inde déchirée qui se donne à voir : ravagée par la corruption, les conflits inter-religieux, le contentieux avec le Pakistan, mais cependant servie par un Etat laïque, et qui a tout intérêt, pour être la puissance émergente annoncée, à préserver coûte que coûte son unité nationale.

 

Leïla Babès le 24/02/2010

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