Lubna al-Hussein : de victime à accusatrice

 

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Ce n’est hélas pas la première fois que le Soudan se distingue par des violences et des atteintes aux droits et à l’intégrité des femmes. C’est même parmi d’autres, l’un des crimes d’Etat qui donnent à la dictature militaire islamiste de Khartoum sa triste réputation depuis des décennies.

Lubna Ahmed El-Hussein, qui était employée au service médias de la mission des Nations-Unies, aurait pu être une de ces dizaines de milliers de femmes anonymes, musulmanes, chrétiennes et animistes, condamnées à l’un des châtiments les plus barbares et les plus humiliants, la flagellation, si par son courage et son intelligence, elle n’avait pas posé cet acte incroyable en se délestant de son immunité diplomatique pour paraître devant ses juges et défier la loi prétendument religieuse au nom de laquelle elle a été condamnée.

Les faits remontent au 3 juillet dernier lorsqu’au cours d’une descente de police dans un grand café de Khartoum, Lubna et 12 autres femmes sont interpellées et emmenées au poste. Parce qu’elles dealaient de la drogue, se livraient à la prostitution, au chantage, ou faisaient les poches des touristes étrangers ? Que nenni, elles portaient des pantalons. Les photos publiées de la jeune femme la montrent vêtue d’un ample pantalon couvert d’une ample tunique, la tête recouverte d’un grand châle qui lui couvre la poitrine. Rien donc de provoquant et encore moins de vulgaire dans la tenue tant décriée, mais c’est le symbole qui compte, n’est-ce pas ? Car le pantalon dans cet étrange pays présidé par un homme qui lui n’a pas honte de brandir un bâton pour fustiger ses semblables, est jugé indécent, donc contraire à la shari’a, et du coup tombe sous le coup de l’article 152 du code pénal. Parce que non content d‘appliquer les hudûd prévus par la shari’a, les châtiments corporels et autres mutilations, sans compter les deux peines de mort que sont la lapidation et l’exécution des soi-disant apostats, le Soudan a concocté un code pénal qui ferait pâlir de jalousie les juges de l’Inquisition.

  Lubna al-Hussein donc, qui n’est pas née de la dernière pluie, a tenu à affronter ses juges, au lieu de subir l’infamant châtiment de la flagellation sur place, au poste de police, et payer l’amende de  250 livres (environ 80 euros), comme 10 autres de se compagnes, deux jours après leur arrestation. Non pas que la jeune femme craigne plus qu’une autre la flagellation, elle est même prête, dit-elle, à subir 40 000 coups de fouet si le juge devait en décider ainsi, mais elle entend avant tout, d’abord aller au procès, et ensuite dénoncer cette loi dégradante et se saisir de son cas pour défendre l’ensemble de la cause des femmes.  Lubna El Hussein a convié ses collègues diplomates et humanitaires ainsi que les médias nationaux et internationaux à son procès, reporté au 7 septembre.

C’est donc vêtue de la même tenue, et notamment du fameux pantalon vert qui lui a valu d’être menacée de flagellation qu’elle entend désormais s’exprimer publiquement. Et c’est ainsi qu’elle manifesta avec une cinquantaine d’autres femmes le 5 août dernier devant le tribunal de Khatoum, avant que la police n’intervienne pour disperser les manifestantes à coups de bombes lacrymogènes. En signe de protestation, certaines de ses compagnes étaient vêtues de pantalons.

Quelle dérision, lorsqu’on songe à ces millions de femmes voilées qui ont adopté l’ensemble tunique-pantalon sans provoquer les foudres. D’ici à ce que l’article 152 du code pénal soit révisé, amendé, appliqué avec un peu moins de rigueur, et à supposer même que le port du pantalon soit toléré et même autorisé, qu’est-ce que ce sera la prochaine fois ? La mèche de cheveux qui dépasse, la couleur du voile, le rire en public, la démarche, la sortie non accompagnée du mahram ?

Espérons que le vœu de Lubna El-Hussein qui se bat contre le fameux article parce qu’il est contraire à la constitution et à la shari’a ne s’arrête pas à ce seuil et s’étende à une critique radicale de ce régime sanguinaire et obscurantiste.

Pour expliquer le caractère arbitraire de l’arrestation de la jeune femme, certains commentateurs soutiennent que c’est parce qu’elle travaille pour les Nations-Unies, lesquelles ont donné leur caution à la condamnation de Omar El-Béchir, tandis que d’autres soutiennent que c’est parce qu’elle écrit pour le journal de gauche, al-Sahâfa. Cela empêche t-il qu’elle ait été arrêtée sur la base de ce même article, ou plutôt ce même code pénal, comme l’ont été des dizaines de milliers d’autres femmes, pour tenue contraire à la shari’a ? La seule différence est que cette fois, une femme a décidé de se servir de l’arme de ses adversaires, pour passer du statut de victime à celui d’accusatrice.

En réalité, Lubna El-Hussein est simplement une femme, et une belle femme, et aussi décente sa tenue soit-elle, elle la porte bien, et cela justifie toutes les exactions. Pour tous les misogynes liberticides du monde, et en particulier ceux qui se cachent derrière les lois religieuses, une femme qui n’a pas honte de sa féminité et de sa beauté est déjà une femme libre, et ça c’est insupportable.

 

Leïla Babès le 12/08/2009

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