Intégristes catholiques

integristes

Le décret du Vatican, publié samedi dernier, réintégrant les quatre évêques intégristes qui avaient été excommuniés par Jean-Paul II en 1988, soulève diverses questions, dont les plus importantes sont : le rapport de l’Eglise catholique à la modernité et aux autres religions, en particulier l’islam, et dans une perspective comparative avec celui-ci, le traitement de la question de l’unité et de la diversité.

Mais d’abord un bref rappel des faits : à l’origine, l’acte d’excommunication touchait ces quatre prélats, à savoir l'Argentin Alfonso de Galarreta, le Britannique Richard Williamson, et deux français, Bernard Tissier de Mallerais et Bernard Fellay, pour avoir été ordonnés sans le consentement de Rome, ainsi que l’archevêque qui a procédé à leur nomination, Mgr Marcel Lefebvre.

Mgr Lefebvre aujourd’hui décédé, avait fondé

la Fraternité Saint

Pie X dont Bernard Fellay est l’actuel supérieur, pour marquer son opposition au concile Vatican 2, dont il ne reconnaissait pas –et dont ce courant ne reconnaît toujours pas- les orientations modernistes et l’ouverture vers les autres religions. Le terme intégriste est d’ailleurs un concept qui ne s’appliquait à l’origine qu’à ce courant catholique, attaché à la lettre de la tradition. On estime le nombre de ces traditionalistes à 200 000 personnes, dont près de la moitié en France, les autres vivant en Allemagne et aux Etats-Unis.

Très attaché à l’unité de l’Eglise, Benoît XVI, l’ex-cardinal Ratzinger qui avait été chargé dès 1988, de trouver solution à cette crise, avait reçu dès son accession au pontificat en 2005 Mgr Fellay. De même qu’il a rétabli en juillet 2007 la « messe tridentine » en latin abandonnée après le concile Vatican2, et que les intégristes de

la Fraternité

continuaient de pratiquer.

Plus inquiétant encore, c’est du moins le sentiment de beaucoup de catholiques, en juin 2008, le Pape a déclaré avoir renoncé à exiger des membres de cette congrégation de reconnaître ce qu’ils ont toujours rejeté et continuent de rejeter : le concile Vatican2. Ce qui signifie que toutes ces concessions accordées l’ont été de manière unilatérale, sans contrepartie, ce qui est pour le moins surprenant lorsqu’on considère la proximité de ce courant avec les milieux d’extrême droite.

Il se trouve justement que l’un des quatre évêques réhabilité, le Britannique Richard Williamson, a dans un entretien diffusé mercredi dernier par la télévision suédoise, tenu des propos négationnistes, niant l'existence des chambres à gaz, ce qui a incité le grand rabbin de Rome à demander au Vatican de revenir sur sa décision de lever son excommunication, à quoi l’Eglise a répondu   que la décision du pape n'avait rien à voir avec les idées de cet évêque.

Pourquoi le Pape a-t-il pris cette décision ? Nous savons que Ratzinger qui a toujours œuvré pour l’unité de tous les chrétiens, catholiques, protestants et orthodoxes, du moins dans la perspective de l’Europe chrétienne qu’il chérit tant, a évidemment fait de l’unité des catholiques une priorité. Un autre facteur qui a pu peser dans cette décision est le nombre important de prêtres qui officient dans cette congrégation, -ils seraient 500, dit-on-, alors que l’Eglise connaît une crise profonde de la vocation des prêtres et que le nombre de séminaristes diminue à vue d’œil. Dans un monde sécularisé marqué par l’incroyance et où les croyants eux-mêmes ressentent de plus en plus le besoin de croire et de pratiquer librement sans suivre aveuglément les prescriptions de l’Eglise, la tendance du Vatican est à l’adaptation et en même temps à la reconquête des fidèles. Se vidant sur le flanc de la sécularisation, l’Eglise a donc tout intérêt à se renflouer sur le versant de la tradition, quitte à faire des compromis, et même des compromissions en acceptant de réintégrer les intégristes par exemple.

En réintégrant les têtes du mouvement, à savoir les quatre évêques, le Vatican ne donne à leurs prêtres et à leurs fidèles que deux alternatives : suivre leurs chefs et revenir au giron de l’Eglise, ce qui est le résultat escompté, moyennant quoi les 500 prêtres pourront donner les sacrements et les fidèles les recevoir dans n’importe quelle église, ou refuser, et se condamner à jamais puisqu’ils n’auront plus de hiérarchie. L’autre scénario serait que le courant se divise sur la question et finisse par se détruire.

Reste cette question : dans quelle mesure la reconnaissance par le Vatican d’un courant qui pour autant qu’il a souhaité revenir à l’Eglise, n’en reste pas moins intégriste et farouchement opposé aux principes de la modernité et de l’ouverture aux autres, sera-t-elle préjudiciable à ces mêmes principes qui sont inscrits dans les positions officielles de l’Eglise depuis plus de quarante ans ? Cet évènement risque t-il d’encourager les tendances les plus traditionalistes et affaiblir la volonté de dialogue aves les autres religions, ou au contraire étouffer les intégristes dans l’œuf en les dissolvant dans l’Eglise-mère ? Beaucoup de catholiques, sceptiques, ne croient pas à cette deuxième hypothèse.

Plus que jamais, l’Eglise catholique se trouve confrontée aux grands enjeux de la modernité, tiraillée entre le désir –et l’obligation-, d’adaptation, et sa vocation évangélique de religion universelle et prosélyte. Quoiqu’on dise que Vatican2 n’est pas un dogme de foi, les principes de ce concile qui représentent une véritable révolution, dans la reconnaissance des libertés individuelles et surtout des autres religions, ne sauraient être remis en question sans mettre en péril le devenir de l’Eglise et la paix dans le monde.

En comparaison, les problèmes qui se posent à l’islam semblent similaires et différents à la fois. Similaires parce que des courants identiques aux intégristes, autrement plus nombreux, plus diversifiés, et plus dangereux, s’activent dans de nombreux pays, et qui bien que partageant la même vision que leurs homologues catholiques, sectaire, misogyne, xénophobe, raciste même, sont infiniment plus inquiétants parce qu’ils font usage de la violence physique.

Différents, parce que contrairement à l’Eglise catholique qui représente l’instance unique de représentation, l’islam est à la fois dépourvu d’un tel organe, et soumis à la liberté offerte à n’importe quel croyant de prescrire le bien et de corriger le mal.

L’islam n’a pas d’Eglise comparable à l’Eglise catholique. Faut-il s’en réjouir ou au contraire le regretter ?  

La vraie question est peut-être de se demander ce qui empêche les clergés ou les dirigeants politiques ou des représentants des deux sphères de se réunir en concile et produire une sorte de fatwa unique, interdisant l’usage de la violence au nom de la religion. Le fait est que de telles rencontres ne sont pas rares, mais la volonté et le courage ne sont toujours pas au rendez-vous.


Leïla Babès le 28/01/2009


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