Israël/Palestine : quelles communautés ?

 

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Comme toutes les fois que la guerre israélo-palestinienne fait des victimes parmi les palestiniens, les autorités, redoutant une possible transposition du conflit sur le sol français, en d’autres termes des tensions entre juifs et arabes, multiplient les déclarations et les appels à l’apaisement en direction des leaders des communautés juives et musulmanes. Compte tenu de la recrudescence des actes antisémites et parfois, antimusulmans durant ces périodes, on n’y verrait là qu’une réaction logique, s’il n’y avait deux objections.

Première objection : si la judéité se comprend et se vit autant comme une appartenance ethnique que comme une profession de foi, et à supposer même que le fait qui s’explique pour des raisons à la fois théologiques et historiques doive être tenu pour une doxa, ce qui ne va pas sans problèmes ne serait-ce que parce qu’il existe des juifs athées qui récusent l’équation entre les deux appartenances, -l’appartenance ethnique au peuple hébreu et l’appartenance à la religion israélite-, il n’en est pas de même de l’arabité qui n’a rien à voir avec la confession musulmane, sans compter que les Palestiniens ne sont pas tous musulmans.
Pourquoi dans ce cas en appeler à la communauté musulmane pour traiter de problèmes de surcroît étrangers qui pourraient toucher les Franco-arabes ? Et à supposer même que les Franco-Maghrébins soient majoritairement de confession musulmane, quel rapport y a-t-il entre la Palestine et la religion ? Ou alors il faudrait convenir que le conflit est lui-même de nature religieuse, et faire comme le Hamas, le Hezbollah, l’Iran, Al-Qâ’ida et tous ceux qui pensent qu’il s’agit d’une guerre religieuse, d’un jihad contre les Juifs, que la Palestine  est terre musulmane, ce qui reviendrait à annihiler l’existence de ceux des Palestiniens qui sont chrétiens, pire de laisser entrevoir l’issue fatale de leur conversion forcée ou de leur extermination dans le cas où ce peuple se doterait d’un Etat. Dans sa version radicale, ce même discours est aisément perceptible dans les déclarations des dirigeants d’Al-Qâ’ida, comme on peut le constater dans l’interview diffusée sur internet il y a quelques jours, de Ayman Al-Zawâhiri, qui répondait au Mufti d’Arabie Saoudite lequel avait quelques semaines auparavant, lors du pèlerinage, appelé les Musulmans à couper la route au terrorisme et en particulier les Palestiniens, les Somaliens, les Pakistanais et les Afghans à « revenir à la raison ».

Il est vrai que les exactions commises par Israël ont rarement été aussi spectaculaires que depuis le début de l’offensive, et que face à la souffrance du peuple palestinien, la solidarité de tous les autres peuples qui s’est exprimée est sans précédent. Et c’est précisément parce que ce qui touche au plus profond de l’humain dépasse les frontières ethniques et religieuses qu’aucune communauté, a fortiori lorsqu’elle se réclame d’un référent religieux alors que le problème est politique, ne peut se prévaloir du monopole de la représentation.

Dans le fond, pourquoi les pouvoirs publics français recourent-ils aux représentants de ce qu’il est convenu d’appeler les communautés juives et musulmanes ? S’agissant des Juifs, force est de constater que malgré leur accession à la citoyenneté voilà plus de trois siècles, la création des institutions, du consistoire d’abord, organe du culte, du CRIF ensuite (le Conseil représentatif des institutions juives de France), qui œuvre l’un pour la représentation communautaire et l’autre pour la défense d’Israël, les a piégés dans le communautarisme le plus conservateur. C’est du moins ainsi que l’entendent les représentants de ces institutions, interlocuteurs des pouvoirs publics.

La création récente du CFCM, sur fond de crise, de divisions, non pas sur le dogme ou les rites religieux, mais sur les orientations idéologiques, s’est faite à la faveur d’une gigantesque mystification : l’amalgame, savamment entretenu entre représentation du culte, qui est la vocation officielle de ce Conseil, et représentation de l’islam et des Musulmans, ce qui non seulement dépasse de loin les objectifs assignés, mais de plus, est, à l’exception de la théorie de la velayet al-faqih de Khomeini, en totale contradiction avec l’esprit de l’islam qui n’a jamais reconnu au clergé la fonction de représentation, et encore moins de sacrement, à l’image de l’Eglise catholique.

De là à se voir confié le rôle d’agent de pacification dans les milieux de l’immigration maghrébine, voilà une dérive de plus. Mais dans le fond, les pouvoirs publics ne font que céder à un amalgame auquel les Arabes et les Musulmans eux-mêmes les ont habitués, à confondre religion et politique, à user d’un langage religieux pour traiter un conflit d’ordre politique, à tout rabattre sur l’islam comme si la religion était la clé de tous les problèmes, et en définitive, à force d’amalgame entre juif, sioniste et israélien, à verser dans l’antisémitisme le plus abject.

Pour autant, et c’est ma deuxième objection, la République qui ne reconnaît ni ne connaît que les cultes dont elle garantit l’exercice, devrait se garder d’user du vocable de communauté dont l’instrumentalisation ne peut se faire qu’au détriment de la citoyenneté. En agitant l’épouvantail du communautaire au motif que la guerre en Palestine pourrait créer un conflit entre juifs et Musulmans, les pouvoirs publics en sont venus à réactiver cela même qu’ils voulaient éviter : au lieu de citoyens et d’associations de toutes sortes, ce sont les leaders religieux qui ont le vent en poupe. Comme s’il n’y avait pas assez de religion dans cette affaire. 

Leïla Babès le 21/01/2009

 

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