Allez les femmes ! Le gang des sarees roses

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La parution il y a quelques semaines chez Oh éditions, du livre intitulé Moi, Sampat pal, chef de gang en sari rose, nous offre l’occasion de parler de cet incroyable mouvement de femmes indiennes, le Gulabi Gang.

L’histoire se passe dans l’un des Etats les plus miséreux de l’Inde, l'Uttar Pradesh, situé dans le nord du pays. La pauvreté, la corruption des fonctionnaires, les violences à l’égard des femmes et les discriminations règnent dans cet Etat où vivent près de 21% de Dalits, ces Intouchables qui n’ont même pas le droit d’appartenir à une caste. Bien que la constitution indienne ait aboli le système des castes dès 1958 et malgré la politique de discrimination positive, dans les faits, cette catégorie de la population continue de subir les mêmes injustices que dans le passé, telles l’interdiction d’accéder aux sources d’eau, aux soins, au travail, à la scolarisation, mais aussi l’obligation de se tenir à distance des autres castes, et en particulier de la caste supérieure des Brahmanes.

Dans l'Uttar Pradesh, le taux d’alphabétisation compte parmi les plus bas du pays, près de la moitié des hommes et plus du trois quart des femmes ne savent pas lire, ce qui les rend totalement démunis face aux injustices et aux abus de pouvoir d’une administration gangrénée par la corruption.

Dans l’une de ces misérables régions, le district de Banda, une femme courageuse, de 47 ans, Sampat Pal, s’est élevée contre l’injustice. Issue d’une caste inférieure de bergers, les Gadarias, Sampat a connu le sort réservé à toutes les femmes indiennes de sa condition : comme beaucoup d’Intouchables et autres basses castes, elle a appris à lire, cachée derrière un pilier, un arbre, à l’extérieur de l’école qui lui était interdite.

Mariée comme tant d’autres fillettes à douze ans, elle s'est révoltée d'abord contre la tyrannie de sa belle-famille, en défendant sa belle-soeur battue, puis une voisine, une amie.

La fondatrice du gang des sarees roses a été forcée de quitter son village avec sa famille pour avoir accepté de l’eau des mains d’une intouchable.

Enfin, elle a compris qu’elle ne serait efficace qu’en ralliant d’autres femmes à sa cause. Constitué de femmes révoltées par les violences conjugales, les viols, l’oppression des belles-familles et la complaisance de la justice, le Gulabi gang s’est créé en 2006 et compte aujourd’hui plus de 3000 membres, majoritairement des femmes, mais bientôt soutenues par des hommes.

Cela paraît inouï que quelques femmes toutes de rose vêtues, la couleur de leur combat, armées de longs bâtons et prêtes à en découdre, aient réussi à obliger la police à enregistrer les plaintes, n’hésitant pas à molester les fonctionnaires récalcitrants, intervenant pour sauver une femme d’une répudiation pour cause de dot non payée, terrorisant des maris violents.

Devant l’efficacité de leurs actions, c’est toute la population, hommes et femmes, qui recourt à ces justicières pour stopper une expulsion, obliger un patron à payer ses employés ; bref, le combat s’étendant de plus en plus à d’autres causes que la seule défense des femmes, le Gulabi gang est devenu la seule voix du peuple, et Sampat Pal une cible pour les tueurs à gage.

Dans sa maison qui lui sert de centre d’accueil et de réunions, elle recueille les plaintes. Difficile d’imaginer qu’une femme à moitié analphabète, entourée de quelques autres femmes vivant dans des huttes de boue et de brique, sans eau courante ni électricité, avec à peine de quoi manger, puisse à elle seule venir à bout des injustices les plus criantes dans un pays où la naissance d’une fille est considérée comme une malédiction parce qu’il est impossible de la marier sans fournir une dot conséquente. Des belles familles n’hésitent pas à immoler par le feu la bru dont les parents n’ont pas fini de payer la dot.

De là à combattre la corruption et tout un système administratif et judiciaire, la tâche paraît tout simplement titanesque. C’est pourtant ce que Sampat Pal fait, tous les jours, enseignant d’abord aux femmes leurs droits mais aussi comment se défendre physiquement face à un violeur.

Sampat Pal ne semble pas tentée par la politique. Il faut dire que l’exemple de Mayawati Kumar ne doit pas l’y encourager. Cest en effet cette femme, et qui plus est une Dalit, une Intouchable, qui est à la tête de l’Etat de l’Uttar Pradesh, pour un troisième mandat. Les maigres progrès réalisés et les promesses non tenues déçoivent.

Sans doute Sampat Pal ne pourra t-elle jamais remédier aux carences des institutions de l’Etat.

Mais elle a le mérite d’avoir fait naître l’espoir et le courage à des milliers, peut-être des millions de femmes.

Il reste à se demander si dans le deuxième pays le plus peuplé du monde, cette grande nation émergente qui vient d’envoyer une sonde sur la Lune, l’Etat est à même de prendre des mesures efficaces contre les discriminations, ou s’il faut attendre que le saree rose se propage un peu partout. 

Leïla Babès le 19/11/2008


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