Métro du Caire : la femme est un loup pour la femme

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« L’homme est un loup pour l’homme », disait Hobbes ; j’ai envie de dire : « La femme est un loup pour la femme ». Dans nombre de situations, les femmes sont souvent le pire ennemi de leur genre. Le fait est connu, dans les sociétés patriarcales, les mères font subir à leurs filles, et plus encore à leurs belles-filles, le sort qu’elles ont-elles-mêmes subi : contrôle de la liberté de mouvement, conditionnement à la soumission au père, aux frères et au mari, autoritarisme, etc. La plupart du temps, elles n’ont même pas à le faire, la coutume, le clan, la pression du voisinage, s’en occupent. Dans le voile démystifié, j’avais même parlé de servitude volontaire à propos de celles qui acceptent sans la moindre contrainte, de se conformer à la norme dans ce qu’elle a de plus liberticide.

Ce qu’il y a de pire, c’est lorsque les femmes participent elles-mêmes à l’imposition de la norme par des pressions sur d’autres femmes. Le fait est banal, et facilement observable. La contrainte s’exerce par un regard désapprobateur, une réflexion moralisatrice, un conseil, et même un silence éloquent.

Nul besoin de recourir à la parole ou à l’action, la violence s’exerce d’autant plus efficacement que la norme tend à devenir une croyance collective.

Les incidents qui se produisent fréquemment dans le métro du Caire, plus précisément dans les rames réservées aux femmes, illustrent bien le phénomène. Ceux qui ont déjà emprunté le fameux métro égyptien, vieux de vingt ans, ont pu remarquer que les femmes avaient tendance à monter dans un wagon qui leur est réservé.

Or, si les femmes voilées représentent aujourd’hui la majorité, il y a aussi des non-voilées, de rares musulmanes, mais aussi des chrétiennes, des coptes. J’ai pu constater moi-même que pour se protéger d’éventuelles agressions, ces dernières portaient souvent des chaînes ornées d’une croix, histoire de ne pas être confondues avec des musulmanes, autrement dit des femmes susceptibles d’être prises à parti par des intégristes. Ce qui au demeurant est loin d’être une garantie puisque les femmes coptes, plus que les hommes, sont davantage exposées au danger, justement parce qu’elles sont coptes, femmes et sans voile.

C’est déjà difficile pour les femmes de cette minorité –malgré tout forte de 10% de la population-, de circuler dans une société où l’islamité s’affiche de manière ostentatoire, et où les Frères musulmans représentent un véritable Etat dans l’Etat. Imaginons ce qui peut se produire dans ce microcosme qu’est le métro, et où les femmes voilées, à l’instar des hommes, lisent le Coran à voix haute, psalmodient, et prêchent.

La tension entre les deux communautés peut à tout instant basculer dans de véritables affrontements. Les manifestations d’hostilité des musulmanes, les invectives et les insultes conduisent souvent à l’expulsion pure et simple des coptes du wagon. Quant aux rares musulmanes non voilées qui s’aventurent dans ces lieux insolites de la prédication, elles n’échappent pas au sermon habituel sur le voile et sont vouées à la Géhenne si elles ne se soumettent pas à la loi divine.

Au-delà du climat d’intolérance qui s’exacerbe à l’égard des Coptes, illustré régulièrement par des vexations, des agressions et des attentats, c’est l’attitude des femmes musulmanes qui nous interpelle. Que l’on soit d’accord ou non avec les mesures de séparation des sexes, on peut penser que ces rames réservées aux femmes présentent à tout le moins l’avantage de leur permettre d’éviter la promiscuité pénible qu’impose la foule des hommes durant les heures de pointes, ces multiples désagréments d’un contact trop étroit avec des hommes mal intentionnés, et il y en a tant dans les transports en commun. Or là, nous assistons à une autre ligne de partage : non plus entre hommes et femmes, mais entre femmes voilées et femmes non-voilées, entre musulmanes et non-musulmanes.

C’est le clivage religieux et idéologique qui prédomine, écrasant et la solidarité féminine, et le lien citoyen. Mais ce qui se manifeste par-dessus tout, ce sont les contradictions dans lesquelles cet islam agressif, intolérant, exclusiviste, n’en finit pas de s’empêtrer, incapable de gérer la différence, les femmes, les non musulmans, les mauvais musulmans.

Triste spectacle que cette phobie de l’Autre, l’impur, le différent, l’inférieur, et l’impossible entreprise de son élimination.

Leïla Babès 18/06/2008

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