Hommage

 

Germaine Tillion : l’alliance de la science et de l’humanisme

 

 

 

tillion

 

La disparition de Germaine Tillion le 19 avril dernier, nous fait soudain prendre conscience que l’hommage se doit d’aller bien au-delà d’un éloge à la grandeur exceptionnelle du personnage, pour saluer à travers elle l’alliance de la science et de l’humanisme, à une époque où la parole publique se trouve submergée par l’amateurisme de ceux qui prétendent représenter la première, et l’aventurisme politique égo-centré de ceux qui entendent parler au nom du second.

 

Loin des visées narcissiques des experts auto-proclamés de la vulgate pseudo-scientifique, et des stratégies courtisanes des candidats au pouvoir, comme à la distinction puérile entre la science et l’engagement citoyen que feu Bourdieu a combattue en vain, tel un prophète prêchant dans le désert intellectuel du cirque médiatico-politique, G.Tillion a su, comme le lui a sans doute inspiré son directeur de thèse, Marcel Mauss, que la science humaine et sociale ne peut être qu’humanisme, parce qu’elle va au fond de ce qu’il y a de plus humain dans l’homme.

 

Mauss, ce géant inclassable de la sociologie et de l’anthropologie, qui dans sa théorie du don, a montré que la règle de fonctionnement des sociétés humaines était dans le don et l’échange, ne saurait être étranger à l’expérience de l’élève qui sut  magistralement, appliquer la leçon du maître.

 

Germaine Tillion a été pour les uns une figure célèbre de la résistance, l’ethnologue et la spécialiste des Aurès pour les autres, et enfin l’héroïque femme qui s’est distinguée dans la défense du FLN historique ; des facettes qui en vérité procèdent d’une même démarche cohérente. C’est parce qu’elle a vécu l’horreur de la déportation nazie où elle a perdu sa mère, que l’ethnologue s’est battue contre la torture en Algérie. Ses multiples intercessions qui lui valurent l’arrêt des exécutions des chefs militaires du FLN, sa rencontre avec Yasef Saadi et son témoignage en faveur de celui-ci, n’ont jamais signifié que G.Tillion a choisi un camp au détriment de l’autre, elle qui n’agissait que pour la paix et contre la violence. « Le terrorisme, disait-elle, est la justification des tortures aux yeux d'une certaine opinion, (et) Aux yeux d'une autre opinion, les tortures et les exécutions sont la justification du terrorisme ».

 

Ce que l’ethnologue a fait pour sauver les Algériens de la torture et des exactions, les grâces qu’elle a obtenues, comme les trêves dans les attentats commis à l’endroit des civils français, n’ont rien à voir avec les engagements idéologiques que d’autres, intellectuels, célèbres avocats, ou militants des causes anticolonialistes ont eus, au prix d’un ralliement troublant à l’exercice de la violence. G.Tillion était d’une autre trempe, celle des êtres qui ont combattu la violence pour l’avoir éprouvée au plus profond d’eux-mêmes et qui ont trouvé dans la souffrance, la force et le moyen d’aider les autres.

 

C’est cette puissance humaine qui explique son autre résistance, non pas celle de la militante du réseau du Musée de l’Homme et de tant d’autres réseaux où elle s’est distinguée par son inlassable travail de lutte contre le nazisme, et qui lui a valu la condamnation à mort, mais celle de la femme de Ravensbrück, où déportée, elle a trouvé le moyen d’être ce qu’elle était : l’ethnologue qui décrypte l’univers concentrationnaire pour aider la résistance, et aider ses compagnes en les amusant avec son « opérette-revue », qu’elle avait écrite dans sa cellule.

 

Si G.Tillion a eu le privilège de figurer parmi les 6 femmes à avoir été décorées de la Légion d'honneur, aucune distinction officielle ne saurait lui reconnaître le mérite d’avoir été capable, comme victime de l’une des pires atrocités que l’humanité ait connues, de transfigurer la souffrance en humanisme.

 

On comprend que Ravensbrück ait été la scène préfiguratrice de ce qui allait se jouer dans son autre pays d’adoption : l’Algérie, où elle avait déjà effectué des missions ethnographiques auprès des chaouias de l’Aurès entre 1934 à 1940. Ironie de l’histoire, c’est à Ravensbrück, en 1945, que les 700 pages de sa thèse, intitulée « La morphologie d'une république berbère : les Ah-Abderrrahman transhumants de l'Aurès méridional », disparaîtront.

 

G.Tillion a choisi comme terrain, comme elle disait, « le plus petit hameau, le plus pauvre et le moins accessible de l'Aurès,  donc le plus éloigné des représentants de l'ordre », à 14 heures de cheval d'Arris, le centre administratif le plus proche. Là, suivant la tribu dans sa transhumance, elle étudiait la généalogie, le territoire, les rapports de parenté, la vie économique, l’héritage, et bien sûr le statut de la femme qui l’amènera à publier en 1966 son célèbre ouvrage précurseur : le Harem et les cousins.

 

G.Tillion n’était pas de ces ethnologues qui scrutent les indigènes, le temps d’un séjour, pour en tirer une gloire académique. Lorsqu’elle retrouve ses Chaouias à sa libération, elle est frappée par la dégradation de leurs conditions de vie. La guerre, l’exode rural et son lot de misère matérielle et intellectuelle avaient fini par clochardiser cette population qui connaissait encore un certain équilibre, 20 plus tôt. Clochardisation, un néologisme qu’elle a été la première à employer, dans son Algérie en 1957.

Pour y remédier, elle créera les fameux centres sociaux avec des dispensaires, des coopératives, et des structures d’alphabétisation et formation professionnelle.


G.Tillion n’était pas de ces ethnologues provinciaux qui à l’instar des amateurs et autres arrivistes actuels, prisonniers de leur propre pathos, tombent soit dans la fascination, soit dans la détestation de l’objet/islam, incapables d’étendre leur courte vue à l’universel. Elle cherchait à comprendre ce qui, au-delà du « terrain », pouvait expliquer les mécanismes de l’asservissement des femmes. Et c’est dans l’Ancien Monde, dans les rives Nord et Sud de la Méditerranée, d’Afrique et d’Asie, qu’elle retrouve les règles de fonctionnement de l’Algérie des années 60. Là, ce ne sont pas les religions monothéistes qui fondent les valeurs du groupe -endogamie, honneur du clan, vendetta et virginité-, mais des coutumes archaïques qui remontent aux origines du Néolithique. Claustration et voile sont la règle dans ces sociétés, en particulier lorsque les groupes passent de la campagne à la ville. Car c’est par les femmes que le scandale arrive, et pour laver l’affront, réconcilier le groupe avec lui-même et rétablir la virilité dans ses droits, l’aîné, responsable de la virginité de sa sœur, doit éliminer la fauteuse. Loin d’avoir disparu, le crime d’honneur touche encore aujourd’hui de nombreuses sociétés, comme la Jordanie ou le Yémen, avec la complicité des pouvoirs publics et du clergé. Dans la « République des cousins », seuls l’honneur et l’intérêt patrimonial comptent, même si pour les défendre il faut violer la Loi coranique. En déshéritant les femmes par exemple, ainsi que l’atteste l’édit d’exhérédation des Djema’as kabyles au XVIII° siècle.

 

« A notre époque de décolonisation généralisée, disait G.Tillion, l'immense monde féminin reste à bien des égards une colonie ». Un constat lucide et novateur qui sonne comme une prédiction.

 

 

Leïla Babès le 07/05/2008

 

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