Mariée à huit ans

 

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En matière de violences infligées à autrui, les hommes ont déjà commis le pire. Mais lorsque celles-ci sont exercées à l’endroit des enfants, c’est l’insoutenable qui est atteint. Nous savons tout ou presque, sur l’esclavage des enfants, les sévices corporels que des parents indignes leur administrent, leur exploitation dans des travaux pénibles pour de maigres salaires, leur utilisation dans les guerres que se livrent des peuples, la pédophilie, l’excision et son cortège de mutilations, etc.

Difficile d’établir une échelle dans le degré de l’horreur que nous inspire la maltraitance des enfants. Mais lorsqu’à la cruauté, s’ajoute la bêtise des coutumes patriarcales, et qu’un acte barbare s’est produit en terre d’islam, alors nous nous sentons davantage concernés.

Ce qui est arrivé à la petite Noyoud, une yéménite de 8 ans, dépasse l’entendement.

La fillette vient de déposer plainte contre son père et son mari, oui oui, son mari.

Noyoud avait été mariée de force à un homme de 22 ans son aîné. Deux mois après son mariage, elle se réfugie dans un tribunal, porte plainte, et raconte son calvaire : son père qui la battait et lui disait que si elle n’épousait pas cet homme, elle serait violée par d’autres hommes, et que personne n’en voudrait pour épouse. Sa mère, et toute sa parentèle féminine, complice, n’a rien fait pour la protéger. Quant au mari, il la battait aussi toutes les fois qu’elle s’isolait pour jouer, la traînait de force dans la chambre à coucher, et la violait.

Bouleversé par ce tragique récit, le juge cache Noyoud pendant quatre jours et fait arrêter son père et son mari. Mais le père, refuse catégoriquement de rendre sa liberté à la fillette. « C'est mon droit de la garder, disait-il t-il lors de l'audience. Ce n'est pas une question d'amour : je ne l'aime pas. C'est une question d'honneur : comment a-t-elle osé se plaindre de moi ? » Une donation anonyme de 100 000 riyals (317 €) en provenance des Émirats l'a finalement fait changer d'avis.

Comment une telle atrocité a-t-elle pu arriver ? Il y a d’abord les lois de ce pays, qui malgré des restrictions introduites pour limiter ce genre d’abus, restent laxistes à l’égard des coutumes. En effet, si la loi yéménite interdit le mariage avant 15 ans, elle autorise les contrats de mariage avec des enfants mineurs, les relations sexuelles entre époux restant interdites jusqu'à ce que la jeune fille soit «prête». Noyoud raconte qu’on lui avait promis qu’elle resterait chez ses parents jusqu'à 18 ans, mais qu’une semaine après le mariage, on l’a obligée à aller vivre chez son mari.

Si la consommation du mariage ne peut se faire que lorsque la jeune fille l’a décidé, pourquoi alors autoriser le mariage des enfants mineurs ? En vérité, les lois dans les pays où les atteintes aux droits de femmes et des fillettes sont les plus graves, comme les crimes d’honneur, l’excision, les mariages forcés, y compris pour les petites filles, les juridictions sont complaisantes à l’égard de ces coutumes, même si elles se teintent d’un semblant de lois de protection. Preuve en est que le père et le mari de Noyoud n’ont pas été poursuivis, et ne risquent pas d’être sanctionnés. Pour l’instant, la fillette s’est réfugiée chez un de ses oncles, avec sa petite sœur de 6 ans. Mais elle est toujours en danger, et risque d’être remariée, ou pire, être victime d’un crime d’honneur, pour avoir entaché l’honneur des siens.

Selon une étude réalisée en 2006, 52,1 % des filles yéménites sont mariées avant leur majorité, contre 6,7 % des garçons, et si la moyenne d'âge des mariés est en augmentation (14,7 ans pour les filles ; 21,5 pour les garçons), les filles continuent d'êtres mariées dès 8 ans dans certaines régions.

Dans les Etats pré-modernes, la coutume tient lieu de règle de droit. Chaque village, chaque tribu, chaque région, chaque ethnie, se trouve régi par la tradition locale. Les inégalités, les discriminations raciales, sociales et sexuelles sont la règle. Sans compter qu’en l’absence d’une justice supérieure, la loi du talion est largement pratiquée. L’individu n’est pas considéré comme un sujet de droit, il est entièrement soumis à la volonté et aux valeurs du groupe, comme la vengeance, l’honneur. Dans ces communautés où l’honneur de la famille ou du clan est considéré comme sacré, les sentiments filiaux, l’amour de son enfant, la compassion, la peur du châtiment divin, tout ceci s’efface au profit de la nécessité de retrouver l’assentiment du groupe, même si cela doit passer par le sacrifice de la fauteuse. La réaction indignée du père de Noyoud, sa peur du déshonneur et sa cruauté à l’égard de sa fille, illustrent bien cette fonction déshumanisante et criminogène de la coutume patriarcale.

On aurait pu imaginer qu’en terre d’islam, et en dépit des discriminations dont elle est porteuse, la Loi religieuse aurait pu servir de moyen de régulation et neutraliser ces coutumes qui contreviennent à son éthique. Mais c’est oublier deux choses : d’abord que là où elle n’a pas su faire valoir sa toute-puissance, la shari’a s’est souvent accommodée de la coutume, le ‘urf. L’exemple de l’exhérédation des femmes kabyles au XVIII° siècle, en est un exemple. Ensuite, quoique l’islam ait réduit les discriminations à l’égard des femmes (comme la limitation de la polygamie, le droit d’hériter et de témoigner, les restrictions établies dans la dénonciation des fornicatrices et des femmes adultères, le droit d’administrer des biens), la Loi islamique s’est largement inspirée des coutumes patriarcales et s’est accommodée de certaines d’entre elles. 

Dans ces pays d’islam où les pires crimes à l’égard des femmes et des fillettes sont commis, souvent au nom de la religion, ni les hommes de Dieu ni les politiques ne semblent disposés à  imposer une éthique supérieure, à même de protéger celles-ci. Et qu’est-ce qu’une fillette après tout ? Un être dangereux capable de menacer une famille, une charge dont il faut se débarrasser au plus vite, et qu’importe si on doit la vendre à un pédophile, tuer son innocence, ou la tuer tout court.

La seule chose capable de neutraliser le soi-disant honneur du clan est la cupidité. N’est-ce pas grâce à l’argent donné par un riche et anonyme Emirati que le père de Noyoud s’est désisté de ses droits parentaux ?

L’histoire de cette courageuse fillette de 8 ans, voilée de pied en cap, forcée à être femme avant l’âge, courant se réfugier dans un tribunal, après avoir couru longtemps avant d’être rattrapée par son pédophile de mari, est exceptionnelle. Combien d’autres fillettes dans son cas auront-elles la chance d’échapper à leurs tortionnaires ?

Aucune ou presque, tant que les pouvoirs publics de ces pays, par lâcheté, complaisance, et complicité, continueront de fermer les yeux sur l’un des crimes les plus barbares : la maltraitance des femmes et des enfants. 

 

Leïla Babès le 23/04/2008


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