Qu’est-ce qu’être algérien ?

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Qu’est-ce qu’être algérien ? Voilà une question qui peut paraître saugrenue, incompréhensible, déroutante, même, et d’autant plus surprenante que son auteur appartient à ce pays par la naissance et le vécu.

L’interrogation n’en est pas moins là, et elle se repose à moi de manière récurrente, toutes les fois que je me trouve en Algérie, que j’entre en contact avec les Algériens. La part de subjectivité est certainement grande dans le questionnement, mais il existe une réalité objective qui la justifie : la diversité de ce peuple, et plus encore, l’absence d’un langage commun, à telle enseigne que la référence à un parler algérien est purement formelle.

Qu’est-ce qui fait que les Algériens sont algériens ? Je ne parle pas là bien sûr d’une appartenance à une nationalité, un territoire, mais d’une conscience commune. Qu’est-ce qui rassemble les Algériens, les fédère, les distinguent des autres, quelles sont les valeurs qu’ils ont en commun et en propre ? J’avoue que la réponse n’est pas simple, elle ne s’impose pas de manière automatique.

Bien sûr, il y a les valeurs érigées par l’idéologie et l’histoire officielle : la nation, les héros de la résistance et de la guerre de libération, la lutte contre le colonisateur, et selon le slogan de Abdelhamid Benbadis, la patrie, la langue arabe et l’islam. Ne parlons même pas de l’éphémère et prétendue ère du socialisme (du soviétisme pour être exact) et du non-alignement.

Examinons les quatre catégories fondamentales de la nation, de la résistance à la colonisation, de l’arabe et de l’islam.

D’abord la nation. Il y a eu un mouvement nationaliste qui a structuré les consciences, préparé la décolonisation et pris en main le destin de ce pays. Mais la nation algérienne, existe-t-elle vraiment ? En tous cas, elle n’est pas, contrairement à ce qu’affirme l’histoire officielle, antérieure au nationalisme du XX° siècle. Ferhat Abbas n’avait pas complètement tort lorsqu’il déclarait en 1936: « Si j'avais découvert une nation algérienne, je serai nationaliste et je n'aurai pas honte de mon crime; Mais je ne mourrai pas pour la nation algérienne car cette nation n'existe pas; je l'ai cherchée à travers l'Histoire sans la trouver; j'ai interrogé les vivants et les morts et j'ai visité les cimetières mais en vain… »

A l'inverse de la Tunisie, dont les derniers beys avaient su s'intégrer en rompant avec la Sublime porte, avaient contribué à l’unification, du Maroc, avec son Makhzen séculaire, avec l’Algérie, trop vaste, trop diverse, à peine représentée dans sa partie septentrionale par une poignée de janissaires exogènes, pour ainsi dire sans Etat, tenue en son intérieur par des micro-pouvoirs locaux, et de redoutables tribus, on retrouve le schéma khaldounien, encore pertinent aujourd’hui.

Or, ce qui s’est construit depuis la guerre de libération se fonde entièrement sur la notion d’indépendance et sur le rapport à l’ancien colonisateur, moyennant un saut dans l’histoire, tissant un lien hypothétique entre d’une part l’idée de la nation, et d’autre part l’islam et l’arabité, une arabité fortement contestée par une amazighité admise du bout des lèvres, ce qui montre l’absurdité de l’amalgame entre le slogan badissien de la nation musulmane, et la notion moderne de nation, à peine émergente, voire inexistante.

De fait, tout se joue dans cette contradiction, illustrée par le clivage entre Benbadis et Ferhat Abbas, donnant raison à ce dernier : la nation apparaît plus comme un vœu pieux, une mystification, qu’une réalité.

Deuxième catégorie : la résistance. Si les valeurs du combat contre le colonisateur, de la guerre, de ses martyrs et ses héros, ont structuré la conscience de plusieurs générations d’Algériens, rien aujourd’hui ne permet d’affirmer que les effets sont toujours visibles avec les nouvelles générations, marquées par l’autre guerre, celle du terrorisme, et des déceptions. Les héros de la résistance ne représentent qu’une vague référence du passé, et l’amalgame est vite fait avec ces autres prétendus héros, les vivants, les moudjahidine, perçus à travers le prisme des privilèges, de la prébende, et d’un demi-siècle de pouvoir, de corruption et de hogra, de tyrannie et d’arbitraire.

Troisième catégorie : la langue arabe. Je parlais de diversité. Eclatement, fragmentation, segmentarité, sont des mots plus appropriés. La langue parlée n’est pas particulière à une région, mais à chaque ville, chaque village. Un tel fractionnement s’explique par des origines tribales encore vivaces, chaque tribu, chaque clan se distinguant par un parler propre. Or ce sont les cités, travaillées par des habitus et un rapport étroit avec le pouvoir central qui sont seules capables d’imposer une langue commune.

D’origine tribale, peu urbanisée traditionnellement, souffrant d’une absence de Makhzen précolonial, l’Algérie a d’autant plus de difficulté à faire émerger cette langue commune que la politique d’arabisation a été un désastre national.

Un point cependant semble distinguer les nouvelles des anciennes générations. Alors que celles-ci parlent un arabe maternel cohérent, systématique, réservant la langue française ou l’arabe classique à un usage plus intellectuel, les jeunes n’ont plus de langue du tout. Ne parlant aucune langue correctement, leur parler quotidien se résume à cette espèce de francarabe qui porte à croire qu’ils ont rompu avec la langue maternelle. 

Les causes profondes d’une telle dérégulation, pour ne pas dire déstructuration affective  -compte tenu du rapport de la langue avec la mère-, restent à expliquer.

Quatrième et dernière catégorie : l’islam. S’il semble certain que la religion a joué un rôle structurant dans la construction de l’identité des Algériens, -il suffit de rappeler que la lutte de libération s’est faire au nom du jihad-, rien ne permet d’affirmer qu’elle puisse constituer une composante de l’identité nationale. Les Algériens sont évidemment musulmans, mais leur foi et leurs observances ne les distinguent en rien des autres musulmans.

Seules les idéologies islamistes ont été agissantes, mais en contribuant à diviser, et non à rassembler.

C’est par l’Etat fédérateur que les valeurs centrales de cohésion se construisent. Les valeurs officielles ont plus servi à légitimer les élites politiques qu’à fonder les bases d’un creuset national.

A coup sûr, aucune refonte des valeurs centrales de cohésion ne pourra se faire, tant que l’Etat et les gouvernements manquent dramatiquement de légitimité populaire.

Leïla Babès le 27/02/2008

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