Les nouveaux masques de la chirurgie esthétique

 

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Une étude toxicologique de médecine légale, menée à Strasbourg, a révélé cette semaine, la cause du décès de Napoléon Bonaparte, une ingestion d’arsenic minéral, appelé « la mort aux rats ». L’analyse, pratiquée à l’intérieur même des cheveux de Napoléon, et qui démontre l’empoisonnement, jette une lumière importante sur les conditions de la fin de l’Empereur déchu. La médecine légale, au service de l’histoire, les progrès de la science n’en finissent pas de nous étonner.

Mais là où les résultats sont les plus spectaculaires, c’est dans la lutte contre le vieillissement, un objet d’angoisse millénaire pour l’homme.

Bien entendu, le recul du vieillissement, la longévité, tiennent d’abord à l’évolution de la civilisation, aux progrès de la médecine, à une meilleure hygiène, à la qualité de l’alimentation. Dans l’apparence même, la forme physique, une sexagénaire d’aujourd’hui est plus jeune qu’une cinquantenaire du XIX° siècle.

Mais il y a d’autres recours, plus individuels. Cela va des crèmes jusqu’à la chirurgie plastique et toutes les techniques de pointe destinées à intervenir sur l’apparence de l’être humain, son visage, mais aussi la totalité de son corps.

Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas de vanter les progrès réalisés par ces nouvelles médecines, mais de m’interroger sur les besoins de plus en plus sophistiqués d’une catégorie des peuples appartenant aux pays riches, catégorie qui tend d’ailleurs à s’accroître de plus en plus, puisqu’elle touche également les hommes, et de plus en plus de femmes.

Au regard des pays pauvres, ces besoins expriment évidemment un luxe indécent, une obscénité si l’on considère le coût exorbitant de ces pratiques, dont le but est de transformer la physionomie et pas seulement de réparer les difformités.

Même si les Chinoises, de plus en plus nombreuses, et profitant de la « démocratisation » de ces techniques, veulent ressembler à des Européennes, en recourant à l’implantation d’un appareil nasal qui rallonge et affine le nez, et une chirurgie qui débride les yeux.

Quant aux femmes européennes et américaines à qui elles veulent ressembler, c’est là tout le paradoxe, elles se transforment elles-mêmes en… autre chose.

Car nous ne sommes plus à l’ère, désormais jugée archaïque, des laiderons qui ne veulent plus d’un nez trop long, non, ce sont toutes sortes de femmes qui recourent aux techniques les plus diverses pour transformer tout dans leur corps, pour peu qu’elles en aient les moyens.

Liposuccion, lifting partiel ou complet, et surtout cette combinaison qui se répand comme la peste, entre le raccourcissement du nez et le gonflement des lèvres.

Ce qui donne l’impression d’une fabrique de visages figés avec des yeux de poupée Barbie, sans expression, d’un nez ridiculement petit, aux narines quasi-fermées, et d’une bouche boursouflée. Bref, ces femmes sont de véritables clones de Michael Jackson qui lui, voulait peut-être ressembler à un extra-terrestre sorti de son délire de Peter Pan, ou mieux encore, à l’une de ces guenons qu’il abrite dans son zoo personnel.

Dans toute cette affaire, ce n’est pas tant la disgrâce de ces nouveaux visages fabriqués sur le même modèle qui choque, quoique la vue de ces faces figées et sans expression avec des lèvres énormes à force d’être boursouflées et un nez qui a presque perdu son ossature –que les chinoises s’empressent de récupérer-, nous saisisse de stupeur. Car l’idée que ces visages ne sont pas naturels s’impose d’elle-même.

Et quand je dis qu’ils ne sont pas naturels, je veux dire qu’ils ont perdu leur âme, c’est-à-dire ces expressions qui font la personnalité de l’individu, des ridules, un pli sur le front, un rire franc et naturel qui montre toutes les dents –oui, car il faut savoir que le gonflement des lèvres donne lieu à un rictus en guise de sourire-, en bref, ces visages ont perdu leur humanité.

Voilà ce qui choque au fond. Ces visages ne permettent plus que l’on exerce cette faculté banale de lire sur un visage, une émotion, un état d’âme, de percevoir la sympathie ou l’antipathie qu’ils nous inspirent. Ce ne sont plus des visages humains, mais des masques.

Dans ses Mythologies, Roland Barthes disait à propos du visage de Gretta Garbo : « Même dans l’extrême beauté, ce visage n’est pas dessiné, mais plutôt sculpté dans le lisse et le friable, c’est-à-dire à la fois parfait et éphémère, rejoint la face farineuse de Charlot, ses yeux de végétal sombre, son visage de totem ».

Le désir d’adéquation avec, non pas la beauté parfaite, mais une idée de la beauté, a fini par déshumaniser, par la pose d’un masque qui a gommé –à quelques exceptions près, ne soyons pas méchante-, la vraie beauté, c’est-à-dire ce qui fait la personnalité de l’individu, sa singularité, bref, ce charme particulier qui ne tient pas à la régularité des traits, mais à une harmonie générale.

Je me demande si la belle Cléopâtre aurait fait raccourcir son nez. Pourtant, ni César ni Marc-Antoine n’avaient besoin de cet artifice pour succomber à son charme.

Quant à Napoléon, il aurait peut-être recouru à cette technique barbare qui permet de rallonger les jambes. Mais lui non plus n’avait pas besoin d’être plus grand pour un être un grand homme.

 

Leïla Babès le 22/06/2005


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