La charia est-elle soluble dans le dialogue ?


par MOHAMED TALBI

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Jeune Afrique

29 avril 2002

Une confrontation sans précédent entre deux conceptions opposées de la loi islamique.

 

Encore une fois, je bondis sur une information de France 2 (journal de 20 heures du 26 mars). J'apprends que le wahhabisme est enseigné dans les prisons françaises, livres à l'appui présentés à l'écran, apprenant aux délinquants musulmans, qui en avaient vraiment besoin, qu'il est licite de répandre le sang des apostats et autres blasphémateurs. C'est la Loi d'Allah ! Après plus de deux siècles de réformisme musulman, on en est encore là. Incroyable et ahurissant, mais c'est comme cela, les manuels qui circulent dans les prisons à l'usage des détenus musulmans leur inculquent la vérité wahhabite sous le couvert des aumôniers contre lesquels on ne peut rien en vertu de la loi des hommes, celle de la République.

Pourquoi ? On ne peut ici faire un exposé, même partiel, du réformisme musulman. Disons qu'il est, dès le départ, mal parti. Il prit la forme de ce qu'on appelle le salafisme, la sacralisation d'un âge d'or mythique, celui des salaf, des Anciens, en tout point impeccables et parfaits, qu'on ne peut qu'imiter et faire ressurgir pour restituer à l'islam sa splendeur passée, et rattraper le retard pris sur l'Occident impie, dépravé et permissif. Le slogan de tous les salafistes - tous les islamistes violents et non violents le sont - est : « La solution, c'est l'islam. » Entendons, le retour à la Loi  d'Allah, à l'application de la charia dans son intégrité, telle qu'elle fut codifiée, ne varietur, il y a plus de mille ans. Le salafisme n'est pas « intégriste », terme impropre, de connotation catholique. Il est intégraliste, attaché au retour intégral à la charia. Or celle-ci déclare licite le sang de tout apostat et assimilé. Le crime d'être d'une opinion divergente, à partir d'une certaine gravité laissée à l'appréciation des oulémas, est passible de la peine de mort, sans qu'il soit nécessaire de recourir au verdict d'un tribunal. Toute barbe surmontée d'un turban est compétente en la matière. L'exemplarité du cas Rushdie ne doit pas être oubliée.

Le salafisme est une énorme machine embrayée sur la marche arrière dont le concepteur fut le Saoudien Mohamed Ibn Abd el-Wahhab (1703-1792), qui a donné son nom, malgré lui, au wahhabisme qu'il implanta, à la pointe de l'épée, en Arabie, devenue saoudite, et qu'il ambitionnait, si besoin est, par la manière forte, d'étendre à tout le monde de l'islam. On a combattu dans sa doctrine ce qu'il y avait de positif, la lutte contre le maraboutisme et l'idolâtrie (le culte des bétyles, auquel l'Arabie du XVIIe siècle était pratiquement revenue), et on lui a emprunté ce qu'il y avait de négatif : l'intégralisme. Tous les réformismes sont intégralistes. Ils sont les seuls à avoir pignon sur rue, les seuls à profiter d'une parfaite organisation, les seuls à profiter, lorsqu'ils ne sont pas pourchassés par les pouvoirs politiques, d'un appui étatique qui peut, selon les contingences, varier. On ne peut ici entrer dans les détails. Pour fixer les idées, nous ne citerons que quelques ténors.
D'abord le trio le plus célèbre : Jamel el-Dine el-Afghani (1838-l897), Mohamed Abdou (1849-1905), et Rashid Ridha (mort en 1935). Leur combat fut surtout éducatif et fondamentalement pacifique. Le penseur le plus original et le plus profond de leur époque fut l'Indo-Pakistanais Mohamed Iqbal (mort en 1938). Il avait fréquenté Henri Bergson (1859-1941) et Louis Massignon
(1883-1962), mais n'avait pas fait école. Les circonstances ne le permettaient pas.

Avec la Seconde Guerre mondiale, l'exacerbation du colonialisme et la résistance qu'il engendra, la violence avait le vent en poupe. La création de l'État d'Israël, en 1948, créa par ailleurs une situation de blocage sur le plan de la pensée, favorisa les dictatures et déclencha dans toute la région une logique de guerre. La violence révolutionnaire héritée du marxisme, baptisé dans les années cinquante à l'eau bénite du socialisme scientifique, fut islamisée sous forme de djihad

On doit ce tournant décisif, dont les conséquences se font toujours sentir, à un instituteur de génie, Hassan el-Banna (1906-1949), créateur du mouvement des Frères musulmans, assassiné par la police égyptienne qui avait imputé, quelques mois plus tôt (le 28 décembre 1948), aux Frères l'assassinat du Premier ministre Mahmud Nukrashi. Son programme en cinquante points, qui vise à instaurer un État islamique gouverné par la charia, est disponible en traduction française dans la revue Islam de France (n° 8, janvier 2001).

Ce programme constitue, à quelques nuances près, la base commune de tous les réformateurs salafistes dont les figures contemporaines les plus marquantes sont celles du Pakistanais Sayyid Aboul A'la el-Mawdoudi (1903-1979), de l'Indien Abu el-Hassan el-Nadawi (mort en 1999), de l'Égyptien Sayyid Qutb (1906-1966), pendu par Nasser après avoir été affreusement torturé, et, de nos jours, l'incontournable Cheikh el-Qaradhawi qui, par le canal d'Al-Jazira, dit la charia à tous les musulmans qui l'écoutent et le vénèrent par millions.

C'est dans cette ambiance qu'une féministe décidée et combative, sociologue de formation, Leïla Babès, et un salafiste libéral qui se réclame d'el-Banna, Tareq Oubrou, imam de fonction, viennent de nous donner un ouvrage à deux voix, Loi d'Allah, loi des hommes, que je recommande vivement à tous ceux qui s'interrogent sur une foule de questions qui vont de la viande halal aux mariages mixtes, en passant par le foulard dit islamique et la légitimation, que les aumôniers enseignent dans les prisons, de la mise à mort des apostats et autres blasphémateurs.

Leïla Babès, elle n'est pas la seule, est révoltée et scandalisée par la question de l'apostasie. « Pouvons-nous, aujourd'hui, accepter la peine de mort réservée aux apostats, les mains coupées, le statut discriminatoire de la femme, et prétendre que nous respectons la liberté, le pluralisme et les droits de l'homme ? [...] Je ne suis pas fondamentalement contre le droit musulman et, personnellement, je l'adopterais s'il était conforme aux principes que j'ai évoqués. » Ces principes sont ceux de « liberté et égalité » entre hommes et femmes figurant en sous-titre de l'ouvrage.

Dans une véritable bataille rangée à coup de versets et de hadiths, dans laquelle elle prend souvent le dessus sur son interlocuteur, elle défendra ces principes avec une compétence telle qu'en fin de volume, celui-ci lui adresse cette invitation : « Bienvenue au club des canonistes ! » Elle lui répond : « J'attends de vous accueillir dans le mouvement populaire des masses féministes. » À quoi Tareq Oubrou rétorque : « Je pense que j'en suis déjà membre, mais à ma façon. »
Ces répliques montrent que, dans un climat de liberté et de dialogue, que seul l'Occident offre - partout ailleurs dans le monde musulman livré à la dictature, on guillotine la pensée libre ou on la force à émigrer -, il est possible et fructueux de jeter des ponts entre modernistes et salafistes. En tuant la pensée libre, les dictateurs sont responsables des obscurantismes et des terrorismes. La violence ânifiante et dégradante des uns, qui font avaler à leurs peuples, universitaires compris, dans des élections systématiquement truquées, des pourcentages honteux et révoltants, génère la violence et la crispation des autres. J'avais déjà dit que l'espoir de rénovation dialogique et pacifique de la pensée musulmane, et consécutivement l'évolution de la charia, repose sur les minorités musulmanes d'Occident.

L'ouvrage de Leïla Babès et Tareq Oubrou, un « 'alim éclairé » et « un homme libre de ses pensées et de ses avis », me confirme dans cette conviction.
Sur la question axiale de l'apostasie, clé de voûte de toutes les évolutions, c'est-à-dire sur le droit de penser différemment et librement, jusqu'au blasphème et au rejet de l'islam, Tareq Oubrou, sans aller jusqu'à la dénonciation des dispositions de la charia en la matière, ce que Leïla Babès lui reproche, est poussé à admettre que « l'ensemble d'arguments » que celle-ci lui oppose lui « permet de dire que la question de la condamnation à mort d'un apostat n'est pas juridiquement et indéniablement fondée ni appropriée ».

Ce pas est énorme pour un salafiste, lorsqu'on songe que, sur ce point, les dispositions de la charia font l'unanimité de tous les islams - pas seulement le wahhabisme - et qu'elles sont enseignées aux étudiants, tous sur ce point des « talibans », dans « toutes les universités arabes », y compris dans les pays réputés modernes. Ce pas, si prudent soit-il, Tareq Oubrou n'aurait pu le faire ailleurs qu'en Occident, ce qui nous ramène au rôle avant-gardiste de ce que nous avons appelé l'Euro-Islam.

On ne peut énumérer toutes les autres dispositions contestées de la charia. Le lecteur musulman les découvrira de lui-même pour le repos de sa conscience et sa cohérence intime avec soi-même sans sentiment de culpabilité. À titre d'exemple, sauf le porc, il pourra manger toute viande, pourvu « que la bête ne soit pas sacrifiée au nom d'une autre divinité que Dieu ». Leïla Babès et Tareq Oubrou tombent pratiquement d'accord pour estimer qu'il suffit « que la viande qui arrive dans nos assiettes soit saine et de bonne qualité, pour qu'elle soit tout à fait halal ». Plus de problème de cantine donc pour les parents. Pour ce qui est du mariage d'une musulmane avec un chrétien ou un juif, il y a en fait « un vide juridique », « car en réalité l'interdiction n'est pas justifiée par un texte formel », admet Tareq Oubrou, qui, par ailleurs, souligne : « Quant à la communauté, qui n'est pas une Église, elle n'a aucun droit d'exclure ses filles musulmanes parce qu'elles ont fait ce choix, quelquefois inévitable. » Tariq Ramadan, le petit-fils d'el-Banna par son grand-père maternel, est du même avis. Voilà de quoi apaiser beaucoup de consciences et éviter d'innombrables drames.

Enfin le voile ! Tareq Oubrou ne va pas jusqu'à abroger ce qu'il considère « une norme scripturaire jusqu'à la fin des temps » - en cela il est en deçà d'Abdou -, mais il émet cette « fatwa situationnelle » : « J'informe la fille ou la femme qui risque l'expulsion de son établissement scolaire ou de son travail ou pour d'autres raisons, qu'elle a la dérogation de ne pas couvrir ses cheveux ni dans l'école ni dans son travail.

Pour ma part, je rappelle ce que j'avais déjà écrit ailleurs : aucune obligation explicite dans le Coran pour la femme musulmane de se couvrir les cheveux. Quant aux hadiths, c'est une autre affaire.

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