Sarkozy contre la laïcité 3

 

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Dans ce troisième et denier volet de la série consacrée à Sarkozy et la laïcité, j’aimerais m’arrêter sur trois points que le Président a soulevés dans son allocution de Latran, à Rome : la morale, le rôle du clergé dans la sphère publique, et la notion de laïcité positive.

C’est un discours qui, comme toutes les déclarations faites dans le passé, et le contenu de son livre, paru en 2004, donne l’impression d’une vision binaire entre d’une part, la tradition républicaine française, laïque et déchristianisée, et un monde qu’il appelle de ses vœux, et qui serait chrétien, religieux, ou plutôt catholique, et où l’Etat travaillerait en étroite collaboration avec l’Eglise. Je dis l’Eglise en pensant à l’Eglise catholique, car bien qu’il se place officiellement du point de vue général, en tant que chef d’Etat, en élargissant son propos à l’ensemble des religions, Sarkozy concentre l’essentiel de son discours sur la religion dominante, le catholicisme.

Quoiqu’il en soit, dans cette vision manichéenne où les deux systèmes s’opposent, le choix est clairement fait en faveur du religieux.

« S'il existe incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse, a-t-il déclaré, la République a intérêt à ce qu'il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D'abord parce que la morale laïque risque toujours de s'épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l'aspiration à l'infini. Ensuite parce qu'une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. »

Certes, et personne ne le nie, de même que les valeurs religieuses sont issues de valeurs profanes, la morale laïque est également issue de références religieuses. Ni la religion ni les traditions sociales n’ont le monopole des principes du bien et du mal, de la justice sociale, de l’aspiration à l’égalité, de la solidarité et de l’entraide, de l’éducation, etc… Mais le raccourci est vite fait : dire que la morale n’a de sens que si elle s’appuie sur la foi et les valeurs religieuses revient tout simplement à rejeter la possibilité d’une morale laïque indépendante. C’est un peu comme si tous les incroyants n’avaient pas de morale, que l’école républicaine n’avait pas une fonction éducative, que la politique était dénuée de toute éthique, que les droits de l’Homme, la démocratie et la citoyenneté n’avaient pas de sens.

Ensuite, dire que la morale laïque risquerait de sombrer dans le fanatisme si elle n’est pas adossée à la religion, c’est occulter le fait que le fanatisme le plus dangereux est celui produit par les religions. C’est oublier que la tradition républicaine s’est construite après des siècles de guerres de religion, qu’elle est la seule à garantir la liberté de conscience que pendant des millénaires, les religions ont bafouée en exécutant, immolant par le feu, écartelant, torturant les hérétiques et les opposants. C’est oublier qu’elle est la seule à nous préserver des châtiments corporels, de la peine de mort pour apostasie et de la peine de mort tout court. Un rappel qui eût été salutaire à Riyad, lorsque Sarkozy, oubliant qu’il était dans un pays de fanatisme et de totalitarisme religieux, a fait de l’Arabie saoudite un modèle de modernité.

« Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, a-t-il encore déclaré, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ».

Par cette déclaration inouïe qui hiérarchise les missions respectives du prêtre et de l’instituteur, c’est ce dernier qui est disqualifié. Dénué de toute morale religieuse, il lui manque les valeurs du bien et du mal, la dimension sacerdotale de la vocation, propre au curé, et l’engagement fondé sur la foi. Non seulement l’école républicaine est désavouée au profit de l’enseignement religieux, mais c’est également la primauté de la foi sur la raison qui est ici affirmée.

En déclarant aussi que « l’esprit religieux et la pratique religieuse peuvent contribuer à apaiser et à réguler une société de liberté », c’est la religion qui est convoquée au secours de  la République, jugée incapable de donner du sens, de nourrir l’espérance du peuple et de cimenter la cohésion sociale.

Une analyse qui rappelle étrangement la vision du pétainiste Charles Maurras qui, bien qu’agnostique, trouvait dans l’Eglise le moyen d’assurer l’ordre social idéal pour que les politiques puissent œuvrer en bonne intelligence. Ce qui veut dire que la République seule, est incapable de rassembler avec les seules valeurs sur lesquelles elle se fonde.

Une telle instrumentalisation du religieux évoque deux choses : d’abord le désir d’alignement sur une Europe qui entend s’enraciner dans l’héritage chrétien et qui fonctionne essentiellement selon un système concordataire, sans véritable séparation entre l’Eglise et l’Etat ; ensuite, l’inspiration du modèle américain, celui de la religion civile.

Au lieu d’être catonnées au domaine privé, séparées des affaires de l’Etat et de la société, les valeurs religieuses se diffusent dans l’ensemble du corps social et politique. C’est ce système qui permet au président des Etats-Unis de jurer sur la Bible.En usant de la notion de laïcité positive, Sarkozy laisse entendre que la laïcité française est négative, « sectaire », comme il le précise. En ajoutant un qualificatif à laïcité, il ne fait que la disqualifier. Il en est ainsi de tous ceux qui préconisent une laïcité « ouverte », ou encore « plurielle », des notions dont usent les défenseurs du voile, les opposants à la loi d’interdiction des signes religieux à l’école, les intégristes, et tous les anti-laïques. Ajouter un adjectif à la laïcité, revient donc à la trahir.

Le danger d’un tel système est le risque de communautarisation. Au lieu d’être fédérés par les valeurs centrales de la République, les citoyens s’enfermeraient dans leurs appartenances religieuses ou philosophiques. Un autre scénario serait de revenir à ce qu’on appelle la guerre des deux Frances, la querelle d’avant 1905, entre les laïcs et les religieux.

Beaucoup n’hésitent pas d’ailleurs à critiquer ce qu’ils appellent le laïcisme, ou encore l’intégriste laïque, comme le fait le secrétaire général de l’UOIF, Fouad Alaoui, que Sarkozy approuve au demeurant.

En parlant de laïcisme, les anti-laïcs ne le font nullement en distinguant entre les laïcs et ceux qu’ils appellent les laïcistes. Ce terme péjoratif, qui sous-entend un excès, une approche radicale, est réservé à tous les laïcs. Pour eux, la laïcité est excessive, trop radicale, ce qu’elle est au demeurant. Mais ce faisant, en critiquant la laïcité, c’est tout le modèle français qu’ils disqualifient, en ce qu’il se fonde sur la stricte séparation de la religion et de l’Etat. Et c’est ce modèle qui fait également l’objet de la critique de Sarkozy.

Une laïcité positive, -notion qui en définitive n’a aucun sens, car soit le système est laïque, soit il ne l’est pas-, consisterait à collaborer de manière étroite avec les religions, à en financer les lieux de culte, à leur permettre de s’exprimer publiquement, d’aménager des horaires séparées dans les piscines pour les femmes et pour les hommes, de réserver des médecins femmes dans les hôpitaux pour les femmes voilées, d’occuper les lieux de l’Etat, et pourquoi pas, de se mêler des affaires de l’Etat.

 Tout ceci est contraire à la loi de 1905. Au lieu d’être neutre, areligieux, -ce que la République laïque est, et non antireligieuse comme le prétend Sarkozy-, l’Etat deviendrait religieux, ou tout du moins, pro-religieux, ce qui changerait radicalement sa nature. Il reconnaîtrait ainsi les religions, au lieu de les « connaître » simplement, et il se mettrait à penser, à avoir une opinion religieuse, ce qui n’est pas dans sa mission, sa mission étant laïque, au sens de areligieux, neutre, au-dessus des religions, ou plutôt en dehors des religions, mieux, au-delà des religions.

En prenant possession de sa distinction de président catholique à Rome, Sarkozy a ramené la France dans son statut pré-laïque de « fille aînée de l’Eglise », s’est fait investir et s’est investi du titre de « chanoine de Saint-Jean-de-Latran ». La question est de savoir quand, de quelle manière, et dans quelles conditions il entend réviser la loi de 1905 pour la rendre conforme à la re-catholicisation qu’il appelle de ses vœux. En définitive, cette chronique devrait s’intituler, non pas Sarkozy et la laïcité, mais Sarkozy contre la laïcité.

Leïla Babès le 06/02/2008

 

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