Sarkozy contre la laïcité 2



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Jamais homme politique français, a fortiori s’il est investi de la fonction de chef d’Etat, n’avait eu un discours aussi anti-laïque. L’entreprise de sabordage des fondations de la République laïque à laquelle Nicolas Sarkozy se livre depuis quelques semaines, est à couper le souffle.

Oubliant qu’il est le garant de cette même République laïque et le représentant suprême de la nation toute entière, l’homme Sarkozy scie la branche sur laquelle il est assis. Dans cette action de démolition qu’il dirige imperturbablement, sans consultation ni débat, c’est toute la fonction du chef de l’Etat qui se trouve submergée par l’homme, tel un capitaine de navire fou qui mène son monde à la dérive.

C’est en tant que chef d’Etat que Sarkozy a été reçu à Rome, et c’est orné de l’étole qu’il réserve aux personnalités des pays catholiques que Benoît XVI a investi Sarkozy du titre de chanoine d'honneur du Latran, haute distinction et symbole on ne peut plus significatif du virage que le président français entend faire prendre au pays, pour un retour à la France chrétienne, ou plutôt catholique, pré-laïque, celle d’avant 1905.

Tout dans ces actes posés comme autant de jalons, les discours de Rome et de Riyad, sa rencontre récente avec les représentants des Eglises, son zèle dans la création du CFCM et ses alliances avec l’organisation des Frères musulmans de l’UOIF, sa présence au congrès annuel de ce mouvement, son évocation fréquente de la question religieuse, la lettre qu’il a envoyée au Pape dès son accession au pouvoir, la teneur de son livre écrit avec un prêtre et paru en 2004,  La République, les religions, l’espérance, tout chez lui évoque le projet mûrement préparé d’œuvrer pour un retour du religieux dans la sphère publique et pour une révision de la loi de 1905.

« Comme Benoît XVI, a-t-il déclaré, je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique, religieux, spirituel de son histoire, commet un crime »

Etranges propos qui sonnent comme une outrance face à ce qui peut somme toute, être considéré à la fois comme une déchristianisation des esprits, conséquence logique d’un processus de sécularisation et de laïcisation aussi radical qu’irréversible, et une réserve de la République à l’égard des religions, une attitude là aussi normale, eu égard à la nature laïque de celle-ci.

Est-il nécessaire de rappeler que la laïcité française n’est pas une simple opinion, un pilier parmi d’autres –comme c’est le cas en Belgique-, que c’est le fondement même de l’Etat, tel que le stipule  la Constitution dans son article 1° : «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.»

Que la République respecte les croyances n’implique pas ni qu’elle s’en mêle –sauf dans le cadre la loi relative à la liberté de l’exercice du culte dont elle est le garant-, ni qu’elle a un devoir de mémoire à leur égard.

On aurait pu s’attendre, et même espérer que le chef d’Etat Sarkozy, déplorant l’inculture religieuse des citoyens français, s’attèle à la mise en œuvre d’institutions d’enseignement du fait religieux, ce qui aurait été l’occasion de donner à l’islam, une religion qui souffre cruellement d’un manque de cadres compétents et adaptés aux exigences de la modernité, les moyens d’évoluer positivement.

Sauf que.Sarkozy se place du point de vue de la mémoire, et non de l’histoire.

C’est d’ailleurs à un véritable acte de repentance qu’il se livre dans son discours de Rome, en déclarant que  la France avait besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d'affirmer ce qu'ils sont, et que la mise en œuvre de la loi de 1905 avait provoqué de la souffrance. Autrement dit, la laïcité a été un préjudice pour les catholiques qui doivent se décomplexer pour vivre au grand jour leur foi, et pourquoi pas l’exprimer dans la sphère publique. La ferveur religieuse devrait ainsi se manifester dans la rue par des pèlerinages, des processions, des prières publiques, etc.

Et naturellement, puisque l’Etat s’occuperait désormais d’aider les religions et se mêler de leurs affaires, la réciprocité devrait être de mise.

Voilà à quoi rêve Sarkozy, alors que les Catholiques n’en demandent pas tant, et n’ont rien demandé au demeurant, comme le montrent des articles du quotidien La Croix, dont l’éditorial paru après le discours de Latran, intitulé « L’excès » : « Le christianisme fait partie de l’identité nationale, mais n’en définit pas l’essence… La religion est une grande chose qui ne mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ».

S’il appelle à un retour des religions, Sarkozy parle aussi de foi, de spiritualité, même s’il affectionne tout particulièrement le terme de transcendance. Ainsi « celui qui ne croit pas ne peut soutenir en même temps qu'il s'interroge sur l'essentiel. »

Un non-sens et une affirmation que contredisent toutes les enquêtes de sociologie des religions qui montrent toutes, l’importance accrue de non-croyants qui s’intéressent à la spiritualité, doutent, s’interrogent, ou croient en quelque chose. La vision binaire traditionnelle en « croyants » et en « athées » est totalement dépassée !

Sarkozy va même jusqu’à affirmer que « le fait spirituel est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance ». Quid des bouddhistes, des Hindouistes, des confucianistes des animistes, des chamanistes, des athées, des agnostiques et des libre-penseurs ?

Les athées eux, en prennent pour leur grade : « Je me suis toujours dit qu’il y avait de l’arrogance dans la certitude de la non-existence divine ». On se félicite qu’on ne brûle plus les mécréants sur le bucher, et on se félicite aussi que Sarkozy ne soit pas né musulman quand on sait qu’en Arabie Saoudite, en Iran, au Pakistan et au Soudan, on exécute les athées, ou plutôt les apostats.

Dans son livre, il écrit que « Le besoin spirituel, l’espérance, ne sont pas satisfaits par l’idéal républicain… La vie spirituelle constitue généralement le support d’engagements humains et philosophiques que la République ne peut pas offrir, elle qui ignore le bien ou le mal. »

Effectivement, la République ne peut pas, ne doit pas et ne saurait fournir un sens ultime aux questions métaphysiques. Telle n’est pas sa mission. Elle n’a pas non plus à s’en préoccuper. C’est l’affaire des individus, des religions et des philosophies.

Quant à dire qu’elle ignore le bien et le mal, voilà une affirmation absurde. La liberté, l’égalité, la fraternité, la justice citoyenne, la vocation éducative de l’école, la morale laïque, qu’est-ce d’autre sinon les valeurs du bien (et du mal )?

 

Leïla Babès le 30/01/2008


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