Sarkozy  contre  la laïcité

 

 

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l y a près de 3 mois, je disais dans cette même chronique à quel point Nicolas Sarkozy était un homme de rupture, dans sa façon d’être, son style, son langage, son parler.

Il ne s’agissait là que d’un exemple, car tout chez le président français évoque la rupture. Rupture avec le style sobre et distant des chefs d’Etats français, tout du moins ceux de  la V° République, rupture par son omniprésence sur le terrain et dans les médias, rupture par ses alliances avec le grand patronat et le monde du show business, rupture par l’introduction de nouveaux mots d’ordre, rupture dans son traitement des minorités et de la question des différences culturelles en général, jusqu’à son désir d'inscrire dans le préambule de  la Constitution les notions de diversité et de discrimination positive.

L’attirance de N.Sarkozy pour l’Amérique, pour ses symboles, son libéralisme et son système multiculturaliste, pour ne pas dire communautariste, montre sa volonté de tourner le dos au modèle français d’intégration, fondé sur l’individu citoyen.

Cette mise en avant de la différence, faite au détriment de la notion universelle de l'égalité rompt avec l'héritage de la Révolution française, et se rapproche dangereusement de la tradition relativiste du monde anglo-saxon.

Rupture enfin, en cohérence avec tout ce que je viens d’évoquer, avec l’un des fondements de la République , sinon le plus important : la laïcité. 

N.Sarkozy parle beaucoup de religion, reçoit et s’entretient souvent avec les hommes d’Eglise, et ne cache pas son désir de réinjecter du religieux dans la sphère sociale. Une constante depuis l’époque où il était premier ministre et qu’il réaffirme en tant que président. Une première pour un chef d’Etat français, alors que ses prédécesseurs, de gauche comme de droite, s’étaient toujours distingués par un strict respect de la séparation entre le religieux et le politique et de la neutralité qui sied à leur fonction de président de tous les Français.

Des hommes et des femmes politiques de gauche comme de droite se sont émus de ces remises en cause. Jusqu’au gaulliste Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel, qui a dû rappeler qu’on ne pouvait toucher à la loi sur la laïcité, pilier de la République.

La volonté d’en découdre avec la laïcité, Sarkozy l’avait exprimée clairement lors de la sortie de son livre en 2005, La République, les religions et l’espérance. 

 

Il pensait tout particulièrement à l’islam en exprimant sa crainte que les humiliations et les frustrations des musulmans conduisent à l´extrémisme. Une identité humiliée est une identité radicalisée, donc dangereuse, disait-il. En quoi les Musulmans de France se sentiraient-ils humiliés, blessés dans leur identité ? On se le demande. Sans doute Sarkozy se figure t-il que les citoyens français de confession musulmane nourrissent le même ressentiment que ces musulmans qui au Pakistan, au Moyen-Orient, ou en Egypte, sortent systématiquement brûler le drapeau des Etats-Unis en brandissant le portrait de Benladen ? Ce serait croire que les Musulmans sont des fanatiques potentiels qu’il fut amadouer par des concessions et de la complaisance.

Quoiqu’il en soit, c’est la raison pour laquelle Sarkozy, ce dont il se vante, a tout fait pour créer le CFCM, n’hésitant pas à se compromettre avec la composante islamique la plus intégriste : les Frères musulmans de l’UOIF.

Sarkozy a la naïveté –et l’obstination, devrais-je ajouter-, de croire que de 2 maux, il faut choisir le moindre. Contre les salafistes qu’il tient pour dangereux, -ce qu’ils sont au demeurant-, il joue la carte des Frères musulmans qu’il tient pour des modérés, ce qu’ils ne sont pas, même si par tradition de dissimulation et par stratégie du double langage, ils font tout pour donner d’eux-mêmes une image respectable. De plus, il croit que les Frères musulmans sont à même de contenir les salafistes, ce qui est faux, les Frères musulmans n’ont pas la moindre influence sur les salafistes qui se moquent bien d’eux.

Fondamentalement, Sarkozy entend réinjecter du religieux dans la sphère publique, dans les lieux même où c’est aux institutions de l’Etat de jouer leur rôle. Autrement dit, la socialisation des jeunes et la lutte contre la délinquance et la drogue n’incombent plus aux éducateurs mais aux prédicateurs.

Dans son discours à Rome où il a rencontré le Pape, le président a failli à sa fonction de chef d’Etat garant de la laïcité, en affirmant qu’il assumait pleinement le passé de  la France et le lien particulier qui unissait la nation française à l´Eglise. Sur ce point, son discours était en parfaite concordance avec le titre attribué à la France, au VIII° siècle : celui de fille aînée de l’Eglise.

  Bref, il a aussi rappelé ce qu’il a toujours déclaré : que les racines de la France étaient essentiellement chrétiennes, que la France a apporté au rayonnement du christianisme une contribution exceptionnelle, et que la laïcité ne saurait couper  la France de ses racines chrétiennes.

Son idée que la spiritualité et le besoin de transcendance –qu’il confond avec la religion comme institution-, soient la réponse au matérialisme, rappelle en tout point les discours des prédicateurs musulmans dans leur critique radicale de l’Occident. Tariq Ramadan et tant d’autres prêcheurs ne disent pas autre chose.

Sarkozy parle d’espérance qu’il confond avec la foi, faisant fi des espérances sociales des peuples et en particulier de la tradition française de la Révolution.

Il a beau affirmer son respect de la liberté de conscience, du droit à croire ou à ne pas croire, il n’en demeure pas moins qu’il rabat l’espérance à la seule dimension religieuse, balayant d’un revers de main l’héritage de la philosophie des lumières, du rationalisme, de la libre pensée et de la laïcité.

Voilà pourquoi il veut une laïcité positive, selon sa propre expression, c´est-à-dire une laïcité qui ne considère pas que les religions soient un danger, mais plutôt un atout.

Pourtant, le vrai danger est là : dans le fait d’occulter les intégrismes, les dérives sectaires, les extrémismes religieux. L’idée folle de Sarkozy est de croire que plus de religion fait reculer la menace extrémiste, comme ça, sans y réfléchir, sans preuve, sans aucune garantie, alors que tout montre le contraire, et notamment les avancées de l’UOIF depuis que cette organisation a eu les honneurs de  la République.

Sarkozy confond la spiritualité –dont je rappelle qu’elle est fondamentalement individuelle et qu’elle ne s’adosse pas forcément à une Eglise instituée-, avec la religion en tant que système, en tant qu’Eglise, clergé et pouvoir.

Une erreur de jugement qui s’illustre parfaitement dans le discours qu’il a prononcé dernièrement à Riyad en déclarant que l’Arabie Saoudite est une terre sacrée où le Prophète a recueilli la parole de Dieu, et que ce pays était si important pour les Musulmans.

L’Arabie saoudite, un pays créé au XVIII° siècle et qui a annexé, conquis, colonisé les lieux saints de l’islam sans aucune légitimité, ni religieuse ni politique.

Tous ces coups de canifs portés au modèle français d’intégration et à la laïcité inquiètent. Ce qui est sûr, c’est que l’inspiration du modèle anglo-saxon risque de coûter très cher à  la France, au moment  où la Grande-Bretagne , traumatisée depuis les attentats de Londres, révise sa politique.

Pour conclure, il suffit de donner ce seul exemple chiffré, cette preuve éclatante que Sarkozy se trompe sur toute la ligne : un musulman anglais sur trois souhaite vivre selon la loi islamique, alors 73 % de musulmans français se disent attachés à la laïcité.

 

Leïla Babès le 23/01/2008