Excision : trêve de tartufferies !

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La fatwa édictée au Caire à la fin du mois dernier par une dizaine de dignitaires musulmans, parmi lesquels le grand mufti d’Egypte, Ali Goma’a, l’imam d’Al-Azhar le cheikh Tantawi, et le cheikh Qardhawi, déclarant que l’excision n’était pas une recommandation du Coran, appelle quelques éclaircissements.

Je rappelle que l’excision qui n’est pas une circoncision féminine comme le clament ses défenseurs, consiste à faire subir aux petites filles une ablation partielle ou totale des parties génitales allant parfois jusqu’à l’infibulation, c’est-à-dire l’ablation totale suivie d’une couture ne laissant apparaître que deux petits orifices pour l’urine et l’écoulement du sang menstruel.

Les traumatismes physiques et mentaux sur les millions de fillettes qui font l’objet de cette violence sont incalculables : infections chroniques, complications, hémorragies, souffrances, et danger de mort.

Déclarer que l’excision n’est pas une recommandation coranique aurait pu paraître absurde en ce sens qu’un conseil d’hommes vient valider en quelque sorte le Coran, s’il n’y avait ces deux paramètres : d’abord la déclaration est intervenue en Egypte où cette coutume barbare est encore pratiquée par près de 95% de la population ; ensuite, c’est la première fois que des responsables religieux condamnent solennellement et d’une manière collégiale, un rite de mutilation qui bien que non islamique, est pratiqué par des millions de musulmans de par le monde, à commencer par des pays arabes proches de l’Egypte comme le Soudan, mais aussi le Yémen, le Bahreïn, Qatar, et Oman.

Mais cela touche aussi l'Indonésie, la Malaisie, le Pakistan, l'Inde, et bien sûr le continent africain où 28 pays sont concernés, en particulier ceux qui pratiquent l’infibulation : la Somalie, l'Ethiopie, l'Erythrée, Djibouti, le sud de l'Egypte, et le Soudan. +En réalité l’Egypte tente de lutter contre l’excision depuis plus de quarante ans, il est vrai d’abord timidement et sans véritable pénalisation. Ce n’est qu’en 1996 qu’un véritable débat a commencé à voir le jour au moment où la chaîne américaine CNN a diffusé un reportage sur cette pratique dans ce pays.

Depuis 1998, les opérations d’excision sont interdites dans tous les hôpitaux mais elles restent pratiquées dans la clandestinité par des exciseuses, comme c’est le cas dans de nombreux autres pays africains.

Pourtant, malgré l’interdiction, de nombreux médecins islamistes ont continué de militer pour le maintien de l’excision, en s’appuyant sur un hadith selon lequel le Prophète aurait dit : « « Circoncisez les filles, mais faites-le sans exagération...»

La Conférence qui s’est tenue au mois de juin 2003 au Caire, organisée par le Conseil national égyptien de la maternité et de l'enfance, a révélé une forte opposition d’un certain nombre de médecins, à l’interdiction.

Ainsi le Dr Munir Mohammed Fawzy, gynécologue et obstétricien à l'Ecole de médecine de l'université Ayn Shams, citant le même hadith, reconnaît les risques de cette opération, en même temps qu’il soutient que le renoncement à cette pratique est « susceptible d'entraîner chez les filles des infections et parfois même des maladies.»

Pour la boutade, on peut se demander s’il ne faut pas aussi émasculer les hommes car après les femmes n’ont pas le monopole des infections.

Le Dr Ahmed Suleiman de l'université du Caire, quant à lui n’a pas jugé utile de légitimer sa position par le recours à des considérations médicales en déclarant que l'excision était source de pudeur, d'honneur et d'équilibre psychologique.

C’est aussi ce que pensent certains dignitaires religieux et autres spécialistes en droit islamique qui vont jusqu’à affirmer que l'abandon de cette pratique contribuerait à la propagation de « fléaux occidentaux » comme le sida et la prostitution.

Comme toujours, lorsqu’il s’agit de défendre les droits des femmes ou leur intégrité physique, on se rabat sur la bonne vieille théorie du complot de l’Occident qui cherche à détruire l’islam en propageant la débauche et les maladies honteuses comme le sida.

En somme, ces musulmans ont trouvé au sida une solution encore plus subtile que celle du Vatican qui préconise la fidélité : l’excision, comme une sorte de ceinture de chasteté. Sauf qu’au lieu de mettre un cadenas, on se sert d’un fil et d’une aiguille.

A la tête de ce front du refus, il y avait cheikh Youssef Al-Badri, un islamiste connu pour ses procès contre les intellectuels, et notamment contre l’universitaire Nasr Abu Zayd qui a dû s’exiler aux pays bas pour ne pas être divorcé de sa femme après avoir été accusé d’apostasie.

Même chose pour l’ancien mufti de la République , Nasr Farid Wassel, pour qui l’excision est licite même si l’islam ne la rend pas obligatoire, alors que l’ancien cheikh d’Al-Azhar, Gad Al-Haq Ali Gad Al-Haq, la considère comme une obligation religieuse.

Quant au cheikh Youssef Al-Qardhawi, l'un des prédicateurs les plus médiatiques de l'islam sunnite et référence canonique des Frères musulmans, plutôt favorable à l’excision, il s’est prononcé pour une amputation partielle, laissant les parents de la fillette décider, et ajoutant que malgré le mérite reconnu à cette pratique par les docteurs de la loi et le hadith que j’ai évoqué, ne pas exciser n’est pas considéré comme un péché. Dieu soit loué, les petites musulmanes qui n’ont pas subi cette abominable mutilation n’iront pas en Enfer, en tous cas pas pour cette raison-là.

On comprend mieux pourquoi les religieux ont attendu aussi longtemps avant de se prononcer contre l’excision. Même le cheikh Tantawi, figure libérale de la célèbre Al-Azhar, s’il a souligné que sa propre fille n’a pas été excisée et que le hadith en question n’a pas une valeur d’authenticité significative, il s’est bien gardé jusqu’ici d’exprimer une opinion défavorable, à cause du silence des textes, argument absurde, car le fait que le Coran n’ait pas interdit la torture, implique t-il que sa pratique soit légitime ?

Force donc est de reconnaître que la fatwa d’interdiction de l’excision est le résultat d’un long processus de sensibilisation menées ces dernières années par l'Organisation mondiale de la santé, le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (Unicef) et des associations égyptiennes.

En tous cas, elle ne découle pas d’une action unilatérale des hommes de religion, mais s’inscrit dans le cadre de la conférence internationale sur les mutilations génitales féminines.

Alors oui, pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour interdire une pratique qui se fait souvent au nom de l’islam, et dont ceux-là même qui l’imputaient à l’islam disent aujourd’hui qu’il s’agit d’une coutume étrangère à l’islam ?

 

Leïla Babès le 13/12/2006


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