La sociologie comme éthique politique

 

Le métier de sociologue, comme objectivation du fonctionnement des institutions et des pratiques sociales dans leurs logiques de pouvoirs et de domination, réels et symboliques, ne peut se réaliser pleinement que dans la mesure où celle-ci s’applique ipso facto au sujet de la science, c’est-à-dire à la condition que le sociologue soumette son propre point de vue et le champ scientifique à partir duquel il opère, à la même distance critique.

En se gardant de toute tentation de vision souveraine, par la défiance à l’égard des certitudes, il fait avancer la connaissance sur le monde social, et ce faisant, agit sur celui-ci.

C’est pourquoi le sociologue ne peut se reconnaître dans le mythe de la tour d’ivoire qui voit la science sociale comme une science « pure », devant s’interdire toute implication dans le champ social et politique. Abusés par les oripeaux de l’académisme de façade qui confond neutralité axiologique et peur du risque, les esprits naïfs ne perçoivent pas la stérilité d’une telle posture.

En préférant les privilèges mondains que procure le statut académique à l’impératif de connaissance, ce que l’approche scolastique s’interdit en vérité, c’est l’exercice de la science comme raison critique. En cédant au « sacrifice de l’intellect » qu’impose l’attachement dogmatique, soit à la théorie « pure » qui fonctionne comme une machine sophistiquée qui tourne à vide dans le cercle étroit d’un corporatisme fossilisé, soit au savoir-faire empiriste des exécutants pour qui la technique tient lieu de science, elle se nourrit des illusions sociales qu’elle a fonction de dévoiler, car comme la société, elle « se paie toujours elle-même de la fausse monnaie de son rêve » selon la belle formule de Marcel Mauss.

Pas plus que dans le scientisme, le sociologue ne peut se reconnaître dans cette nouvelle vague d’experts auto-proclamés, prophètes du relativisme, scientifique d’abord parce que la science leur fait défaut, et culturel ensuite parce que sourds à toute éthique universaliste qui risquerait de leur faire perdre leur clientèle.

L’amateurisme qui caractérise ces spécialistes en séduction mondaine dont la connaissance est aussi limitée que leur désir de satisfaire les attentes du vulgaire est grand, se manifeste dans des milieux aussi divers que celui de la recherche ou de la militance d’extrême gauche, mais qui ont en commun la défense de mouvements se réclamant d’une appartenance culturelle ou religieuse.

Voyant dans ces idéologies différencialistes l’expression sociale d’une catégorie de dominés, ils font de leurs représentants les nouveaux « damnés de la terre », un substitut à la classe ouvrière. Ainsi en est-il de la revendication par les islamistes d’une reconnaissance de leurs particularismes religieux ou supposés tels, qui représentent désormais pour ces chantres du relativisme qui ne font que promouvoir d’autres formes d’absolu, les minorités dominées issues des pays du Sud face aux dominants, la mondialisation et les puissances occidentales.

Le confusionnisme qui entoure cette fiction sociale s’illustre tout particulièrement dans le fait que la transposition faite des termes de la lutte sociale dans le registre des valeurs culturelles ou religieuses de leurs protégés, passe par l’occultation de la violence symbolique qui est au fondement des idéologies qu’ils défendent, et dont le statut des musulmanes comme catégorie doublement dominée, est l’exemple le plus criant.

Si le sociologue n’a pas à se soucier de la censure positiviste, son activité n’a de sens que dans la mesure où elle est autonome. Ethique fondamentalement critique, la science sociale a vocation à démystifier, à dévoiler les visions dominantes, à arracher les esprits à l’état d’innocence qui est le propre de toute idéologie comme croyance commune.

Parce qu’il est un scientifique, le sociologue est un empêcheur de tourner en rond, un trouble-fête qui dérange et se met en danger. Il ne doit jamais oublier qu’il participe lui-même peu ou prou eu jeu social et politique qu’il a pour fonction d’en dévoiler les rapports de force et de sens, y compris dans sa profession qui n’est qu’un microcosme de la société, un schéma réduit des luttes et des enjeux de pouvoir.

C’est à la condition qu’il soumette à la critique ses propres présupposés, les mécanismes conscients et inconscients qui lui dictent le choix de son objet d’étude, les questions qu’il pose et celles qu’il ne pose pas, ses méthodes et ses résultats, à retourner les armes scientifiques destinées au monde social vers le monde scientifique qu’il contribue à faire de sa science une éthique.

La défiance à l’égard de l’inertie frileuse du scientisme, autant que la vigilance à l’égard de des compromissions mondaines, sont des armes indispensables à l’avancée de la connaissance scientifique. Car toute bataille gagnée contre l’ignorance est une victoire pour la liberté.

 

Leïla Babès le 31/05/2006

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Pierre Bourdieu

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