Crimes contre les femmes.

Les barbares de Hassi-Messaoud

 

Le procès des bourreaux des femmes de Hassi Messaoud, victimes de l’horrible lynchage perpétré par un commando d’hommes dans la nuit du 13 juillet 2001, et qui reprendra le 3 janvier, pourrait bien n’être qu’une parodie de justice si tout n’était pas fait pour qu’il soit un procès exemplaire, l’exercice retentissant de la puissance publique comme instance de reconnaissance de l’égalité de tous ses citoyens, face à la justice.

On aurait pu s’attendre à ce que l’expédition punitive qui s’est soldée par un véritable pogrom, menée par trois cents individus, orchestrée dans ses moindres détails, prenant pour cibles les seules maisons habitées par des femmes célibataires ou vivant seules avec leurs enfants, fasse l’objet d’un débat public, d’une campagne de solidarité envers ces femmes et d’une condamnation ferme et unanime de la classe politique, élus du peuple, partis politiques, et bien sûr le gouvernement et le Magistrat suprême, le Président de la République.

Qu’avons-nous en fin de compte ? Des reports successifs du procès, des victimes terrorisées par les menaces qui pèsent sur elles, en plus des traumatismes qu’elles ont subis, et des coupables encore impunis.

Faut-il rappeler les faits ? Agressions à l’aide de gourdins et d’armes blanches, mutilations, viols collectifs. Quelques exemples ? Telle femme lacérée à coups de couteau jusque dans ses parties intimes, une autre sodomisée à l’aide d’un manche à balai, trois autres (encore vierges) violées par une soixantaine d’hommes, d’autres brûlées vives et encore d’autres qui ont manqué se faire enterrer vivantes et n’ont eu la vie sauve que grâce à l’intervention de la police. Le massacre a duré huit heures et ne s’est arrêté qu’à trois heures du matin, avec l’arrivée des forces de l’ordre.

Qu’est-ce qui justifie une telle barbarie ? Comment des citoyens, « ordinaires », dit-on, peuvent-il devenir en une nuit des tortionnaires dénués de toute humanité ? Dans quelle partie ténébreuse du cerveau humain se loge l’immonde bête qui transforme des hommes en prédateurs prêts à commettre les pires crimes ?

Peu importent les raisons qui ont été invoquées. Peu importe que les criminels soient des chômeurs frustrés, ce qui est loin d’être avéré si l’on en croit les témoignages des victimes qui ont reconnu parmi leurs tortionnaires leurs logeurs à qui elles versent huit mille dinars par mois. Peu importe aussi que ces femmes soient des prostituées, ce qu’elles ne sont pas au demeurant. Peu importe encore de savoir si ces crimes ont réellement un rapport direct avec le prêche prononcé quelques heures plus tôt par l’imam de Hassi Messaoud. Une chose est sûre : les victimes ont entendu leurs agresseurs se ruer vers elles aux cris de « Allah ou akbar ».

Les ressorts de la barbarie sont hélas plus profonds qu’on ne le croit. Point besoin d’entendre un prêche, de suivre une fatwa de mort. Tout au plus ces appels à la violence, s’ils étaient établis, auraient-ils pu servir de détonateur. Des décennies de discours misogynes avaient déjà fait leur œuvre. Et cette haine des femmes qui s’est déployée en toute impunité a été banalisée, acceptée. La voilà, la vraie raison. Des hommes si rongés par la haine de la femme que le simple fait de savoir qu’elle travaille –même comme femme de ménage-, et qu’elle s’assume seule, leur est insupportable. De plus, elle « prend » le travail de l’homme. C’est d’ailleurs ce que scandaient les criminels. Dans ses années de gloire, c’est ce qu’affirmait aussi Abassi Madani. Et c’est ce que disent les partis néo-nazis à propos des travailleurs immigrés.

Un seul mot qualifie cette attitude : le racisme. Il existe un racisme anti-femmes comme il existe un racisme anti-arabe, anti-noir, ou anti-juif. Et lorsqu’il est nourri par une complaisance quasi-générale, des idéologies diffuses, des discours qui prennent comme justification des textes religieux, le pire peut arriver. Ce qui s’est passé cette nuit-là à Hassi Messaoud, la cité la mieux gardée d’Algérie, -manifestement au seul profit du pétrole et des hommes-, est le pire, l’acte le plus odieux qui soit : le lynchage d’un groupe de personnes vulnérables par un autre groupe de personnes, plus fort, armé, et prêt à tout pour faire du mal. Sauf que cette fois les victimes ne sont pas des juifs ou des noirs, mais des femmes, que les crimes ne sont pas le fait d’antisémites ou de racistes du Ku Klux Klan, mais d’algériens « ordinaires ».

Les crimes commis contre des femmes seules à Hassi Messaoud, comme à Ouargla, Remchi, Bordj ou Tébessa, entacheront de honte pour longtemps l’Algérie et l’ensemble des Algériens, si justice n’était pas faite.

Un procès équitable est absolument nécessaire. Mais le racisme anti-femmes ne saurait être combattu par le seul exercice de la justice. Il est urgent que des réformes soient initiées pour faire valoir les droits fondamentaux des femmes, à commencer par l’abrogation du code la famille, ce « code de l’infamie » qui fait de la femme algérienne une sous-citoyenne sous tutelle de l’homme.

En attendant, les femmes attendent beaucoup de ce procès. Il suffirait que l’Algérie applique la constitution et les textes qu’elle a ratifiés : la Déclaration sur l’élimination des violences faites aux femmes, la Convention sur l’élimination des discriminations à l’égard des femmes, et la Convention contre la torture. C’est le moins qu’elle puisse faire pour les victimes. Et pour la moitié de la nation. 


Leïla Babès, le 29/12/2004


Revenir à la page d'accueil