Le géant de Qena

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Etrange destin que celui de Mohamed Hussein Heikal, cet égyptien de 51 ans, avec ses 2 mètres 30 de taille. Il y a quelques semaines, on apprit que le gouverneur de sa petite ville de Qena à 640 km au sud du Caire, a promis au pauvre bougre qui n’a jamais pu trouver chaussures à ses grands pieds de plus de 45 centimètres de longueur, de lui en confectionner une paire sur mesure, aux frais de l’Etat.


L’homme, habitant dans le désert, fuyant le contact des villageois dont il était devenu la risée, vit de la garde de chèvres dont il se nourrit exclusivement de leur lait.


Illettré, il avoue avoir également fui les bancs de l'école pour « échapper aux moqueries de ses camarades ».

Nous avons là un exemple éclatant d’exclusion d’un individu par son propre groupe, parce qu’il ne présente pas les caractéristiques de la « normalité », refusant de le socialiser, c’est-à-dire de l’intégrer en lui donnant une place, quelle qu’elle soit.


Etonnante est cette façon de repousser un être humain hors de la culture, vers la nature, et une nature qui plus est, représentée par la double stérilité du désert et de l’intellect de l’homme, un état sauvage où la nourriture n’est pas transformée par l’homme par le moyen de la cuisson, mais directement puisée dans les ressources qu’offrent les animaux. Etonnante, disais-je, lorsqu’on sait que les sociétés traditionnelles, exorcisent leurs vieilles peurs en intégrant les êtres différents comme les handicapés, les nains, les difformes, et même les fous.


La différence, la singularité, la marginalité, la déviance, la transgression des normes sociales, tout ce qui est hors-norme, peut être intégré comme moyen de régulation de la société. Le handicap physique ou mental peut même se trouver investi d’une charge sacrale, et redouté en raison de pouvoirs réels ou supposés tels dont il serait porteur. Assignés à des rangs subalternes, craints et paradoxalement rejetés, les êtres différents sont néanmoins socialisés, et assignés à des fonctions particulières. D’autres, parce qu’ils exercent des métiers qui les mettent en contact avec le métal et le feu, comme les forgerons, ou le sang comme les bouchers, d’autant plus redoutables qu’ils jouent souvent le rôle de sacrificateurs, suscitent les mêmes craintes tout en occupant des positions qui les mettent au bas de l’échelle sociale.


Mohamed Hussein Heikal présente une image pour le moins décalée et ambivalente : d’une part la pureté du sauvage resté à l’état d’innocence, d’autre part, la peur universelle que suscite la figure du géant, une puissance chtonienne représentée dans toute sa démesure. Par la force brutale et invincible qu’on lui attribue, le géant ne peut être que rejeté du côté de l’état sauvage, le lieu du chaos, principe originel d'où sont issus les dieux et toutes les choses de la terre, et duquel la civilisation, fondée sur l’ordre, doit se démarquer. Le mythe grec qui sépare la dimension apollinienne de la dimension dionysiaque, et dont Nietzsche en a fait une catégorie universelle, montre bien dans ce cas l’opposition entre les deux dieux, entre l’harmonie de l’ordre que représente Apollon, et la sauvagerie de la démesure représentée par les cultes voués à Dionysos, comme les thiases des ménades, ces rites que des femmes échevelées accomplissaient en pleine nature, ivres de vin et de danse. L’hybris grec, c’est cette démesure de l’homme qui le porte à vouloir rivaliser avec les dieux.

Impossible d’éviter ce parallèle amusant et tragique à la fois entre cet homme de nature, Mohamed Hussein Heikal, et son compatriote et presque homonyme, Mohammed Hassanein Heikal, l’homme de culture, le célèbre journaliste qui a dirigé longtemps le non moins célèbre quotidien, Al-Ahram. Le géant de la nature, et le géant de la culture.

« J'aime le désert, a déclaré Mohamed Hussein Heikal. J'aime être seul aussi. Quand j'étais jeune, dans mon village, tout le monde se moquait de moi à cause de ma taille. Alors, un jour je suis parti dans le désert pour être tranquille. Et c'est parce que j'ai quitté très tôt mon village que je n'ai jamais pu aller à l'école. Mais quand j'aurai mes chaussures, je vais retourner en classe car je veux enfin apprendre à lire et à écrire. »

Au-delà de sa portée dérisoire et condescendante, le geste de reconnaissance émanant du lieu même du pouvoir, de commander des chaussures sur mesure pour le géant, constitue un acte de socialisation tardive, un sursaut civilisateur, un rituel de passage pour l’homme, de la nature vers la culture.

Et qui sait, peut-être la civilisation profitera t-elle ainsi de l’état d’innocence du géant devenu le « bon sauvage », pour porter un regard plus lucide sur sa propre barbarie.

Espérons enfin que le grand homme trouvera une femme à sa mesure, lui qui disait que les femmes, effrayées par sa taille, croyaient que tous ses membres étaient démesurés.»

 

Leïla Babès le 22/09/2004


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