Retour sur la Belgique. Universalisme et particularismes


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Il y a deux semaines, j’évoquais ici même le conflit identitaire qui divise les deux communautés principales du royaume de Belgique, toujours sans gouvernement.

Pour illustrer le problème, j’aimerais mettre l’accent sur le point névralgique de la fracture : la question linguistique.

Le congrès international qui s’est tenu du 13 au 16 septembre à l’initiative de l’Association Européenne de Théologie Catholique, à Louvain, ou plutôt à Leuven, cette petite ville belge de la communauté flamande qui abrite l’une des plus vieilles universités d’Europe, en est une parfaire illustration.

Dans la chronique précédente, je rappelais que le clivage identitaire, qui n’avaient pas épargné le milieu universitaire, avait conduit à la scission linguistique, avec la création à quelques kilomètres de là, de Louvain la neuve, une toute nouvelle ville pour les universitaires francophones, les flamands demeurant dans l’ancienne université, au cœur de la vielle ville de Leuven.

Le congrès qui accueillait des théologiens flamands, britanniques, allemands, scandinaves, italiens, portugais, mais aussi australiens et néo-zélandais, ne comptait qu’une petite poignée de francophones, belges et français.

Aussi curieux que cela puisse paraître, dans un pays où le français est l’une des trois langues officielles, avec le flamand et l’allemand, c’est l’anglais qui était la langue officielle du colloque. Quelques heures passées dans la ville suffisent pour comprendre que le recours à l’anglais tient plus à un rapport antagonique avec la langue de Voltaire qu’à un réel attrait pour la langue de Shakespeare.

De la même manière que les francophones de Wallonie présentent peu d’aptitudes à apprendre le néerlandais et le flamand, qui en est un ensemble de dialectes, -Yves Leterme, le président de la Région flamande, celui-là même qui a échoué à constituer un gouvernement de coalition, dénonçait le 18 août dernier, « ces francophones qui ne sont pas en état intellectuel d’apprendre le néerlandais », les flamands considèrent le français comme une langue de conquérants.

Il est vrai que traditionnellement, c’est le français que les classes dominantes et les élites politiques, parmi lesquelles la famille royale, parlaient. C’était la langue de la culture et de la communication, le flamand étant perçu avec dédain, comme un vulgaire patois de paysans illettrés.

Bien que l’équilibre des richesses entre les deux régions soit aujourd’hui l’inverse de ce qu’il était, ce sont les villes flamandes qui sont les plus riches, au contraire de la Wallonie, de plus en plus perçue par les Flamands comme un boulet inutile qui coûte trop d’argent, le ressentiment à l’égard des francophones est toujours aussi fort.

Le rejet de la langue française, l’accentuation de l’identité flamande, sont autant de signes d’un renversement du stigmate, une revanche à l’égard de tout ce qui peut rappeler l’arrogance passée ou présente de ces lointains cousins des Français qui les ont méprisés.

En somme, les Flamands agissent comme s’ils appartenaient à un peuple colonisé, alors qu’ils sont citoyens de ce pays, au même titre que les autres.

Et comme le flamand ne représente qu’un dialecte issu des langues germaniques, on se tourne vers la langue de la culture rivale, mais désormais langue de communication internationale. Double revanche, donc, face à des Francophones qui comme leurs cousins, ne sont pas nombreux à parler la langue de Shakespeare.

Quoiqu’il en soit, le francophone qui ne parle pas anglais, risque fort de se sentir isolé en terre flamande. A l’exception d’une infime minorité capable de communiquer en français, les plus instruits, et les femmes surtout, les Flamands obligent l’étranger à recourir à l’anglais, la seule langue des commerçants, des hôteliers et des restaurateurs. A Leuven, ville pourtant frontalière de la Wallonie, et située seulement à une vingtaine de kilomètres de Bruxelles, les menus des restaurants sont écrits exclusivement en néerlandais.

Bien qu’aucune réelle hostilité à l’égard des francophones ne soit perceptible, c’est plutôt l’indifférence qui s’affiche partout, à Leuven, comme dans toute ville flamande, on se sent presque honteux de parler français.

C’est sans doute ce que doivent ressentir les francophones de Merchtem, une petite bourgade flamande située au nord-ouest de Bruxelles, depuis que le maire a interdit l’usage de toute autre langue que le néerlandais à l’école, dans les relations, écrites ou orales, entre parents et enseignants ainsi qu’entre écoliers, allant jusqu’à punir les enfants qui recourent au français, leur langue maternelle.

Difficile de ne pas qualifier de tels actes de purification ethnique, une stratégie destinée à préparer une éventuelle indépendance de la Flandre. Il faut dire que les frontières linguistiques ne sont pas complètement étanches, et que des francophones de Bruxelles notamment, s’installent dans des petites communes flamandes, plus prospères, et plus attrayantes. C’est sans doute pourquoi la commune flamande de Vilvorde a décidé de ne plus vendre de terrains qu'à des néerlandophones.

Signe qui en dit long sur la détermination des plus extrémistes des Flamands, le 21 juillet dernier, lors de la fête nationale, des jeunes du parti nationaliste flamand, le Jong NVA, ont mis le feu au drapeau belge.

Le congrès de l’Association Européenne de Théologie Catholique avait pour titre : « La religion et le projet européen ». Il paraissait évident que la Belgique, l’un des pays fondateurs de l’Union européenne, et qui abrite de surcroît la Commission européenne, était au cœur du projet européen.

Mais il y était surtout question de la contribution des théologiens catholiques au projet, et comme on pouvait s’y attendre, des racines chrétiennes de l’Europe, un thème auquel l’actuel pape, l’ancien cardinal Ratzinger, est fortement attaché.

Il y aurait beaucoup à dire sur la polémique provoquée par le projet d’inscrire dans le préambule de la constitution européenne, la référence à l’héritage chrétien de l’Europe.

Un thème qui a été naturellement débattu, et qui suscite chez les uns l’indignation face à une polémique inutile, considérant que les fondements chrétiens allaient de soi, et chez les autres, une certaine réserve, pour des raisons qui sont à la fois théologiques et politiques.

Voilà un débat qui mériterait à lui seul une autre chronique, ne serait-ce que parce qu’il soulève la question du pluralisme, et notamment, de la présence musulmane en Europe.

Pour l’heure, je me bornerai à mettre en évidence une question totalement occultée dans ces débats : si, comme le pense la majorité des catholiques, l’Europe est chrétienne, et si le christianisme est l’un des fondements de l’unité européenne, -certains n’hésitant pas à parler d’identité chrétienne de l’Europe-, comment se fait-il que cette identité chrétienne, catholique même, ne puisse pas servir de ferment pour réconcilier les deux communautés qui constituent la Belgique ?

Une chose est sûre : dans cette confrontation entre le particulier et l’universel, pour mieux affirmer sa différence contre la francophonie,  la Flandre néerlandophone, se crée une identité européenne.

Un universalisme par excès de particularisme.

 

Leïla Babès le 19/09/2007


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