Juifs de France

 

La nomination d’un nouveau président à la tête du CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, survenue il y a quelques jours, est l’occasion pour nous d’élargir le débat sur la question de la représentation du culte musulman, en partant du judaïsme, pour tenter de voir en quoi les deux religions, dans leur inscription dans le droit et leur rapports à l’Etat, leur traitement de la pluralité interne autant que leurs dysfonctionnements institutionnels et leur relation ambigüe au pouvoir politique, peuvent être à la fois similaires et différentes. Pour étendre la question à un cadre historique plus global, celui de l’avènement de la modernité et de la sécularisation, -ainsi que son expression institutionnelle, la laïcité, dans le pays le plus laïque qui soit, pour ne pas dire le pays de la laïcité-, il conviendrait aussi de s’interroger sur la manière avec laquelle chacune de ces deux religions, s’est inscrite dans ce processus qui a fondamentalement touché la religion dominante, l’Eglise catholique, en tant que pouvoir, dans sa relation historique avec l’Etat séculier.

Au-delà de ce cadre général de la réflexion, il s’agit d’abord de faire un bref état des lieux du judaïsme.

Mais d’abord une première précision, généralement occultée : les Musulmans, dont on dit et répète inlassablement qu’ils sont divisés, et que ce sont leurs divergences profondes qui rendent difficiles, et même impossibles leur rassemblement, ne sont pas seuls dans ce cas. Les Juifs de France, en dépit de l’image d’unité, d’homogénéité même qu’ils présentent, sont tout aussi divisés, et notamment sur cette question de la représentation.

Il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer cette fausse image de l’unité.

D’abord l’antériorité de l’intégration des Juifs de France par rapport aux musulmans, conséquence de la philosophie des Lumières et de la Révolution française, grâce à la loi d’émancipation du 28 septembre 1791 qui leur confère le statut de citoyens, abolissant par là-même, l’infâmant port de la rouelle, cette pièce de tissu jaune que le Pape leur avait imposée en 1179, et dont l’étoile jaune sera plus tard une sorte d’avatar, une mesure discriminatoire qui rappelle les signe distinctifs que les Juifs devaient porter jadis en terre d’islam.

Napoléon parachèvera leur émancipation avec la promulgation du Code civil de 1804, et en 1808, par l’organisation du culte israëlite et la création du Consistoire.

A cette caractéristique de l’ancienneté du judaïsme français, consacrée d’ailleurs par le terme d’israélite, plus moderne et plus séculier, en cela qu’il renvoie davantage à l’inscription de la confession dans le cadre de la Loi, même si l’usage de la notion de juif, qui réfère plutôt au groupe ethnique, au peuple juif, a connu un renouveau par la suite, s’ajoute la dimension proprement libérale et laïque, du judaïsme français, inscrit en quelque sorte dans le processus de modernisation de l’Etat. Ce n’est pas un hasard si le culte israélite de France compte une femme rabbin, une ouverture peu banale pour une religion qui ne reconnaît traditionnellement aucun rôle à la femme dans l’exercice de la cléricature. Dans le cas de l’islam, une telle ouverture reste pour l‘instant de l’ordre de l’utopie.

Par opposition à l’islam de France, marqué par son origine migratoire, son émergence récente en tant que marqueur identitaire, son poids démographique, -les Juifs comptent à peine moins d’un million-, la propension de ses organisations à revendiquer une reconnaissance officielle-, le judaïsme français est loin de susciter, comme c’est le cas pour l’islam, l’engouement des médias.

Contrairement à l’islam, le judaïsme est perçu comme endogène, établi, partageant même une proximité biblique avec la religion dominante, le christianisme. Il n’est pas rare d’ailleurs qu’on parle de judéo-christianisme, un peu comme si le christianisme s’était figé dans sa dimension primitive de réforme judaïque, ce qui ne va pas sans déplaire à ceux parmi les chrétiens et les juifs, plus soucieux de préserver leur particularisme.

Le sentiment de culpabilité lié à l’histoire honteuse de Vichy et au sort des Juifs durant la seconde guerre mondiale, n’est sans doute pas étranger à ce désir d’étendre l’oeucuménisme, le dialogue intra-chrétien, vers une religion considérée désormais comme la source du christianisme.

Quoiqu’il en soit, les clivages et les divisions internes existent bel et bien : entre Juifs de souche, Ashkénazes d’Europe centrale, et Sépharades originaires d’Algérie, ces derniers apportant un nouveau dynamisme démographique et religieux, allant même jusqu’à imiter les courants ashkénazes Ultra-orthodoxes et Loubavitch en adoptant leur rigorisme en matière d’observances, entre laïcs et religieux conservateurs, entre organisations confessionnelles et militantes, et enfin concurrence entre le consistoire, organe du culte et le CRIF, créé en 1943, une fédération de 64 associations, plus politisée que le Consistoire, même si la division du travail entre les deux instances n’est pas toujours très claire.

On voit donc qu’en dépit de son enracinement national, sa faiblesse numérique et la nature officielle de ses fondations –des spécialistes du judaïsme n’hésitent pas à soutenir que la communauté juive est une création de l’Etat- le judaïsme français connaît les mêmes dissensions que l’islam : idéologiques, politiques, culturelles, identitaires. On retrouve d’ailleurs ces mêmes clivages en Israël, dans des proportions plus graves, si l’on considère la situation particulière de ce pays, la nature religieuse de son Etat et le poids plus important des courants radicaux.

Sur cette question particulière des divisions, ou plutôt de la pluralité interne des courants, ce qui est une manière plus positive de dire les choses, -car après tout le pluralisme, en tant que diversité reconnue, acceptée et protégée comme exercice de la liberté de conscience, est le propre d’une société sécularisée régie par un Etat de droit, ce qui distingue les Musulmans des juifs de France, c’est que ces derniers ne font pas un étalage public de leurs divergences, sans doute parce que se vivant à la fois comme ethnie, c’est-à-dire comme religion de peuple, non prosélyte, et comme groupe minoritaire, les juifs ont fait de la culture du secret une condition de survie.

Un autre trait distinctif est le type de loyauté inter-confessionnel. Les Musulmans de France peuvent être soupçonnés d’entretenir des relations coupables avec leurs pays ou leurs Etats d’origine, de témoigner leur solidarité avec les Musulmans du monde entier, -sur ce point précis, les catholiques ne sont pas différents-, ou avoir des liens encore moins avouables avec des Etats dits islamiques, des organisations islamistes mondiales ou encore des réseaux extrémistes. Dans le cas de l’islam, les appartenances et solidarités peuvent être à la fois partielles, variées, diffuses et disséminées. Mais il n’existe dans ce cas aucun rapport similaire à celui qui lie les Juifs –dans leur majorité à l’Etat d’Israël. Je ne parle pas là du lien affectif, identitaire, ni même de la solidarité avec ce pays avec lequel tout juif peut s’identifier, mais de  l’ambiguïté de la double allégeance. La défense de l’Etat d’Israël, et l’amélioration de l’image de celui-ci dans les médias est d’ailleurs l’un des objectifs du CRIF.

Mais plus troublant encore, sont les engagements pris il y a 3 ans, par les deux organisations, le CRIF comme le Consistoire, auprès du gouvernement israélien, pour encourager l’émigration de Juifs français vers Israël, arguant des actes antisémites commis durant cette période par des jeunes Arabes. Dégarnir la communauté juive de France pour renflouer un pays font les habitants ont été chassés, est une manière à peine subtile de faire de la purification ethnique, et un manquement certain de loyauté envers la France.

Une dérive que de nombreux français d’appartenance ou de confession juive dénoncent régulièrement, avec courage.

Leïla Babès le 16/05/2007


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