Coup de boule

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Comment, en ces lendemains de finale de coupe du monde, ne pas revenir sur ce moment, lorsque, autour de soi, ou qu’on se trouve, a fortiori en Algérie, si proche par la distance ou le poids de l’histoire avec les deux compétiteurs, de simples citoyens, spectateurs malgré eux, se transforment en quelques heures par un climat d’engouement général, en supporters de l’une ou l’autre équipe ?

Quel que soit le rapport d’extériorité qu’on puisse avoir, ou même, dans la proximité avec l’un ou l’autre des pays, et quoiqu’on ait un minimum de recul et de sportivité, on finit par céder, par jeu, amusement, ou par goût pour les logiques de rivalité, à la tendance générale à l’identification. D’autres, et ils sont nombreux, supportent par substitution en quelque sorte, par antipathie pour l’équipe adverse, ou plus précisément pour le pays adverse, par nationalisme inversé en somme, en transférant sur celui-ci toutes les frustrations.

Jubilatoire, cathartique, mimétique, le sport le plus populaire de la planète est ainsi. Devenu d’autant plus populaire que nombre de ses héros est issu des pays pauvres ou des milieux de l’immigration.

Dans ce moment de paroxysme né d’une finale d’un jeu mondial de compétition, et où le plaisir est d’autant plus exacerbé qu’il ne porte pas tant sur le dénouement lui-même que sur une attente, c’est un suspense hitchcockien, qui se vit en direct sur l’échelle planétaire, par des millions de spectateurs qui déplacent simultanément leurs tensions individuelles et collectives vers un jeu.

Bien sûr, impossible de ne pas avoir à l’esprit les dessous du monde du football, l’indécence des salaires astronomiques des joueurs, les pratiques douteuses des grands clubs, les scandales financiers, et par-dessus tout, la corruption et le non-respect des règles de la compétition, et puis les dysfonctionnements observés dans cette coupe 2006 : les erreurs d’arbitrage, les rumeurs colportées par des journalistes sportifs capables de démolir un joueur et l’espace d’un match emporté, en faire de nouveau une idole.

Plus qu’un autre, c’est Zidane qui a fait les frais de ce jeu cynique. Les mêmes qui se demandaient s’il fallait le faire jouer, clamaient, au lendemain du match contre l’équipe du Brésil que cet homme-là ne devait pas prendre sa retraite. Il était dit que Zidane, encore lui, ne devait pas finir sa carrière de manière banale.

Le coup de tête, tant attendu, a bien eu lieu, mais au lieu du filet, il est allé atterrir sur la poitrine de son adversaire italien.

Un seul mot résume le sentiment général à la vue de la scène : stupéfaction. Zidane, le gentil, le modeste, l’homme le plus cool du monde, a enfreint les règles les plus élémentaires de la courtoisie sportive de la manière la plus violente, en terrassant d’un coup de boule l’infâme Materrazzi.

On s’accordera à dire que dans cette transgression, ce geste absurde qui annule par là-même, tout ce qui fait l’éthique du sport, il y avait l’humaine fragilité d’un homme poussé à bout par l’horrible et insoutenable insulte raciste.

Rien ne saurait réparer cet acte irréparable du modèle défiant les valeurs qu’il est censé représenter. Mais que dire alors d’un sport où l’acte de défiguration raciste semble si courant, si banal et si impuni ?

La compétition n’a valeur d’exemple que si elle respecte les règles éthiques les plus élémentaires.

Assurément, le geste rédhibitoire de Zidane est un coup de boule dans la fourmilière nauséabonde d’un racisme qui ronge le football de haut niveau comme le ver ronge le fruit.

Voilà donc un football dont les règles communes sont bafouées de la manière la plus banale parce que leur acceptation implique celle des valeurs universelles de respect et de fraternité entre les peuples et que le sport, quel qu’il soit, a fait siennes.

Ce football là, qu’on a vu dans le match France-Brésil, on veut y croire. Un football où la guerre des nerfs qui a eu raison de Zidane, doit être adossée à une éthique rigoureuse.

Cette éthique de responsabilité, ce ne sont pas seulement les joueurs qui doivent l’observer, mais l’ensemble des milieux du football, car le jeu le plus populaire du monde est devenu un rite d’identification sociale pour les plus jeunes.

Le paradoxe du football est d’être à la fois porté par cet idéal de combat courtois et propice à tous les débordements des sociabilités primitives pour qui la frontière entre le jeu et l’affrontement réel n’est qu’une vue de l’esprit. Or il n’est plus possible de faire participer les spectateurs au jeu, comme dans les sociétés primitives où toutes les activités étaient communes aux membres du groupe.

Les batailles rangées entre supporters, les hooligans, ou encore les jeunes spectateurs prenant d’assaut le terrain du match amical France-Algérie, interrompant la rencontre, et abattant ainsi la séparation entre spectateurs et joueurs, tout ceci nous rappelle à quel point le football s’est trouvé investi d’une fonction d’éducation, d’autant plus difficile que les mécanismes de régulation de la violence ne sont pas toujours maîtrisés.

Ce qui manque, c’est peut-être un peu de dérision. Ce qu’il faut, c’est un bouffon, un fou du roi, ou plutôt un fou du football, tel le fou représenté par la 22° lame du tarot, qui est aussi le joker, capable de remplacer n’importe quelle autre carte du jeu, pour rappeler que le jeu n’est qu’un jeu, et qu’il ne doit pas se transformer en psychodrame.

 

Leïla Babès le 12/07/2006


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