Israël et ses immigrés

 

Israël est-il en passe de devenir un pays ordinaire ? Pour autant que l’hypothèse puisse surprendre, elle est loin d’être fantaisiste, pour peu qu’on la situe dans la perspective du devenir de ce pays dans le contexte régional, pas seulement du Moyen-Orient, mais de l’ensemble de la région, et notamment africain.

La présence de réfugiés soudanais du Darfour sur le territoire israélien, sans compter celle de clandestins africains, est une première dans l’histoire de ce pays, d’autant que ces populations, fuyant le génocide, la guerre et la misère, ne sont pas juifs, mais musulmans, chrétiens ou animistes.

Bien entendu, de nombreux Israéliens sont d’origine africaine, ceux issus du Maghreb et de l’Egypte bien sûr, et puis il y a les fameux Falashas d’Ethiopie. Sauf que les Falashas, dont le gouvernement israélien a fini par reconnaître la judéité en 1975, sont noirs, avec des origines incertaines. Mais ils ont beau se réclamer de la descendance du prince Ménélik, que la reine de Saba aurait eu avec le prophète-roi Salomon selon leur légende, légende que partagent avec eux d’autres éthiopiens chrétiens, les Falashas, bien que reconnus à présent comme les descendants de la tribu de Dan, l’une des dix tribus perdues d’Israël, font l’objet de discriminations raciales criantes.  

Evidemment, difficile de croire, quand on appartient à une religion fondée sur le lien ethnique, que la tribu en question puisse porter les stigmates de la négritude. Soit dit en passant, et pour la boutade, comment expliquer alors la blancheur et les yeux bleus des Ashkénazes, si on se base sur l’unité d’un peuple sémite dont le moins qu’on puisse en dire est que sa couleur d’origine devait être passablement basanée ?

C’est d’ailleurs cette idée du brassage et des mariages mixtes que certains juifs défendent eux-mêmes, pour protester contre le mythe de la pureté ethnique du peuple Juif, ce qui au demeurant remet en question la notion même de peuple, utilisée dans un sens exclusivement singulier.

Quoiqu’il en soit, noirs ou pas, les Falashas, ou plutôt les Beta Israel ou encore les Juifs d’Ethiopie comme on les appelle à présent, sont reconnus comme des frères lointains, et en matière de discrimination, ils n’auront pas été les premiers à en souffrir, dans une société hiérarchisée où les Juifs du monde arabe sont déjà les têtes de turcs –si j’ose dire-, des Ashkénazes originaires d’Europe.

Sauf que jusque là, il n’a été question que de l’émigration de Juifs en Israël, que le gouvernement encourage toujours dangereusement, spécialement celle de Juifs d’Europe, de France notamment, comme je l’ai évoqué au mois de mai dernier.

Or, Israël est actuellement confronté aux retombées humanitaires du génocide du Darfour, et au-delà, d’un phénomène sans précédent, d’immigration clandestine d’africains.

La tragédie du Darfour ne se limite pas au génocide, elle continue au Moyen-Orient. Fuyant les massacres, les viols et les déportations commis par les terribles Janjawirs, ces miliciens armés par le gouvernement soudanais qui les utilise dans sa lutte contre les rebelles, les réfugiés –plus d’un millier depuis le début de l’été- ne sont pas davantage épargnés dans cette nouvelle traversée du désert qui leur fait parcourir toute l'Egypte, en passant par le Sinaï, et ensuite pour les plus chanceux, passer l'une des frontières les mieux surveillées au monde grâce à des passeurs bédouins.

Certains d’entre eux tombent sous les balles des soldats égyptiens, d’autres sont renvoyés par les autorités israéliennes en Egypte, d’après un accord passés entre les deux pays.

Ceux qui restent ne sont guère mieux traités.

Ils sont 239 hommes, femmes et enfants, parqués dans des caravanes ceinturées de barbelés. D’autres, errent dans le pays, ont trouvé du travail ou sont pris en charge par des organismes des droits de l’Homme ou des familles.

Interrogé par un journal saoudien le mois dernier, le ministre soudanais de la défense a déclaré que la faute en incombait aux 24 organisations juives qui ont exagéré les faits (notamment le nombre des victimes du génocide, terme évidemment rejeté) et ont mené campagne aux Etats-Unis et en Grande Bretagne.

Il a ajouté qu’il ne s’agissait que d’un conflit qui opposait des fermiers et des nomades sur la question de l'eau. Hypocrisie, auto-déresponsabilisation et dénégation, voilà ce qui qualifie ce discours honteux du ministre qui a omis de préciser que c’est avec la bénédiction et les encouragements de son gouvernement que Janjawids et nomades pratiquent la politique de la terre brûlée en massacrant les tribus sédentarisées et les cultivateurs.

Les raisons de crime contre l’humanité dans ce pays ravagé par les inégalités dans l’accès à l’eau, les discriminations raciales et religieuses, les massacres de populations civiles et les exactions commises par des milices pro-gouvernementales : l’appropriation et le contrôle total des riches territoires du sud.

Il y a quelques semaines, le ministre de l’intérieur du Soudan avait accusé Israël d’encourager l’immigration des soudanais vers ce pays. Difficile d’accorder le moindre crédit à cette affirmation qui contredit les nouvelles qui nous parviennent de la région.

Ce qui est sûr, c’est que les grandes organisations juives américaines, y compris dans les synagogues, mènent campagne dans le mouvement « Save Darfur coalition », qui rassemble 180 associations.

En Israël même, des organismes défense des droits des immigrés, comme  le collectif israélien pour le Darfour, se mobilisent pour que le gouvernement, encore hésitant sur les décisions à prendre, reconnaisse à tous les immigrés africains, et pas seulement les réfugiés du Darfour, le droit de rester sur le territoire.

Alors, Israël en passe de devenir un nouvel Eldorado pour des immigrés non juifs ? En tous cas, en plus d’être considéré comme un refuge par des misérables qui fuient le génocide, il représente déjà pour les quelques centaines qui s’y trouvent, et dont seulement le tiers est constitué de réfugiés du Darfour, une nouvelle terre d’émigration.

C’est là un fait inédit que l’Etat hébreu ne peut ignorer. Un défi pour le devenir de ce pays qui devra choisir entre le mythe de la citadelle assiégée ou l’ouverture au pluralisme et la coopération avec une région dont il fait partie, qu’on le veuille ou non.

A condition que la recherche des dix tribus d’Israël, dont ont dit que leurs descendants sont disséminés en Inde, au Pakistan, en Afghanistan, et que sais-je encore, alimentée par des croyances messianiques sur leur rassemblement, ne constitue pas un nouveau prétexte à l’émigration de ces populations.

Mais pour cela, il faudrait les convertir, -seuls les Falashas ont été reconnus sans conversion, et la conversion n’est pas une pratique courante dans le judaïsme-, et puis accepter que la judéité s’enrichisse de nouvelles races et de nouvelles couleurs, une perspective peu probable.

Reste qu’Israël est condamné à revisiter ses mythes fondateurs. Dans ce cas, un pas de plus serait franchi vers la paix dans cette partie du monde.

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Leïla Babès le 07/08/2007


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