Pour se protéger de la femme, objet de désirs

LEÏLA BABÈS


Article paru dans la Libre Belgique

Mis en ligne le 23/11/2004

C'est parce que certains hommes ont un rapport obsessionnel avec le corps de la femme qu'ils lui imposent le voile qui n'a rien de religieux. Un horizon de désespérance

 

LEÏLA BABÈS, Professeur de sociologie des religions

à l'Université catholique de Lille

Auteure du livre «Le Voile Démystifié» (Bayard)


Burqa

Le tollé soulevé dans le monde musulman par le vote de la loi française d'interdiction des signes religieux à l'école a révélé deux faits totalement inédits dans toute l'histoire de l'islam. D'abord les réactions quasi-hystériques qui se sont exprimées ici et là à propos du voile, devenu un phénomène mondial, le signe emblématique d'une communauté, montrent à l'évidence, une fracture dans la conscience musulmane. Jamais auparavant, ni dans la période califale ni même depuis l'émergence des premiers idéologues islamistes au début du XXesiècle qui ont fait du voile un précepte fondamental en le désignant abusivement par le concept de hijâb que le Coran réserve exclusivement aux épouses du prophète, le corps de la femme n'avait fait l'objet d'un débat engageant le destin de l'ensemble de la communauté. C'est un peu comme si le corps social se confondait avec celui de la femme.

Ensuite, ce qui frappe, c'est la reprise en coeur un peu partout d'un discours qui circule dans les milieux islamiques depuis quelques années, selon lequel le voile est une croyance et une pratique religieuse. Voilà bien une gigantesque mystification dont les mécanismes sont faciles à démonter.

Mais pourquoi tant de bruit pour ce morceau de tissu? Pourquoi ces musulmans ne manifestent-ils pas pour avoir de belles mosquées au lieu de ces obscures salles de prière qui donnent une image si misérabiliste de leur religion? Après tout, la prière est l'un des fondements cultuels avec la profession de foi, la zakât, le jeûne et le pèlerinage. Je ne sache pas que le voile fasse partie de ces cinq piliers de l'observance, pas plus qu'il ne constitue un élément du dogme musulman, un pilier de la foi avec la croyance en Dieu, aux anges, aux Livres, aux prophètes, et au Jour du Jugement dernier. Il n'y a strictement aucune différence dans ce domaine de la foi, du culte, de la spiritualité et du statut du croyant entre l'homme et la femme. Le Coran et la tradition prophétique sont clairs là-dessus. Si comme le prétendent les tenants de cette nouvelle doxa, le voile était une obligation cultuelle au même titre que la prière ou le jeûne, alors qu'attendent les hommes pour se voiler?

Une chose est sûre: cette supercherie est le fait des hommes, et elle touche le corps de la femme. Le voile a toujours été depuis son apparition il y a près de deux millénaires, un moyen de soumettre la femme à la tutelle de l'homme. Cette règle de «marquage» des femmes du clan, épouses, vierges, femmes de haut rang, accompagnée d'un tabou particulier sur les cheveux, se retrouvera presque partout dans le pourtour méditerranéen.

Les islamistes qui croient que le Coran a inventé le voile se trompent. Le voile n'a rien de religieux, il n'est même pas le fait de croyants juifs ou chrétiens, c'est une coutume instaurée par des peuples de païens, des hommes de la Jahiliyya, cet âge de l'ignorance de «la vraie religion». Le Coran ne «prescrit» pas le voile. Il ne fait que recommander aux femmes de le porter d'une manière décente qu'il ne décrit nulle part, et de couvrir leurs décolletés. Les principes éthiques que le Coran défend sont la pudeur et une attitude de réserve en matière d'attirance entre les sexes, principes qui s'appliquent d'ailleurs aussi bien aux femmes qu'aux hommes. Tout le reste n'est que fantasmagorie. Le voile n'a donc rien de religieux. Il a à voir avec des hommes qui ont un rapport obsessionnel avec le corps de la femme.

Rien d'étonnant à ce que les femmes soient l'objet principal d'une telle fixation lorsqu'on défend une conception liberticide. Le voile est à un tel point un symbole essentiel pour l'ordre islamiste qu'il permet de marquer une stricte différenciation des sexes, en assignant les femmes à une place particulière. En accentuant l'interdit qui pèse sur le corps de la femme, on rend celle-ci inapte à se découvrir, à se rendre visible, à investir l'espace public, à accéder au pouvoir, en somme, à être l'égale de l'homme.

Mais c'est sur un autre registre que les ressorts profonds de ce pathos se jouent: le registre sexuel. Car c'est sur ce terrain que depuis deux milles ans l'obsession se déploie. Le Coran ne donne d'ailleurs aucun autre argument dans les trois versets relatifs au «voile», en mettant en cause systématiquement les hommes et leurs motivations sexuelles. En légiférant sur le voile, le texte divin a tenté de réguler les instincts libidinaux des hommes, toujours prêts à convoiter les femmes sans discernement, à commencer par les propres épouses du Prophète. Ces hommes n'étaient ni juifs, ni chrétiens, ni polythéistes, ils étaient musulmans.

Que conclure de tout ceci? Que 14 siècles après la fondation de l'islam, les musulmans qui agitent aujourd'hui le voile comme on agite l'étendard de la communauté, ont oublié ou feignent d'oublier l'exercice du jihad, que le Prophète lui-même a appelé le grand jihad pour le distinguer du combat armé, cet effort personnel de perfectionnement éthique et spirituel destiné à contrôler ses propres instincts. En faisant du voilement du corps de la femme, objet de toutes les convoitises, un moyen d'assurer leur tranquillité, les hommes s'autorisent à ne pas faire cet effort. Bien entendu, ce sont les femmes qui paient le prix de cette attitude infantile qui permet aux hommes de se réfugier dans le confort douillet de l'auto-dé-responsabilisation.

Continuer d'affirmer que le voile est une prescription éternelle et non circonstanciée au lieu d'accomplir le jihad, c'est reconnaître que les hommes musulmans sont des hommes sans éducation, incapables de contrôler leurs instincts animaux. N'est-ce pas reconnaître par-là même l'échec de l'islam comme religion de la responsabilité?

Comment expliquer cette fracture? Comment en sommes-nous arrivés au point que l'islam est devenu la religion du voile? Après l'éradication par les tenants d'une conception exclusivement juridique de l'islam de ce qui a fait la grandeur de cette grande civilisation, le savoir encyclopédique et l'humanisme, la philosophie, la théologie et la mystique, que reste-t-il? Des prédicateurs disciples d'une poignée de «théologiens» réactionnaires, responsables de l'appauvrissement civilisationnel et intellectuel d'une religion devenue prisonnière d'une lecture paranoïaque qui ne retient que les interdits et les obligations. Le voile est vraiment l'illustration par excellence de l'état de délabrement intellectuel, culturel et spirituel dans lequel se trouve la pensée islamique contemporaine.

© La Libre Belgique 2004